Rosaire

Je suis un autobus climatisé
Paris > Rome > Naples > Lecce
Baroques
Les cervicales torsadées
Dans le réfrigérateur.

Je suis une cathédrale augmentée
comme un rosaire amplifié
2 X 50 Watts
D’oraison dérisoire.

Je suis un restaurant climatisé
Au nom de la culture intensive des tomates
4 migrants sont morts dans les Pouilles
Jambon – mozarella – tomates
– anche acqua.

Je suis une finale télévisée
Sur les murs dorés de pietra leccese
Le décor fait écran
même un but contre son camp.

Je suis un musée climatisé
Une roche soluble
ove spumoso il mar percuote e frange
Cette structure géomorphologique
Quelque chose qui s’égrène
Sur les débris de la poésie.

Je suis un garde du corps médiatisé
Port public et sans droit d’insignes réglementés
Et 300 tweets par semaine
C’est sa peau contre ma peau
L’érosion de l’ardeur.

Je suis une maison de retraite climatisée
Un brasier de la taille de Los Angeles
Les français doivent prendre leurs responsabilités
Dit un ministre déresponsabilisé
Je laisse passer un nuage de cendres.

Je suis un orage localisé
Sur une colline au nord-est de la plaine d’Argos
Terra in mezzo ai due mari
26 corps calcinés
Ils essayaient de fuir vers la mer.

Je suis une habitation climatisée
40° 6’ 10’’ Nord / 18° 27’ 1’’ Est
Au nom des voix prisonnières des eaux turquoises
Nous élevons nos cris vers vous
Tournez donc vers eux vos regards silencieux.

Je suis une connexion non sécurisée
Une sphère dont on ôte les épines
Pour déguster crues ses glandes sexuelles
Après l’éclipse
Est-ce que nous nous souviendrons de notre langue maternelle ?

 

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Publié dans 1999 | Laisser un commentaire

la maladie bleue

7
8
nuit
la neige
vais-je tomber
je voulais que quelqu’un
qu’est-ce-que la maladie bleue
a band of angels coming after me
un faux pas
ou les meurtrissures du froid
ce que tu n’écris pas
sometimes i’m up sometimes i’m down
tu te figures une existence plus précaire
un relevé d’honoraires
le bruit des lombaires
comme les branches d’un arbre en hiver
swing low
après des mois de sécheresse
comme le prophète Elie
swing low
si je vivais au bord de l’eau
le tu de mes doigts
infléchirait la courbure du torrent
swing chariot
coulée et consacrée
dans quel cas te traduire
à la lettre
swing chariot
chantonne la colonne d’air
de cantiques gospel
d’ondulations accidentelles
la posologie des vers
ce que tu ne m’écris pas
un oedème
ou les épanchements réservés
coming for to carry me home
qu’est-ce que la maladie bleue
que quelqu’un me dessine
puis je vais caresser
la glace
blanche
p
o

 

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#laplusmalheureusedesespèces

L’image persistante :
du jeune chêne
par nécessité
l’aimant
approche et décélérant
l’étourneau criblé
de plomb

en cours
le matériel poétique
abandonné plusieurs semaines
paysage avec bosquets, glands et petites plantations
nul faune ne surgit alors

dans le vaisseau d’Argo
j’ai pris connaissance
de la géographie de Strabon
des hommes avec des masques animaux
enfantent la Colchide
le fait divers est politique

et le détroit qui s’ouvre

se libèrent
me souffles tu
des mots qui ne sont pas les miens
qu’est-ce qui travaille donc souterrainement ?
au loin je conçois
le grondement des bombardiers d’eau

elle aussi
la voici hors de la maison
the fading star
comme l’oracle au singulier
fait bouillir l’opprobre
de l’agneau à naître
my first one and my last one

La suite :
dans le coryphée 2.0
#laplusmalheureusedesespèces
ressassant l’inadmissible
les maux sédimentés instantanément
le combien, le comment, le jour et le lieu
pourvu que les flammes
privent l’indigne de sa couche

et l’aède négligeable que je fus
(ce n’est pas une excuse)
enterra
ses amours précaires

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ghostland

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Coulé de glue
entre les dorsales et les lombaires
alliage matinal d’ossature et de bulles de verre
Le petit marmot
se souvient du petit âge glaciaire
son fusil n’est pas obstrué par la neige
en cours d’abattage
parfois je prends l’air pour capturer
L’envers
la pluie a lustré le pavé
et la rue frissonne d’une étrange vibration
Watercolor on paper
les portraits qui ruissellent
sur les lèvres silex
et les paupières matelassées
Quand donc seras-tu prête ?
eleven
m’a soufflé le fragment
du molosse

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VV VIOLENCE

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Alors que les cris se sont tus. Dimanche matin, de la ville, par la fenêtre, ne parvenaient plus que des bruits étouffés. Seuls, par intermittences, à une fréquence plus rapprochée par ces temps incertains, les hurlements des sirènes pouvaient, si on y prêtait attention, nous alarmer.
La veille, samedi, perché au-dessus de la Friche industrielle Babcock, Alexander Scheer, le formidable comédien qui incarnait Ivan karamazov dans la mise en scène de Franck Castorf, déclamait le poème du grand inquisiteur, s’époumonait même comme s’il avait souhaité être entendu par le voisinage. Sa performance était projetée au milieu de la scène et, à mesure qu’il se mouvait sur son promontoire, on pouvait apercevoir les toits ou les façades des habitations nombreuses de La Courneuve, Aubervilliers, Saint-Denis et, à quelques centaines de mètres de là, de la Cité des 4000. L’air n’embaumait pas « le citron et le laurier », mais, après trois heures de représentation, le soleil jetait ses derniers rayons et l’inquisiteur ces ultimes menaces contre le « seigneur » qui avait commis l’affront « d’aller visiter Ses enfants, et à l’endroit précis où les bûchers des hérétiques ont commencé à crépiter ». 
Presque au centre de l’impressionnante scénographie, la dernière construite par Bert Neumann avant son décès, il y a ce qui s’avère être un sauna surmonté d’une imposante cheminée qui crache régulièrement sa fumée. « Je Te condamnerai », hurle l’inquisiteur, « et je Te brûlerai sur le bûcher, comme le pire des hérétiques, et ce peuple qui, aujourd’hui, Te baisait les pieds, demain, au premier geste de moi, courra jeter des braises dans Ton feu ».
La société américaine Babcock & Wilcox s’est installée à La Courneuve à la fin du 19ème siècle pour fabriquer des chaudières industrielles. « Le fonctionnement d’une chaudière industrielle », est-il écrit sur la brochure qu’on distribue aux spectateurs avant le spectacle, ressemble à celui d’une « cocotte-minute ». C’est une machine à produire de la vapeur par la combustion du charbon ou du fioul qui doit faire fonctionner d’autres machines. 
Sous l’un des immenses bâtiments de la friche débarrassé de son outillage, c’est une autre machinerie qui a été installée par Franck Castorf, derrière des palissades de bois parce qu’on est en Russie (quelque part entre la datcha précaire et le camp de travail), une machinerie traversée par deux couloirs que les personnages parcourent convulsivement et comme malgré eux ; régulièrement ces conduits les rejettent, du reste une fichue flaque d’eau s’étale sur le plateau, parfois ce sont les comédiens qui vomissent ce qu’ils viennent de manger, les corps sont aussi des machines sous pression, des « cocotte-minutes » ; le tout constitue une machinerie libidinale, mais on ne baise pas tant que ça chez les Karamazov, on se bâfre de mots jusqu’à l’épuisement et le travail du comédien ressemble à de l’abattage.
Dans la halle de béton qui accueillait autrefois les ateliers de chaudronnerie, on pouvait fabriquer des réservoirs de chaudière de près de 40 mètres de long, les effectifs s’élevèrent jusqu’à 2000 ouvriers dans les années 50 et nombre d’entre eux étaient recrutés en Espagne, au Maroc et en Algérie. Certains de leurs enfants, nous racontent en boucle les médias d’information et les chaines d’info en particulier, bourrent les autos de leurs parents de bonbonnes de gaz pour les faire sauter au centre de Paris. 
Dans Malaise dans la civilisation, Freud a écrit que « ce qui avait commencé avec le père s’achève avec la masse » . Le processus – on ne sait si ils le préméditent vraiment, ils en caressent l’idée et ils la ruminent c’est certain – qui conduit les Karamazov à commettre un parricide lui aussi se suit par épisodes sur l’écran, pas nécessairement celui d’une chaine d’information continue, plutôt celui d’un « reality show » dans lequel les personnages interviennent seuls ou par groupes, posent parfois comme d’apprentis stars éphémères, « regards caméras », minaudent ou grimacent comme d’autres font des selfies et piquent de brusques colères. 
Dans Le Théâtre postdramatique, Han-Thies Lehmann a déjà souligné combien la « césure de la société des médias », la « culture d’écrans », autrement dit leur multiplication dans notre environnement, avait entrainé à une « césure esthétique » ; les mises en scène contemporaines ont fréquemment recours aux écrans ce qui conduit les comédiens (que les gros-plan viennent à présent dévisager) à pratiquer un jeu « hyperthéâtral », jusqu’à la laideur. Nous ne sommes plus au temps de la machine à vapeur mais à celui du « passage à l’acte », celui où n’importe qui peut s’imposer sur les écrans, prendre la parole et se griser d’une gloire éphémère ou durable. Les Karamazov peuvent étaler leurs états d’âme comme d’autres postent des vidéos sur youtube et nous spectateurs scruter leurs moindres gestes.
Le roman de Dostoïevski racontait l’affrontement entre les valeurs morales du vieux monde orthodoxe et celles de la Russie moderne de plus en plus ouverte aux idées libérales occidentales. Qu’adviendra-t-il de nous, semblait se demander l’auteur de Crime et châtiment, lorsque nous aurons abandonné la foi et l’ordre qu’elle induit ?
En plus d’un siècle, un maelström s’est abattu sur la Russie, l’église a été renversée par le matérialisme, le prolétaire remplacé le moujik, le goulag de la Kolyma substitué au bagne d’Omsk. Si l’empire s’est disloqué, le pouvoir est toujours dans les mains du mâle dominant, « quelqu’un devant qui se prosterner », mais les valeurs se sont brouillée, les idéologies bousculées. Franck Castorf mixe le texte de Dostoïevski avec celui plus contemporain de DJ Stalingrad, Exodus, qui peint la jeunesse moscovite en état de « nadryv », en état de saturation ou de confusion émotionnelle : les stades pourris par le hooliganisme, des chemises noires fascistes défilant le 1er mai, des jeunes trouvant plus tendance de se tatouer des slogans patriotiques ; à l’est de l’Europe des groupes de rock affichent complet lorsque leurs couplets ont des relents racistes, à l’est, en Slovaquie (c’est moi qui l’ajoute), un président du gouvernement social-démocrate, Robert Fico, peut faire alliance avec les populistes et déclarer « surveiller chaque musulman du pays ».
Sur l’écran, au centre de la friche Babcock, on voit Aliocha Karamazov prendre la pose en usant de la tenue orthodoxe comme d’une panoplie néo-gothique. Sur le plateau, même le diable aime prendre des selfies, peut-être que c’est cela qui fait fuir une partie des spectateurs. 
La mise en scène de franck Castorf n’est pas confortable, elle malmène le bon goût, bouscule les habitudes du public ; le jeu des comédiens est ce qu’il y a de moins naturel, il lui agresse les sens, l’ouïe en particulier ; plutôt que cacher le dispositif de la représentation il le surligne (voir le ballet des caméras et des perches qui accompagnent les comédiens sur le plateau), il cherche à mettre le spectateur en état de crise, à l’aider à glisser vers une place critique.
À propos de la critique, Luc Boltanski écrit : « Elle met l’accent sur la puissance des mécanismes d’oppression, sur la façon dont les opprimés les trouvent toujours déjà là, avant même leur entrée dans le monde, et sur la manière dont ils subissent passivement, ou même, pour rendre compte de leur aliénation, sur le fait qu’ils vont jusqu’à adopter les (prétendues) valeurs par l’intermédiaire desquelles ils se trouvent asservis, intériorisés sous la forme d’idéologies. » (De la crique. Précis de sociologie de l’émancipation)
Être troublé par un spectacle c’est faire un pas hors du cercle de l’aliénation. Les larmes sont comme les murs d’un camp retranché qui se fissurent.

 

 

 

 

 

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SWING TIME

like the beat, beat, beat of the tom-tom
me voilà
déborder les branches
ce dimanche le désir
ce dimanche joue des claquettes
le désir marche arrière
les souvenirs trottent
ramassons les larmes et les papiers gras
trombonne
ton veston fredonne
laisse tomber la ville
it’s no matter darling where you are
nous savons
mangeurs de neige
gravir les comptoirs
sur les décombres
brûlent
les fagots de tes cheveux
sois prudent
trompette
s’il te plait Ornette
lève le pied
Only you beneath the moon and under the sun
tireurs couchés
deux bouts de nuit
aucun blessé
question d’organisation
que faire à présent ?
foehn sur le sommeil général
au front les femmes
pas de prisonnier
la charleston chabada
dis-moi
in the silence of my lonely room
entre deux vers
pas de chandelier
le verbe translucide
mord l’éphémère
aux pieds des abricotiers
offrandes à boire
passage aigre-doux
une seule gorgée
si seulement
ce thème
night and day

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Histoires de fantômes coloniaux

Voilà le résultat de nombreuses années d’expérimentation littéraire.
Une forme narrative un peu folle qui brise les temporalités et tisse des liens entre des individus, des évènements en apparence éloignés. Un essai poétique qui ferait le compte-rendu de séances de spiritisme et de ventriloquie littéraires. Une revue ou un spectacle composée de numéros surnaturels. Avec des surprises hypertextuelles dedans.
Je remercie toute l’équipe de publie.net qui fait un remarquable travail éditorial, en particulier Roxane Lecomte et Guillaume Vissac
N’hésitez pas, après votre lecture, à me faire part de vos réactions.

maurel-histoires

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503502/coloniales

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H. VI

et si, en définitive, tu te trouvais être vulnérable
ces quelques mots pour désamarrer le poème
les eaux se faufilaient sans bruit sous les roselières dorées
les mots pour te faire trébucher, délicatement
hésiter, seulement je ne sais pas comment te trahir :
poursuivrons-nous les oiseaux-périls ?
étant donné nos courbatures amoureuses
qu’il s’essouffle l’instrument à vent
du nord, la girouette et le garçon se trémoussaient de concert
chut ! il est interdit de jouir ainsi
(silence)
en abondance et impénétrables
les roseaux rêvaient d’abriter les voyageurs
du sud, ils transportent leurs pauvres bagages
qu’est-ce que la forêt veut dire ?
(éclairage à la lampe de poche)
on raconte qu’ils aiguisent leurs couteaux
et vous, où iriez-vous ?
si vous ne fussiez dévorés précocement par des poissons voraces
de boue, pétrifiés sur les clichés quotidiens
des familles recomposées numériques
dans ce film, les héros se ravitaillent au supermarché
quand ils ne préfèrent pas prendre soin de leurs chiens
sur les traits muets de René Falconetti dans une chambre de Buenos Aires
un homme a écrasé sa chaussure sur sa bouche
pour me faire parler
(…)
tu aimerais savoir si je suis allé à Calais
au diable les poètes qui se font passer pour morts !
(le filage)
7 MARS 21 : 37
de grands arcs décochent leurs flèches
et je suis le cavalier en déroute
pourras-tu écrire mon éloge funèbre ?
avec une voix digitale
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La littérature, une « zone à défendre ».

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Lire dans la gueule du loup, le livre d’Hélène Merlin-Kajman est essai littéraire inhabituel. Quand bien même il s’inscrit dans un débat poursuivi depuis plusieurs années, sur la finalité, l’intérêt et par conséquent la réforme des études littéraires, débat auquel ont contribué, entre autres, Marielle Macé ou Vincent Jouve.
Il est inhabituel parce que Hélène Merlin-Kajman ne fonde pas sa réflexion du haut de sa position d’expert ou de savant, elle l’enclenche à partir de ses expériences personnelles, de mère, de lectrice et d’enseignante.

Hélène Merlin-Kajman va d’abord considérer que l’enseignement de la littérature s’est trop longtemps réduit à porter son attention presque exclusivement sur l’écriture ou sur le langage, à examiner la « littérarité » des textes, ignorant les réactions sensibles des premiers lecteurs que sont les jeunes enfants ou des lecteurs pas encore experts tels que peuvent l’être des étudiants de premier cycle, et même méprisant leur dimension référentielle. Elle raconte, par exemple, qu’elle s’est heurtée à la réaction négative de son fils alors qu’elle lui lisait l’un des Petits poèmes en prose de Baudelaire, « le mauvais vitrier ». Là où le lecteur expert ou informé peut déceler dans ce bref récit une forme de charge contre les charmes trompeurs de la modernité, son fils ne percevait qu’une blague de mauvais goût qu’il réprouvait. Cette lecture référentielle et affective, Hélène Merlin-Kajman nous dit qu’il faut lui faire une place, plutôt que de l’ignorer ou de l’invalider, quitte à retrouver plus tard, au prix d’un travail de relecture éclairée, la littérarité du texte.
Prendre en compte les réactions, les sentiments ou les affects des lecteurs en construction que sont les élèves ou les étudiants, ne pas balayer ou écarter leurs impressions ou leurs représentations, n’exclut pas la transmission et le retour au savoir historique, stylistique et linguistique pour construire et partager du sens ensemble.

S’interrogeant, en outre, sur les sentiments d’empathie ou de dispathie que peuvent susciter la lecture de tel ou tel ouvrage, Hélène Merlin-Kajman s’est en particulier intéressée à des oeuvres suffisamment anciennes pour nous paraître exotiques. 
 Ces textes ont été écrits dans autre contexte culturel et dans un style « socio-linguistique » parfois déroutants. Elle évoque par exemple, l’usage qui revient à raconter, au 17ème siècle, avec une gaieté prononcée des épisodes, réels ou imaginaires, déplaisants et même choquants (des combats meurtriers, de la violence conjugale…). 
Elle explique que cet habitus relève du style « socio-émotionnel » dominant à l’époque. 
Il s’agit à la fois d’une mise à distance ou d’un désamorçage d’évènements considérés désagréables – comme cela nous arrive lorsque nous relatons à des proches, en prenant le parti d’en rire, nos désarrois personnels – et un comportement dicté par une sorte de code d’honneur chevaleresque et viril, assumé aussi parfois par des femmes. Elle lui oppose la littérature qu’on dit « précieuse » et qu’elle qualifie d’intime et de sincère.
Elargissant cette réflexion, Hélène Merlin-Kajman questionne ce qu’elle nomme le « culte de la blague » tel qu’il est pratiqué dans certains romans du 17ème siècle (l’Histoire comique de Francion de Charles Sorel, par exemple), les farces ou les récits satiriques du Moyen-Âge et de la Renaissance, ce que Bakhtine rassemble dans le registre littéraire « carnavalesque » et que l’enseignement des lettres a largement valorisé. 
Ce rire, rappelle-t-elle, s’enclenche très souvent aux dépens de l’autre, selon une logique misogyne et raciste ; il accompagne fréquemment le récit des actes cruels et des violences corporelles. Ce qui passe encore aujourd’hui pour un genre transgressif relève en fin de compte d’une grande tradition. Ainsi, ce genre satirique n’a jamais été aussi vigoureux qu’à l’ère des Guerres de religion. Ce qui conduit Hélène Merlin-Kajman à revenir brièvement sur la question des caricatures de Charlie Hebdo et convenir qu’il ne s’agit pas là non plus d’un rire partagé ; elle recourt alors au concept de « subjectivités radicales » (terme qu’elle emprunte à Hannah Arendt) pour qualifier cette impossibilité de partager un récit ou un sentiment.

Si Hélène Merlin-Kajman considère que la littérature est une « zone à défendre », ce n’est pas, comme pour d’autres, au nom du retranchement derrière la culture et les valeurs humanistes qui seraient assaillis par les marchands du temple, internet ou par je-ne-sais-quel complot contre la civilisation. À contrario, ce qui est en jeu c’est le bien-fondé de l’enseignement des lettres, son sens ou sa finalité, dans nos sociétés en pleine mutation, en particulier pour les plus jeunes, sollicités par une multitude d’occupations chronophages et assaillis par des quantités d’informations parfois divergentes et, pour eux, inintelligibles. Ce qui implique que le choix que font les enseignants de faire lire
certaines oeuvres plutôt que telles autres s’inscrit dans une démarche pas seulement didactique ou formelle mais aussi éthique et éducative. Il est impossible de lire un texte indépendamment de ce qu’il nous raconte, inconcevable de faire abstraction des valeurs ou des idées qu’il véhicule comme de la manière dont il le fait.
À ce propos, Hélène Merlin-Kajman évoque ce qu’on a appelé alors « l’affaire d’Abbeville ». Fin novembre 2000, un professeur de troisième fait scandale parce qu’il a entrepris de faire lire Le grand cahier d’Agota Kristof. D’un côté, des parents (largement encouragés par des organisations d’extrême-droite) font bruyamment savoir qu’ils sont ulcérés ; de l’autre, les syndicats d’enseignants, des intellectuels et même le ministre de l’éducation soutiennent l’enseignant au nom de sa liberté pédagogique et de l’intangibilité de l’oeuvre littéraire. Hélène Merlin-Kajman ne remet pas en cause le style ou l’écriture d’Agota Kristof mais elle interroge l’intérêt de la lecture de cette oeuvre pour des élèves de troisième. Il se trouve que certains textes officiels recommandaient la lecture en classe du Grand cahier. Mais qu’est-ce que cette histoire particulièrement violente et narré dans un style presque dépourvu d’affects peut apporter à ces élèves ? En quoi peut-elle leur permettre de se construire ? Questions le plus souvent éludées sur l’autel de
« l’autotélicité » de la littérature.

Plus généralement, elle se demande ce qui définit un « bon lecteur ». Le « bon lecteur » c’est le gräl du professeur de lettres. Généralement, on considère que c’est celui qui maitrise les outils stylistiques. Madame de Sévigné, lectrice passionnée et tout autant avertie des romans de La Calprenède, même si elle lui reproche ses « méchants mots », infirme ce jugement. Il n’y a pas de bonne lecture qui ne soit aussi une lecture sensible.
Pareillement, le bon enseignant est celui qui est capable de ne pas considérer qu’il ne détient pas à lui seul le sens d’un texte, même s’il peut également transmettre son émotion et son « jugement de beauté » ; c’est aussi celui qui sait tenir compte des représentations et des affects des élèves, « troubler les certitudes plutôt que les balayer » écrit Hélène Merlin-Kajman.
Transposant le concept de Winnicott, elle parle du livre comme d’un
« objet transitionnel » qui rend possible l’ouverture vers un autre temps, une autre présence et une autre voix. La lecture peut-être le lieu ou l’occasion de la « rencontre » et du partage, de la construction d’un penser et d’un sentir en commun et donc d’un vivre ensemble. Sans les oeuvres littéraires qui nous permettent de « consentir » à un destin ou à des affects, nous restons retranchés dans nos refuges intimes et nos conformismes, nous sommes réduits à demeurer des « subjectivité radicales ».
Hélène Merlin-Kajman, Dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature.
Collection NRF Essais, Gallimard. 2016.

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