Immersion

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Idomeni

quelque chose est arrivé

mais la distance

            de légères secousses

qui ressemblent à l’évènement

loin de là

au menu des lignes courbes

pour le mesurer, il faut se rendre

plus près de l’épicentre

                                 (sur l’écran)

tu es mon

laissez-passer

à peine le passeur

il faut vous réveiller

                              (en video live)

ne commençons rien

nous sommes déjà trop transportés

le risque que les murs s’effondrent

                              (en video live)

tu veux qu’on s’attache ?

non, j’expérimente

un séisme de l’épine dorsale

                                 (sur l’écran)

pourvu qu’ils périssent ensemble

des jours probables

chorégraphie l’itinéraire

pour nous abriter de la multitude 

tu écouteras le crépitement 

de la pluie sur les feuillages escarpés

         tremblons

si ils sont encore en danger

tout compte fait 

                        hurlons

où la frontière se dresse

des mots inutiles

ils papillonnent et expirent

sous les phares des véhicules 

                                  endurcis

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La traversée

de traverser
en classe économique

Le printemps vient de commencer
et il y déjà des victimes
à propos des incendies de forêt à l’est
Qui s’acharne
à toujours envisager le pire

Pourrais-je demeurer quelques jours
pour écrire une pastorale ?
pourquoi pas parcourir d’autres vers
et gravir le chemin de l’ermitage
(une pause)
Comment vas-tu ?

pour traverser
il est presque possible de s’y rendre en voiture

jusqu’aux morceaux choisis de l’âge d’or
indifférent au babil d’un ruisseau
dormir d’une oreille seulement
Capture and Share the World’s Moments
sous la peau les brûlures des genêts,
pas la morsure du serpent inoffensif,
mais j’ai bien vu la licorne au sourire féminin,
(entrée)
Envoyez-moi un avant-goût
de l’utopie

pour traverser
qu’ils se donnent la main

pour s’endormir
ils visionnaient des vidéos
de massacres et de catastrophes
sur youtube
où sous les décombres
les fourmis chargées du reste des corps
La poésie
le berger m’a dit
c’est réciter des mantras
en basket et survêtement adidas

Quand la montagne a explosé
j’ai écrit
échangeons nos pronoms personnels
tu te glisseras dans mon dos
et tiendras mon sexe fermement dans ta main
Voudras-tu m’accorder ta clémence ?

de traverser
à l’endroit

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à propos d’éclipse

à propos d’éclipse
et vivre caché

à l’école, les enfants n’iront pas en récréation, les rideaux seront tirés jusqu’à midi

en lisant ces lignes,
à peu de chose près, ces vers
de cascades fumantes en fabuleux canyons
non, ce n’est pas un western

les pouvoirs publics ont tardivement réagi face à la multiplication des pics de pollution aux particules fines relevés cette semaine en région parisienne

voici le soleil
neutralisé par la brume
voilà la lenteur
qui permet de reconnaître le réel
faites-vous vous-même des films documentaires ?
autre chose
des mots, des ensembles de mots
avec des choses dedans
tout cela n’a rien avoir avec moi
(un silence)
pas encore

une image que je n’ai pas volée : un couple de vieux, dans le jardin où je m’étais posé pour lire, ils s’en vont et je les observe de dos, quelques minutes parce qu’ils sont très lents, elle dans son manteau rouge, lui sous son chapeau

oui…je pense que c’est cela aussi

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La bibliothèque

C’était il y a quelques semaines, les étagères qui faisaient jusque là office de bibliothèque, surchargées de livres, se sont effondrées sur moi qui dormais et je suis mort.
Sur le moment, je ne me suis pas, comme certains le racontent, repassé une dernière fois le film des instants mémorables de mon existence, rien ne m’aurait plus ennuyé ; je ne me suis pas non plus lamenté sur le drame de s’éteindre ainsi seul, ignoré de tous, écrasé par quelques dizaines de plus ou moins volumineux ouvrages, et pas un seul dont je sois l’auteur, agrémentés de planches en contreplaquées larges d’une vingtaine de centimètres et longues d’environ un mètre cinquante. Le tableau ainsi dressé parlerait de lui-même à son premier spectateur.
J’ai senti mes forces diminuer peu à peu, mon sang s’écouler doucement dans mes entrailles, mon esprit progressivement s’éloigner et j’ai eu la capacité pendant quelques minutes de pénétrer les âmes des êtres vivants qui respiraient dans le voisinage.
À l’arrière d’une camionnette blanche, une enseigne à moitié effacée, un P et un R, un T, un E, un peu froissée la carrosserie, des outils pour la nuit, couchés sous des couvertures désenchantées, rue des bruyères, l’effort répété pour échapper au sommeil et pester presque en silence devant l’entêtement nocturne des feux orphelins, l’autre qui ne disait pas un mot, pourvu que le jour advint, l’odeur âcre du tabac retenu par les fibres synthétiques du pull-over qui le couvrait depuis presque une semaine, à quelle heure elle pourrait bien se lever, avenue Pasteur, pas un sou en poche, il se contraindrait à ne pas l’appeler, une boite de thon et le reste du pain d’hier, du travail pour les deux semaines qui venaient, rue des groseilliers, son visage couché sur le côté, il ne lui avait pas dit quand il rentrerait, des papillons, pour couler une terrasse en béton afin d’élever une véranda, il faisait encore nuit alors il ignorait si ses paupières étaient ouvertes ou fermées, à cet instant j’ai fermé les yeux, ce qui était absurde parce que j’étais déjà mort, à partir de cet instant je me suis senti embarrassé par la vivacité de ses tourments, une porte s’est fermée bruyamment quelques étages plus bas.
Les marches étaient escaladées péniblement, l’une toujours plus loin de l’autre, lorsque que quatre ou cinq étaient effacées il fallait s’arrêter pour souffler, sans se retourner et avec une souplesse inattendue observer le chemin parcouru, mais comment se tenir pour ne pas perdre l’équilibre, au-dessus des noeuds imposants qui saillaient du bois, en cercles concentriques creusées plus profondément qu’il n’y paraissait d’ordinaire, les yeux désorientés et distraits par d’innombrables détails et l’extrémité du nez irrésistiblement entrainé vers le sol, ça sentait le tabac, la poussière et l’urine, parlant de pénétrer les âmes j’ai peut-être vu trop grand ou me suis exprimé maladroitement.
Mon esprit, ce qui demeure à l’intérieur de moi, profitant de la nuit qui me submergeait comme d’un matériau conducteur, a rejoint d’autres intériorités, pour éprouver ce qu’elles éprouvaient sans se fondre entièrement en elles. C’est à ce point d’intersection qu’elles allaient aussi à la rencontre du monde et je m’y trouvais également, dès qu’elles ouvraient les yeux, tendaient les bras et que leurs mains effleuraient, lorsqu’elles ouvraient la fenêtre, parcouraient la ville, courraient jusqu’à ce que le jour soit levé, mangeaient.
Des éléments ou des portions non identifiées partiellement immergées dans une substance blanche et liquide, impossible de savoir quelle était leur consistance, si il était permis de mordre dedans, sans ôter au préalable la coquille ou la carapace, parce qu’on avait reconnu les contours, la couleur de la crevette, on pouvait aussi s’attendre à sentir glisser quelque chose de visqueux sous la langue, de là où je me trouvais j’ai cherché à trouver un sens à cet arrangement de formes et de couleurs, comprendre la vie dans une soupe, il s’agissait manifestement du temps et je n’en avais plus beaucoup, du temps disposé entre les mots et les silences, tant que la soupe était brûlante, du temps à parcourir ces bords, les répéter encore, les gestes adaptés, j’ai décidé de profiter de ces derniers instants pour éprouver des mots nouveaux.
Une pièce de drap, un accident de terrain, plutôt une pliure, dans l’espace et dans le temps, je n’ai plus le temps de me soucier de vraisemblance, les premiers bruits du jour qui n’émergeaient pas encore, il y a quelqu’un ?, quelqu’un couché, un homme, tout son corps étalé sur le sol, il dormait ou il s’était évanoui sous un arbre, les feuilles encore nombreuses mais déjà un peu brunis, il faisait assez chaud néanmoins pour ne pas être très vêtu, une lumière de fin d’après-midi dans un sous-bois, à l’ombre les notes colorés de quelques fleurs éparses, plus loin et hors du bois le ciel était d’un bleu radieux et recouvert de nuages délicatement dessinés comme ceux que l’on retrouve immobiles au plafond des églises, contre un rocher une femme reposait, couchée elle-aussi mais les yeux grands ouverts et le menton déposé délicatement sur son bras droit, la main gauche entrouverte semblait avoir laissé échapper quelque chose, mon état de mourant m’a permis d’être à la fois le personnage couché devant elle et le spectateur dans son dos, comment représenter ce que je voyais avec pour seuls outils les mots et quelques axiomes de géométrie, comment évaluer la longueur de sa colonne, l’angle où son dos rejoignait ses hanches, jusqu’au nombre des nattes qui ondulaient sur sa tête pour rejoindre le chignon sur sa nuque, toutes les droites seraient sécantes autour d’une sphère, pour mesurer les figures courbes, les cercles, les ovales, les ellipses, les arabesques, multipliée au carré du rayon ou à la moitié du petit axe ou du grand axe, π a plus de valeur que les livres, pour se saisir de l’air qui s’était glissé sous la porte, deviner l’odeur des corps qui se mêlaient aux parfums de la rue, goûter l’allégresse et le son en elle.

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©Pia de la Varende

 

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un grain de

cette faim de prolonger
aveugle
sous quelle forme se matérialise la privation ?
retenir avaler comprimer expirer
le convoi des nuages
ce qui n’est plus le jour et pas encore la nuit
je marche ou pas

à l’abri
sous ses feuilles rondes et rouges nervurées de blanc
une amertume légère
nous n’en parlerons guère
de la naissance du chant que le vent fredonnait
j’esquisse le conte

c’était le 10 puis le 11 janvier
probablement au soleil
d’une heure elle faisait
la douceur des galets
l’onde se dispersait entre mes doigts glacés
j’épiais les rainures dans le temps partagé
de bas en haut et de haut en bas

est-ce qu’elle l’a entendu ?
sous les plis du poème

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Les ombres errantes

Jadis, les papillons ne s’enflammaient pas au contact de l’air, pourtant je ne connaissais pas une seule âme ardente, la réalité était lointaine et pour échapper à l’accablement j’apparaissais quelques instants dans des soirées où d’autres apparemment s’amusaient énormément.
La trace des lueurs de quelques spots dispersés sous le plancher ou les combles, de la luminescence des verres débordant de boissons colorées, le récit de la blondeur de sa coiffure de page moyenâgeux qui ondulait légèrement au rythme d’une basse chaloupée. Ce que je désirais tant même si je n’en révélais rien n’avait pour moi plus rien de séduisant, il était trop tard. Pendant quelques heures la musique nous enveloppait et nous dispensait d’avoir quelque chose à dire. Autrement, il fallait de très près se rapprocher.
Le reste du temps s’écoulait à attendre le meilleur moment pour disparaître, sans se trouver dans l’obligation de s’acquitter du devoir de saluer ceux qui étaient encore là ou le moins possible, tandis que je n’étais plus là il était possible que le lieu, la fête, le monde cessassent d’exister et personne ne trouverait rien à me reprocher.
Et vous êtes persuadé que tout cela n’a aucun sens ? Je n’en suis pas certain, mais pourquoi il y en aurait un ?
Il convenait pour lors de faire le noir, pas une absence complète de lumière, l’obscurité pour l’appréhender il faut qu’on laisse par contraste apparaître quelques lueurs même de faible intensité : on apercevait les pâleurs des corps étendus sur la sombre et presque impénétrable étoffe, qui émergeaient et disparaissaient aussitôt, frémissaient comme les flammèches d’un feu qui s’affaiblit mais qui jamais ne s’éteint, une oscillation qui s’émoussait indéfiniment, animée par l’assemblage des pulsations répétées, parfois tellement fréquentes qu’il devenait difficile de les dissocier, un grondement continu et intense qui pénétrait et faisait vibrer la chair car il n’est plus possible à un certain niveau sonore de distinguer autrement le bruit du silence. À ébullition, ces êtres survoltés se diluaient dans le bain organique et perdaient leur singularité pour se fondre dans de plus larges membranes qui se pliaient et se dépliaient dans l’espace, parfois entraient en contact et se collaient les unes avec les autres. Finalement, la concentration de forces était telle qu’il fallait ouvrir les fenêtres pour relâcher la pression, alors l’énergie contenue et enroulée au dedans était transférée au dehors et se déployait sous les yeux des vivants pour qui ce qui était jusque là assourdissant devenait une vibration lointaine et dérisoire.
Je n’ai pas compris votre question. Il est communément admis que les personnes présentes en un lieu ou un autre, pour une occasion ou une autre, le sont de leur plein gré. J’admets que la réalité est sans doute beaucoup plus complexe. Oui, faites-en l’expérience dans cette soirée, observez cet homme, cette femme de préférence, pas seulement quelques instants, sur un temps long, vous verrez que bien qu’elle se déplace un certain nombre de fois elle ne se retrouve jamais seule, il y toujours quatre ou cinq autres personnes qui gravitent autour d’elle, parfois plus, il serait commode d’expliquer cela par son charme ou sa courtoisie mais imaginez plutôt qu’il existe dans l’infiniment petit une force invisible, une sorte de pesanteur qui la relie aux autres ou qui maintienne les autres suspendus à elle, par des liens invisibles, imaginez ces liens, l’ensemble de ces liens suspendus entre les êtres, ici et dans les pièces voisines, leur élasticité leur permet de s’étendre partout sans embarrasser personne.
Pendant qu’il devisait, je pensais que je n’étais sans doute pas moi-même relié aux autres invités de la soirée par ces mêmes élastiques et je m’accrochais à ses paroles pour ne pas être happé par un hypothétique trou noir. Il s’était peut-être écoulé plusieurs heures, au moins une, un temps qui me semblait interminable et j’avais observé que certains de mes semblables qui n’avaient pas trouvé quelqu’un à qui s’agripper avaient vainement tenté de se retenir à une chaise ou une table mais s’étaient évaporés après quelques dizaines de minutes.
Vous ne craignez pas qu’à force de se croiser et de se chevaucher un grand nombre de fois des noeuds finissent par se nouer ou que ces liens en étranglent certains ? Vous vous moquez mais considérez que ces fils ne sont pas seulement une manière de se représenter ce qui nous relie les uns aux autres dans l’espace mais qu’ils révèlent également d’autres formes d’attraction, dans le temps en l’occurrence ; s’ils étaient visibles alors vous découvririez que gravitent autour de vous, dans des dimensions complémentaires, des êtres qui ne sont plus avec nous aujourd’hui et d’autres qui ne se sont pas encore présentés, des morts et des pas encore vivants.
J’étais en train d’imaginer ma mère dans cette soirée, je la trouvais extrêmement petite au milieu de ses convives élégants et cultivés, comme s’il s’agissait d’un être d’une autre espèce ou encore dans l’état où se trouvait notre espèce autrefois, elle semblait plus contrariée qu’embarrassée, son visage était gris de mécontentement, elle ne savait que faire des conversations, des mots qu’elle glanait sans les comprendre et je m’évanouis.
Lorsque je repris connaissance, je me trouvai allongé sur le sol. Avec la main, j’examinai mon front comme je le faisais toujours en de telles circonstances. Fort heureusement je ne m’étais pas blessé en tombant. En général de tels malaises ne duraient que quelques instants, cette fois j’ignorais depuis combien de temps je me trouvais couché ainsi sur le dos. Ce qui était troublant c’était que les autres invités continuaient de déambuler ou danser sans jamais se soucier de moi. Vu du sol, leurs corps avaient l’air immenses et pesants. Je m’inquiétais du moment où l’un d’eux sans y prendre garde me heurterait et s’en trouverait déséquilibré jusqu’à l’instant où l’homme avec qui je m’entretenais quelques minutes auparavant me marcha dessus sans rencontrer aucun obstacle. Manifestement mon corps ne se trouvait plus dans cette soirée et je m’étais volatilisé comme d’autres convives avant moi ou le temps s’était écoulé plus qu’il ne me l’était apparu.

 

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Le cri

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La procession

Une histoire de trente minutes. Le temps pour la ville de se réfléchir dans l’onde de pluie qui ruisselait abondemment sur l’asphalte, de sonder les murs gonflés d’eau, ramasser les débris des volets et fenêtres dispersés aux quatre coins du carrefour, deviner les portes qui ployaient sous le poids du ciel, mordu lui-même par des centaines de chiens d’effroi surgis, semblait-il, du faîte des habitations. Ce qui doit bientôt survenir.
Sous le poids de ses passagers, l’autobus titubait et s’enfonçait dans ce fleuve vivant et inopiné avant de parvenir à la prochaine station. Ouvrez grand les yeux. 
Il se chargeait des derniers des misérables, les plus vieux, les plus faibles, les moins riches, les plus fatigués, les plus noirs, ceux qui n’avait pas d’autre expédient pour escalader la côte et qu’effrayait l’éventualité de le faire à pied. Qui suffoquait et pestaient sous les multiples couches de tissus synthétiques dont ils avaient du se recouvrir pour se protéger des boues de novembre. 
Par les carreaux du bus, on pouvait apercevoir la trace de leurs passages sur les façades des immeubles, elles étaient maculées parfois à une hauteur excédant le mètre cinquante. Le désastre, proclamait le jeune prophète amaigri.
La quantité de chaleur accumulée avait conduit la température intérieure jusqu’à un point d’équilibre qui constituait probablement aussi un point de rupture. Alors les hommes, les femmes plus nombreuses, les enfants grimpés sur leurs épaules ou agrippés à leurs jambes, les vieillards et les malheureux, tassés les uns contre les autres, s’éparpillèrent en partie sur le trottoir dans le plus grand désordre tandis que d’autres de leurs semblables grimpaient par les deux bouts de l’autobus accompagnés d’un peu de fraicheur.
J’observais, même si cela me semblait dérisoire, la quantité d’énergie libérée, son panache entre les corps dispersés, qui s’étirait à l’air libre avant de disparaître dans l’une des rues adjacentes ou dans la grisaille.
Une lueur dans ses pupilles presque noires en équilibre sur ses traits fatigués, elle s’assit à mes côtés.
Au milieu du bus, une altercation démarra, le discours indigné d’un homme, ses pieds ou les stigmates d’une bousculade, des mots proférés mais difficile à identifier, l’altercation qui s’éteignît, les paroles perdues entre les nuques indifférentes et exténuées, tu ne trouves pas que les temps sont déjà assez difficiles.
Ce n’était pas la première fois que je voyais cet homme au visage opalin, un blanc déteint de bleu, plus foncé par endroits, comme si son sang s’était pétrifié, avec ses cheveux parfaitement ajustés ; la cohue à présent le piétinait lui qui s’était ramassé dans un recoin du bus et laissé glisser sur le sol, son complet blanc et sa montre aux contours dorés.
Pour reprendre haleine, je plongeais mon nez dans l’épais pull de laine dont elle était vêtue.
Sur les carreaux, une femme voilée dessinait avec la buée une forêt de pins, ils s’enluminaient avec les lumières des échoppes que l’autobus dépassait, des marchands d’objets inutiles et bon marché en matière plastique, de vêtements usagés, d’armes blanches et de masques de dragon, de toute sorte de matériaux qui puissent faire office de bois de chauffage, d’alcools et d’aliments de contrebande, quelques uns rôtis sur le trottoir, leurs effluves répandus sur les badauds et sur ceux – parce qu’ils en avaient fait le choix ou parce qu’ils n’avaient pas pu faire autrement – qui grimpaient la côte à pied, seuls, soutenu par l’épaule d’un compagnon, même à genoux.
À la station suivante, une mère de famille descendit avec sa poussette pleine de ce qu’on ne pouvait pas vraiment distinguer tant c’était emmitouflé, impossible de savoir s’il s’agissait d’enfants ou de quartiers de viande. Trois jeunes hommes profitèrent de son départ pour se faire une place, ils semblaient décidés et en bonne santé, leur présence déclencha une réaction épidermique qui se propagea à l’ensemble des passagers, une légère brûlure dans le dos d’abord, une pression autour du cou ensuite, enfin le mouvement incontrôlé et contagieux des muscles des visages qu’une main invisible semblait actionner l’un après l’autre. Deux rangs plus loin, une femme ne cessait d’expirer convulsivement une toux sèche dans l’écharpe dont elle s’était enveloppée jusqu’aux yeux. Il ne peut rien t’arriver de plus grave.
Un flux nombreux de passagers s’écoula de toutes les issues lorsque, péniblement, l’autobus fut enfin parvenu au sommet de la côte ; presque entièrement vide, il progressa plus rapidement ensuite, en zigzaguant à la manière d’un ballon de baudruche qu’on relâche et qui se vide de son air.
Là où nous avions abouti, l’obscurité régnait presque entièrement, on distinguait seulement les lueurs des feux de ceux qui s’étaient, pour la nuit ou pour toujours,
arrêtés là ; il y avait aussi – et ce n’était pas la première fois que je les voyais – des centaures, pas nombreux, qui quittaient tardivement la ville pour rejoindre leurs demeures à plusieurs dizaine de kilomètres de là, quelque part à la périphérie.
Quand l’autobus s’immobilisa, elle glissa délicatement son doigt sur les contours de mon oreille comme pour en souligner le dessin. Rentrons à la maison.
L’air n’était pas si frais, la pluie avait cessé et le bitume était curieusement déjà sec, la vigueur du vent qui nous survolait avant de s’écraser sur la toile du chapiteau encore dressé là expliquait peut-être cela ; il fallait faire attention où l’on marchait parce qu’on y voyait presque plus rien, parfois une bosse ou une proéminence inattendue, molle ou solide, saillissait du trottoir et se distinguait sous nos pieds, nous faisions comme si de rien n’était, sans jamais nous arrêter ou dévier de notre route, notre destination n’était plus très éloignée.
Quelques pancartes routières, des équipements urbains esquintés et à présent sans objet et deux ou trois enseignes de commerces abandonnés balisaient notre route. 
Nous traversâmes une dernière rue, deux constructions plus loin, d’un geste de la main elle m’indiqua une brèche dans un mur, nous y pénétrâmes aussitôt, en lieu et place de notre habitation il n’y avait plus qu’un carré de terre battue laissé à l’abandon où l’herbe avait poussé par endroits.

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Qui cela peut-il intéresser ?

Je suis couché dans mon lit mais je me figure que j’étais debout devant la fenêtre du salon. Les deux carreaux sont très grands, mon regard embrassait une étendue de haut en bas assez importante. 
Un grand pan du ciel blanchi par les nuages, plus gris à certains endroits et qui laissait s’échapper encore quelques bouffées de bleu ; des quadrilatères ou des morceaux de quadrilatères de couleur ocre ou brune, surmontés de formes irrégulières blanches, beiges ou grises, des cheminées, des paraboles et des lucarnes ; des immeubles dépourvus de toits, rarement de plus de cinq ou six étages ; les branches les plus hautes de quelques arbres pas encore totalement dégarnis, leurs troncs amaigris, quantité de leurs feuilles couchées sur le trottoir et le reste des pluies des heures précédentes. Les dernières automobiles encore sauves, pas un passant à l’exception d’une femme qui semblait plutôt petite de là où je me trouvais, la soixantaine accomplie sans doute.
Elle levait les yeux vers ma fenêtre ou celle d’un proche voisin, j’ignorais si elle pouvait m’apercevoir, je reculai néanmoins de quelques centimètres, suffisamment pour ne pas la perdre de vue. Ses lèvres semblaient articuler des mots que je ne pouvais pas distinguer. Pourquoi me seraient-ils adressés ?

Me voilà à nouveau étendu sur le lit, il s’en est fallu de quelques secondes pour que je m’assoupisse. Mes rêveries antérieures me reviennent graduellement à l’esprit, par bribes d’abord puis, après un bref effort d’attention, intégralement.
J’étais à nouveau sur mes jambes, presque contre les vitres, profitant égoïstement de la chaleur de l’appartement. 
Depuis plusieurs semaines j’avais mis en route le chauffage, c’était un miracle qu’il fonctionnât encore. Il pleuvait depuis un temps indéterminé, le vent projetait des gouttes par dizaines contre les carreaux, il me semblait que quelqu’un avait agité le monde extérieur comme le contenu d’une boule à neige, emprisonné les habitations, les toits, la nuit, autant d’éléments décoratifs que je contemplais du dehors qui se trouvait être en réalité le dedans.
L’arbre était entièrement nu, dans la rue dépeuplée j’observais les défauts du bitume ; cette activité m’absorbait tout entier, à tel point que le nombre d’étages qui me séparaient de la chaussée avait subitement fondu, je pouvais énumérer aisément une à une les taches petites ou grandes disséminées sur le trottoir. Au carrefour, des chaises, des coussins en partie éventrés, un tas de vêtements froissés, de la vaisselle, d’autres babioles plus ou moins utiles gisant aussi sur le pavé, avaient probablement été abandonnés en route par ceux qui s’étaient empressés de quitter la ville.
Une femme enveloppée des pieds jusqu’à la tête de tissus et de lainages fouillait méticuleusement ces agglomérats d’objets divers, prenait le temps de se rendre compte de l’état de chacun, remplissait ensuite une espèce de chariot métallique qu’elle promenait partout avec elle. En un instant, sans aucune raison manifeste, ses yeux se dirigèrent en direction de ma fenêtre, je ne savais pas s’il s’agissait de la même femme qui m’avait peut-être observé il y a quelques minutes, je ne compris pas davantage ce qu’elle tentait de me dire, je ne suis d’ailleurs pas sûr que cette fois-là elle essayait de me dire quoi que ce soit, une main invisible agitait à nouveau la rue, les immeubles, l’obscurité et ma vision se brouillait une fois encore.

Déjà plus debout mais pas encore couché, en déséquilibre de l’un à l’autre, en position néanmoins de se considérer l’un par l’autre, seulement un instant, avant de se rejoindre l’un dans l’autre, seul, allongé sur le lit, je me repose quelques minutes, à l’abri de ce songe, mais qui cela peut-il intéresser ?
Contre ma volonté, je me trouvais une fois de plus debout dans le salon, la fenêtre était grande ouverte, la température agréable, l’air presque tiède pénétrait entre les murs de l’appartement, des grappes d’oiseaux apparaissaient et disparaissaient derrière les toits des habitations, des plantes grimpantes se déployaient sans entrave sur les balcons, en vain je cherchais d’autres fenêtres ouvertes, pas même le bruit du moteur d’une auto pour attirer mon attention.
J’avançai d’un pas pour me retrouver au dessus de la balustrade. L’arbre avec son feuillage aurait du entraver mon champ de vision mais il avait disparu. Il ne restait qu’un enfoncement là où jusqu’ici il plongeait ses racines, un trou pas très important d’où émergeait à présent un essaim de moucherons ; plusieurs d’entre eux parvinrent jusqu’au quatrième étage, je tentai de les éloigner de la main, en vain, ils semblaient devenir plus nombreux encore. Il était également impossible de fermer la fenêtre, ses deux battants s’étaient mystérieusement volatilisés, je jetai un oeil sur le trottoir pour voir s’ils n’étaient pas tombés. Rien.
Je me souvins qu’il m’avait à plusieurs reprises traversé l’esprit que l’arbre fût malade, son feuillage à peine éclos au printemps se teintait d’une étrange et disgracieuse coloration marron, il ne se développait plus comme il aurait dû. D’autres l’avaient peut-être abattu pour faire du bois de chauffage.
Je me rends compte de l’absurdité de cette pensée, je n‘en suis pas totalement convaincu non plus, cela peut bien se concevoir, l’arbre avait été tranché et je pouvais observer l’ensemble de la rue sans aucun obstacle.
Une autre femme, la même probablement, je suis incapable de lui attribuer dans mon esprit un visage, elle en avait peut-être un mais je ne le vois pas, je le voyais certainement au moment où je me trouvais à la fenêtre. Elle portait un tablier ou une blouse blanche, cette sorte de tenue qu’on vous attribue lorsque vous entamez un séjour à l’hôpital, vous la portez directement sur votre peau ou sur vos sous-vêtement et on la jette quand vous en sortez parce que vous êtes guéri ou parce que vous êtes mort.
Je prends conscience que je guettais l’instant où elle lèverait la tête pour m’apercevoir. Elle n’était qu’à une trentaine de mètres, sur le trottoir d’en face, cette-fois elle me dévisagea quelque secondes sans prononcer un seul mot.

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