Occuper le plateau

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En baptisant laconiquement son spectacle  Fin de Louis, Joël Pommerat semble vouloir se protéger du matériau qu’il met en scène, dire qu’il s’agit de quelque chose de modeste, non il ne s’attaque pas au récit révolutionnaire, il s’agit seulement d’une péripétie de l’histoire, individuelle de surcroît et crépusculaire. Il est vrai qu’il ne nous convie pas à un spectacle commémoratif, pas de « il était une fois la révolution », personne ne porte de bonnet phrygien à Nanterre, mais il nous invite à revivre une expérience politique exceptionnelle, ce qui est plus intéressant et plus ambitieux ; il n’est pas question d’un dénouement non plus, c’est à un commencement que nous assistons, à une invention, celle de la démocratie.
Aucun, probablement, des spectateurs des Amandiers n’a vécu d’évènement de cet ordre, aucun, dans nos sociétés occidentales confortables, ne s’est retrouvé face au désordre, aux dangers qui accompagnent un tel bouleversement politique. C’est tout l’intérêt de ce spectacle : nous y confronter.
Se représenter comment elle s’invente, la démocratie, comment elle surgit, comment on la défend, comment on la combat aussi, comment on l’organise, c’est un travail de mise en scène qui se déploie sur le plateau et dans la salle des Amandiers.

Qu’est-ce qu’il reste de l’Histoire sur le plateau ? Ce nom de « Louis » sans numéro d’ordre et sans autre signe distinctif. Une chronologie conforme aux annales de 1789 : une crise financière sévère qui conduit aux États Généraux, l’Assemblée du Tiers-état qui se constitue en Assemblée Nationale, les émeutes parisiennes, le transfert du roi à Paris et des détails « vrais » comme la présence de troupes à Pantin. Peu de choses mais suffisamment pour fonder, aux yeux du public, historiquement le propos, comme on dit parfois « d’après une histoire vraie ».
En revanche, les « habits » sont contemporains, costumes et cravates, la panoplie éternelle de l’élu ou du ministre ; le premier d’entre-eux, celui qu’on imagine être Necker, ressemble, avec ses lunettes et sa clope, au Chirac des années 70 ; les plus caustiques des spectateurs s’imagineront avoir reconnu Nadine Morano dans le camp des plus réactionnaires ; Les uniformes des militaires qui se joignent au pouvoir nous ramènent aux sinistres dictatures sud-américaines ; l’ouverture des États-Généraux est un moment de politique spectacle qui combine show médiatique à l’américaine, comme peut l’être le meeting qui clôt les Primaires des deux grands partis américain avant les présidentielles, et mariage de têtes couronnées, le tout commentée par une envoyée spéciale espagnole, et le peuple, en l’occurrence les élus du Tiers-état, absent ou dissimulé comme cela va de soi en de telles circonstances ; à l’occasion on entend des vieux tubes des années 80 ; certains élus de contrées plus ou moins lointaines en profitent pour prendre des selfies en célèbres compagnies…
Surtout ce sont les propos échangés sur le plateau – la menace maintes fois répétée de la crise financière par exemple -, et le lexique des échanges, totalement dépourvu de référence historique, les insultes avec lesquelles chaque camp n’hésite pas à invectiver l’autre, singulièrement ce vocable de « terroriste » pour désigner les émeutiers parisiens qui sonne étrangement aux oreilles des spectateurs ce 25 novembre 2015, qui nous ramènent pas plus loin qu’hier et saturent notre expérience « d’à présent ». À aucun moment, nous n’avons le sentiment d’assister à une reconstitution historique, plutôt de vivre, sans y participer néanmoins, une expérience politique exceptionnelle : craindre l’émeute ou la troupe, sursauter au bruit même lointain du canon, partager jusqu’aux larmes le lyrisme révolutionnaire des uns ou conspuer les propos réactionnaires des autres. Même si, et c’est important, notre position de spectateur, cet instant de recul qui nous ramène à la réalité du dispositif et qui nous retient de nous croire nous aussi jetés dans la mêlée, nous permet d’y réfléchir, penser les rebondissements de la représentation à l’aune des évènements présents.

La durée du spectacle, plus de quatre heures, amplifie ce sentiment d’immersion. Cependant il est surtout le résultat d’une économie singulière et complexe de l’espace dramatique. En réalité, sur la scène sont disposées, au gré des épisodes, de grandes cloisons sombres qui composent une chambre d’écho ou une sorte de tympan sur lequel semblent s’écraser les paroles des protagonistes et dans lequel pénètrent les cris ou les bruits du dehors ; en effet, le plateau se prolonge d’abord dans les coulisses par une fenêtre d’où s’échappent les rumeurs des faubourgs parisiens, le grondement toujours plus présent de la bataille qui se mène au delà de ces murs et la fumée qui témoigne de l’âpreté des combats ; mais il déborde surtout de la rampe, s’étend jusque dans les gradins où les comédiens se mêlent en nombre au public, alternativement spectateur passif des évènements comme il le serait aujourd’hui d’une chaine d’info et représentant, silencieux, de l’assemblée qui difficilement se constitue. Dès les premières minutes, quand les premiers applaudissements sont partis de quelques rangs pour saluer les propos de l’une ou l’autre des factions, certains se sont néanmoins laissés prendre. Un pur procédé d’abord puisque, sans se soucier de l’invraisemblance, il s’agissait alors plutôt de la réunion d’un cabinet ministériel.
Sur la scène, les murs vont successivement accueillir ces conciliabules du pouvoir et les assemblées d’un district électoral parisien où l’on entend les protestations populaires, l’atmosphère feutrée des salons royaux et le tumulte de l’assemblée citoyenne. Ce qui est manifeste c’est que la circulation ou la communication d’un espace à un autre, si elle n’est pas étanche, est rendue presque impossible : la nécessité de réforme défendue par les cabinets ministériels n’obtient pas l’adhésion des salons aristocratiques ; si le monarque circule d’un lieu à un autre c’est le plus souvent par obligation ; le processus électoral pour se hisser de la réunion de district à l’assemblée du Tiers-état est particulièrement compliqué et inégalitaire ; lorsque l’on aperçoit un élu du Tiers-état se rendre à la réunion du district qui l’a élu il est sur le point de se faire lyncher ; l’assemblée nationale est, elle, longtemps empêchée ou ralentie parce que les classes les plus privilégiées, la noblesse et le clergé, refusent de se mêler au Tiers-état ; enfin quand quelques représentants du peuple sont reçus par le monarque, c’est par la force qu’ils y parviennent.
En dernier lieu, c’est l’Assemblée du Tiers-état devenue par la volonté de ses élus l’Assemblée Nationale qui monopolise sur la durée l’ensemble du plateau, scène et gradins, c’est un espace qu’on occupe d’abord comme d’autres ont occupé la Puerta del Sol ou Wall street, mais aussi progressivement un espace qui s’organise, se professionnalise jusqu’à perdre, au nom de la légalité et parce qu’il détient dorénavant le pouvoir, le contact avec le peuple.

Pour Giorgio Agamben, « ce sont toujours l’exception et la situation extrême qui définissent l’aspect le plus caractéristique d’une institution juridique »1, la situation révolutionnaire représentée à Nanterre est une situation d’exception et il faut comprendre « institution » aussi au sens de « fondation », ce que l’écriture de Pommerat nous montre de l’invention de la démocratie est peut-être révélateur de ce qu’elle est fondamentalement. 
Comment elle s’invente la République sur le plateau des Amandiers ? Dans la violence. Violence de l’émeute parisienne, évidemment, qui met à sac l’Hotel de ville et prend la prison centrale, violence lointaine certes, indirecte, parce que nous n’en avons connaissance que par le brouhaha et la fumée qui proviennent des coulisses et le témoignage des comédiens présents sur le plateau ; cette violence populaire, cette « violence pure » dirait Walter Benjamin, est une réaction à la violence du mépris des aristocrates pour les autres classes, à la violence de la misère qu’on voit surgir et progresser dans les assemblées de district ; violence des échanges dans les rangs des États Généraux puis de l’Assemblée Nationale, où l’on s’insulte, se menace de manière à peine voilée ; violence de la hiérarchie militaire qui réclame au roi le droit de réprimer la foule dans le sang ; à mesure que l’émeute progresse, des logis sont brulés et des têtes corrompues sont tranchées, même si la rumeur, on l’apprend à posteriori, colporte aussi de fausses nouvelles, des hoax dirait-on aujourd’hui ; dans les assemblées de district des armes apparaissent et à l’Assemblée Nationale des listes commencent à être dressées ; on s’en remet à une milice populaire, formée à la hâte et composée d’anciens émeutiers, vêtue sur le plateau des Amandiers de tenues de combat qu’on imagine être celles des paras ou de la légion, pour rétablir l’ordre ; ceux qu’on soupçonne d’être les plus enragés ou les plus séditieux sont arrêtés sans ménagement ; à l’Assemblée, la prise de parole est permise et défendue par la force, des stratégies sont ainsi mises en place et, jusque dans les gradins, à quelques centimètres des spectateurs, des groupes plus ou moins nombreux se heurtent et s’empoignent.
« Toute violence (est) soit fondatrice, soit conservatrice de droit »2, écrit Walter Benjamin. Sur le plateau des Amandiers, la « violence fondatrice » révolutionnaire affronte d’abord la « violence conservatrice » de l’Ancien régime, puis, lorsqu’elle est à son tour le pouvoir légitime, le pouvoir bourgeois, cette violence se retourne contre la révolte populaire et on nomme cela le maintien de l’ordre .
Toute ressemblance avec notre situation présente n’est évidemment pas fortuite. Joël pommerat ne pouvait anticiper ce qui allait arriver ce mois de novembre 2015, mais le soir de la représentation il était impossible d’oublier les évènements qui s’étaient produits un peu plus d’une dizaine de jours avant, les corps des victimes couchées sur la chaussée des rues proches du canal saint Martin, le hurlement des sirènes dans la noirceur de la nuit, l’inquiétude des parisiens les jours qui suivirent, les explications ou les amalgames, la traque des complices supposés, commentés à l’infini sur les chaines d’info, le discours martial du pouvoir, l’état d’urgence et mon propre désarroi.
Si nous sommes aujourd’hui aussi confrontés à une situation d’exception, ce n’est pas seulement parce que nous sommes face à une menace extérieure c’est aussi parce qu’un « état de droit », au sens propre du terme, confronté à une crise majeure de ses valeurs et à une contestation de sa légitimité, tend à se maintenir, à la fin par tous les moyens y compris la violence.
La question n’est pas de savoir si la violence, la violence révolutionnaire comme la violence qu’institue « l’état d’urgence », sert des fins légitimes ou illégitimes puisque elle est intrinsèquement attachée à tout « état de droit » qui en use pour se fonder ou se défendre. C’est ce à quoi Fin de Louis nous invite à prendre conscience ou à ne pas oublier.

1.Giorgio Agambem, État d’exception : Homo Sacer, II, 1, Paris : Seuil. 2003.
2.Walter Benjamin, « Critique de la violence », in Œuvres I, Paris : Gallimard. 1921.

En septembre 2016, les représentations de Ça ira (1), fin de Louis reprendront aux Amandiers.

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Les écritures de plateau

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Qu’est-ce qui se passe au théâtre aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on y voit ? Qu’est-ce qu’on y entend ? À quel expérience de spectateur conduisent les spectacles les plus vivants ? Quels débats ou quelles interrogations ils suscitent ?
Il s’agit pas pour Bruno tackels de produire des concepts mais plutôt de dresser un panorama sensible du théâtre en France de ces vingt dernières années, après avoir écrit chez le même éditeur six monographies consacrées à quelques uns de ses protagonistes : Castellucci, François Tanguy, Anatoli Vassiliev, Rodrigo Gracia et d’autres. Pour les désigner, il a déjà employé alors le titre d’ « écrivain de plateau ». Qu’est-ce qu’il entend par là ? Qu’est-ce qui distingue un « écrivain de plateau » de ce qu’on appelle communément un metteur en scène ?
Avant de répondre à cette question, Bruno Tackels remonte plus loin dans le temps, après la Première Guerre Mondiale, au moment où l’on joue pour la première fois Hamlet en habit (autrement dit pas en costume d’époque), il se demande avec l’aide de Walter Benjamin ce que signifie ce geste et en conclut qu’il s’agit hier comme aujourd’hui de réactiver un texte ou un répertoire pour voir et entendre ce qu’il a à nous dire dans le présent.
À quelques exceptions près, pendant plusieurs décennies, cette réactualisation s’est effectuée dans le cadre restreint de la mise en scène de textes existants et destinés presque toujours exclusivement au théâtre ; il a fallu attendre ces vingt dernières années pour voir des femmes et des hommes de théâtre rompre avec ce schéma traditionnel, à résister au texte figé, à accomplir d’abord un geste iconoclaste et honni des puristes, à savoir « tordre, détourner, piller, couper, réduire, démonter » les textes même du répertoire pour réaliser comme François Tanguy de véritables montages scéniques, des « poèmes (écrits) avec les poèmes des autres ».
Dans la tradition elle-même, Bruno tacles le rappelle, le texte (chez Molière ou Shakespeare par exemple) est second, il est tout ce qu’il reste d’une expérience qui s’est déroulée sur scène. Aujourd’hui, Castellucci voit dans le livre, ce « parallélépipède  de papier », le « tombeau » de ce qui s’est passé sur le plateau et pour Rodrigo Garcia c’est comme un « sac rempli de cendres » qui témoigne de ce qui a préalablement brûlé sur le plateau.
Qu’est-ce qui a tant brûlé sur le plateau ? Au théâtre, écrit Bruno Tackels, les « lois de l’obscène », de ce qu’il est permis ou de ce qu’il est convenable de représenter sur scène, varient en fonction de l’espace et du temps et les expériences qui se jouent sur scène, si elles remettent en cause les formes révolues de l’art dramatique (c’est à dire entre autres le respect religieux du texte et la mimesis) pour proposer de « nouvelles syntaxes scéniques » c’est surtout pour pouvoir témoigner et questionner le temps présent, ce « siècle des guerres mondialisées », quitte à provoquer le scandale, comme il le rappelle avec l’exemple du spectacle de Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu.
Bruno Tackels revient aussi brièvement sur la polémique qui a suivi l’édition 2005 du Festival d’Avignon, ce vieux débat qui oppose le théâtre de texte à l’oeuvre de plateau.Il souligne que les spectacles les plus novateurs aujourd’hui sont hybrides, ont recours aux images filmées, aux images numériques, à la musique sous toutes ses formes, à la danse, à tous les éléments plastiques possibles, et si « ils appellent les mots », comme le dit Philippe Quesne, ce n’est qu’un élément parmi d’autres.
L’ « écrivain de plateau » (il est, le plus souvent pluriel, un groupe ou une communauté au travail) est celui qui produit une oeuvre à la fois textuelle, plastique, sonore, qui « part du plateau », du travail collectif réalisé sur le plateau ; pour le spectateur c’est une expérience qui est née et qui à nouveau reprend vie sur le plateau, tous ses éléments produisent du sens et l’incitent à penser.

http://www.solitairesintempestifs.com/livres/543-les-ecritures-de-plateau–9782846814416.html

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andante

andante, le cortège des déplacés
assez lentement
comment avancer sans tomber ?
un instant j’ai cru que je serai malheureux
néanmoins en palabrant
des clôtures en vertu
qu’ils franchissent à la fin
ces variations inachevées
maintes fois érigées, démolies
pas encore les fêtes d’octobre
le temps de suspendre ses draps sans le fil
si nous campons provisoirement
pour appliquer de mes mains
le parfum de thé vert
sur les zones érogènes
qui sait ce qu’elles promettent ?
tes métamorphoses

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Immersion

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Idomeni

quelque chose est arrivé

mais la distance

            de légères secousses

qui ressemblent à l’évènement

loin de là

au menu des lignes courbes

pour le mesurer, il faut se rendre

plus près de l’épicentre

                                 (sur l’écran)

tu es mon

laissez-passer

à peine le passeur

il faut vous réveiller

                              (en video live)

ne commençons rien

nous sommes déjà trop transportés

le risque que les murs s’effondrent

                              (en video live)

tu veux qu’on s’attache ?

non, j’expérimente

un séisme de l’épine dorsale

                                 (sur l’écran)

pourvu qu’ils périssent ensemble

des jours probables

chorégraphie l’itinéraire

pour nous abriter de la multitude 

tu écouteras le crépitement 

de la pluie sur les feuillages escarpés

         tremblons

si ils sont encore en danger

tout compte fait 

                        hurlons

où la frontière se dresse

des mots inutiles

ils papillonnent et expirent

sous les phares des véhicules 

                                  endurcis

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La traversée

de traverser
en classe économique

Le printemps vient de commencer
et il y déjà des victimes
à propos des incendies de forêt à l’est
Qui s’acharne
à toujours envisager le pire

Pourrais-je demeurer quelques jours
pour écrire une pastorale ?
pourquoi pas parcourir d’autres vers
et gravir le chemin de l’ermitage
(une pause)
Comment vas-tu ?

pour traverser
il est presque possible de s’y rendre en voiture

jusqu’aux morceaux choisis de l’âge d’or
indifférent au babil d’un ruisseau
dormir d’une oreille seulement
Capture and Share the World’s Moments
sous la peau les brûlures des genêts,
pas la morsure du serpent inoffensif,
mais j’ai bien vu la licorne au sourire féminin,
(entrée)
Envoyez-moi un avant-goût
de l’utopie

pour traverser
qu’ils se donnent la main

pour s’endormir
ils visionnaient des vidéos
de massacres et de catastrophes
sur youtube
où sous les décombres
les fourmis chargées du reste des corps
La poésie
le berger m’a dit
c’est réciter des mantras
en basket et survêtement adidas

Quand la montagne a explosé
j’ai écrit
échangeons nos pronoms personnels
tu te glisseras dans mon dos
et tiendras mon sexe fermement dans ta main
Voudras-tu m’accorder ta clémence ?

de traverser
à l’endroit

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à propos d’éclipse

à propos d’éclipse
et vivre caché

à l’école, les enfants n’iront pas en récréation, les rideaux seront tirés jusqu’à midi

en lisant ces lignes,
à peu de chose près, ces vers
de cascades fumantes en fabuleux canyons
non, ce n’est pas un western

les pouvoirs publics ont tardivement réagi face à la multiplication des pics de pollution aux particules fines relevés cette semaine en région parisienne

voici le soleil
neutralisé par la brume
voilà la lenteur
qui permet de reconnaître le réel
faites-vous vous-même des films documentaires ?
autre chose
des mots, des ensembles de mots
avec des choses dedans
tout cela n’a rien avoir avec moi
(un silence)
pas encore

une image que je n’ai pas volée : un couple de vieux, dans le jardin où je m’étais posé pour lire, ils s’en vont et je les observe de dos, quelques minutes parce qu’ils sont très lents, elle dans son manteau rouge, lui sous son chapeau

oui…je pense que c’est cela aussi

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La bibliothèque

C’était il y a quelques semaines, les étagères qui faisaient jusque là office de bibliothèque, surchargées de livres, se sont effondrées sur moi qui dormais et je suis mort.
Sur le moment, je ne me suis pas, comme certains le racontent, repassé une dernière fois le film des instants mémorables de mon existence, rien ne m’aurait plus ennuyé ; je ne me suis pas non plus lamenté sur le drame de s’éteindre ainsi seul, ignoré de tous, écrasé par quelques dizaines de plus ou moins volumineux ouvrages, et pas un seul dont je sois l’auteur, agrémentés de planches en contreplaquées larges d’une vingtaine de centimètres et longues d’environ un mètre cinquante. Le tableau ainsi dressé parlerait de lui-même à son premier spectateur.
J’ai senti mes forces diminuer peu à peu, mon sang s’écouler doucement dans mes entrailles, mon esprit progressivement s’éloigner et j’ai eu la capacité pendant quelques minutes de pénétrer les âmes des êtres vivants qui respiraient dans le voisinage.
À l’arrière d’une camionnette blanche, une enseigne à moitié effacée, un P et un R, un T, un E, un peu froissée la carrosserie, des outils pour la nuit, couchés sous des couvertures désenchantées, rue des bruyères, l’effort répété pour échapper au sommeil et pester presque en silence devant l’entêtement nocturne des feux orphelins, l’autre qui ne disait pas un mot, pourvu que le jour advint, l’odeur âcre du tabac retenu par les fibres synthétiques du pull-over qui le couvrait depuis presque une semaine, à quelle heure elle pourrait bien se lever, avenue Pasteur, pas un sou en poche, il se contraindrait à ne pas l’appeler, une boite de thon et le reste du pain d’hier, du travail pour les deux semaines qui venaient, rue des groseilliers, son visage couché sur le côté, il ne lui avait pas dit quand il rentrerait, des papillons, pour couler une terrasse en béton afin d’élever une véranda, il faisait encore nuit alors il ignorait si ses paupières étaient ouvertes ou fermées, à cet instant j’ai fermé les yeux, ce qui était absurde parce que j’étais déjà mort, à partir de cet instant je me suis senti embarrassé par la vivacité de ses tourments, une porte s’est fermée bruyamment quelques étages plus bas.
Les marches étaient escaladées péniblement, l’une toujours plus loin de l’autre, lorsque que quatre ou cinq étaient effacées il fallait s’arrêter pour souffler, sans se retourner et avec une souplesse inattendue observer le chemin parcouru, mais comment se tenir pour ne pas perdre l’équilibre, au-dessus des noeuds imposants qui saillaient du bois, en cercles concentriques creusées plus profondément qu’il n’y paraissait d’ordinaire, les yeux désorientés et distraits par d’innombrables détails et l’extrémité du nez irrésistiblement entrainé vers le sol, ça sentait le tabac, la poussière et l’urine, parlant de pénétrer les âmes j’ai peut-être vu trop grand ou me suis exprimé maladroitement.
Mon esprit, ce qui demeure à l’intérieur de moi, profitant de la nuit qui me submergeait comme d’un matériau conducteur, a rejoint d’autres intériorités, pour éprouver ce qu’elles éprouvaient sans se fondre entièrement en elles. C’est à ce point d’intersection qu’elles allaient aussi à la rencontre du monde et je m’y trouvais également, dès qu’elles ouvraient les yeux, tendaient les bras et que leurs mains effleuraient, lorsqu’elles ouvraient la fenêtre, parcouraient la ville, courraient jusqu’à ce que le jour soit levé, mangeaient.
Des éléments ou des portions non identifiées partiellement immergées dans une substance blanche et liquide, impossible de savoir quelle était leur consistance, si il était permis de mordre dedans, sans ôter au préalable la coquille ou la carapace, parce qu’on avait reconnu les contours, la couleur de la crevette, on pouvait aussi s’attendre à sentir glisser quelque chose de visqueux sous la langue, de là où je me trouvais j’ai cherché à trouver un sens à cet arrangement de formes et de couleurs, comprendre la vie dans une soupe, il s’agissait manifestement du temps et je n’en avais plus beaucoup, du temps disposé entre les mots et les silences, tant que la soupe était brûlante, du temps à parcourir ces bords, les répéter encore, les gestes adaptés, j’ai décidé de profiter de ces derniers instants pour éprouver des mots nouveaux.
Une pièce de drap, un accident de terrain, plutôt une pliure, dans l’espace et dans le temps, je n’ai plus le temps de me soucier de vraisemblance, les premiers bruits du jour qui n’émergeaient pas encore, il y a quelqu’un ?, quelqu’un couché, un homme, tout son corps étalé sur le sol, il dormait ou il s’était évanoui sous un arbre, les feuilles encore nombreuses mais déjà un peu brunis, il faisait assez chaud néanmoins pour ne pas être très vêtu, une lumière de fin d’après-midi dans un sous-bois, à l’ombre les notes colorés de quelques fleurs éparses, plus loin et hors du bois le ciel était d’un bleu radieux et recouvert de nuages délicatement dessinés comme ceux que l’on retrouve immobiles au plafond des églises, contre un rocher une femme reposait, couchée elle-aussi mais les yeux grands ouverts et le menton déposé délicatement sur son bras droit, la main gauche entrouverte semblait avoir laissé échapper quelque chose, mon état de mourant m’a permis d’être à la fois le personnage couché devant elle et le spectateur dans son dos, comment représenter ce que je voyais avec pour seuls outils les mots et quelques axiomes de géométrie, comment évaluer la longueur de sa colonne, l’angle où son dos rejoignait ses hanches, jusqu’au nombre des nattes qui ondulaient sur sa tête pour rejoindre le chignon sur sa nuque, toutes les droites seraient sécantes autour d’une sphère, pour mesurer les figures courbes, les cercles, les ovales, les ellipses, les arabesques, multipliée au carré du rayon ou à la moitié du petit axe ou du grand axe, π a plus de valeur que les livres, pour se saisir de l’air qui s’était glissé sous la porte, deviner l’odeur des corps qui se mêlaient aux parfums de la rue, goûter l’allégresse et le son en elle.

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©Pia de la Varende

 

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un grain de

cette faim de prolonger
aveugle
sous quelle forme se matérialise la privation ?
retenir avaler comprimer expirer
le convoi des nuages
ce qui n’est plus le jour et pas encore la nuit
je marche ou pas

à l’abri
sous ses feuilles rondes et rouges nervurées de blanc
une amertume légère
nous n’en parlerons guère
de la naissance du chant que le vent fredonnait
j’esquisse le conte

c’était le 10 puis le 11 janvier
probablement au soleil
d’une heure elle faisait
la douceur des galets
l’onde se dispersait entre mes doigts glacés
j’épiais les rainures dans le temps partagé
de bas en haut et de haut en bas

est-ce qu’elle l’a entendu ?
sous les plis du poème

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Les ombres errantes

Jadis, les papillons ne s’enflammaient pas au contact de l’air, pourtant je ne connaissais pas une seule âme ardente, la réalité était lointaine et pour échapper à l’accablement j’apparaissais quelques instants dans des soirées où d’autres apparemment s’amusaient énormément.
La trace des lueurs de quelques spots dispersés sous le plancher ou les combles, de la luminescence des verres débordant de boissons colorées, le récit de la blondeur de sa coiffure de page moyenâgeux qui ondulait légèrement au rythme d’une basse chaloupée. Ce que je désirais tant même si je n’en révélais rien n’avait pour moi plus rien de séduisant, il était trop tard. Pendant quelques heures la musique nous enveloppait et nous dispensait d’avoir quelque chose à dire. Autrement, il fallait de très près se rapprocher.
Le reste du temps s’écoulait à attendre le meilleur moment pour disparaître, sans se trouver dans l’obligation de s’acquitter du devoir de saluer ceux qui étaient encore là ou le moins possible, tandis que je n’étais plus là il était possible que le lieu, la fête, le monde cessassent d’exister et personne ne trouverait rien à me reprocher.
Et vous êtes persuadé que tout cela n’a aucun sens ? Je n’en suis pas certain, mais pourquoi il y en aurait un ?
Il convenait pour lors de faire le noir, pas une absence complète de lumière, l’obscurité pour l’appréhender il faut qu’on laisse par contraste apparaître quelques lueurs même de faible intensité : on apercevait les pâleurs des corps étendus sur la sombre et presque impénétrable étoffe, qui émergeaient et disparaissaient aussitôt, frémissaient comme les flammèches d’un feu qui s’affaiblit mais qui jamais ne s’éteint, une oscillation qui s’émoussait indéfiniment, animée par l’assemblage des pulsations répétées, parfois tellement fréquentes qu’il devenait difficile de les dissocier, un grondement continu et intense qui pénétrait et faisait vibrer la chair car il n’est plus possible à un certain niveau sonore de distinguer autrement le bruit du silence. À ébullition, ces êtres survoltés se diluaient dans le bain organique et perdaient leur singularité pour se fondre dans de plus larges membranes qui se pliaient et se dépliaient dans l’espace, parfois entraient en contact et se collaient les unes avec les autres. Finalement, la concentration de forces était telle qu’il fallait ouvrir les fenêtres pour relâcher la pression, alors l’énergie contenue et enroulée au dedans était transférée au dehors et se déployait sous les yeux des vivants pour qui ce qui était jusque là assourdissant devenait une vibration lointaine et dérisoire.
Je n’ai pas compris votre question. Il est communément admis que les personnes présentes en un lieu ou un autre, pour une occasion ou une autre, le sont de leur plein gré. J’admets que la réalité est sans doute beaucoup plus complexe. Oui, faites-en l’expérience dans cette soirée, observez cet homme, cette femme de préférence, pas seulement quelques instants, sur un temps long, vous verrez que bien qu’elle se déplace un certain nombre de fois elle ne se retrouve jamais seule, il y toujours quatre ou cinq autres personnes qui gravitent autour d’elle, parfois plus, il serait commode d’expliquer cela par son charme ou sa courtoisie mais imaginez plutôt qu’il existe dans l’infiniment petit une force invisible, une sorte de pesanteur qui la relie aux autres ou qui maintienne les autres suspendus à elle, par des liens invisibles, imaginez ces liens, l’ensemble de ces liens suspendus entre les êtres, ici et dans les pièces voisines, leur élasticité leur permet de s’étendre partout sans embarrasser personne.
Pendant qu’il devisait, je pensais que je n’étais sans doute pas moi-même relié aux autres invités de la soirée par ces mêmes élastiques et je m’accrochais à ses paroles pour ne pas être happé par un hypothétique trou noir. Il s’était peut-être écoulé plusieurs heures, au moins une, un temps qui me semblait interminable et j’avais observé que certains de mes semblables qui n’avaient pas trouvé quelqu’un à qui s’agripper avaient vainement tenté de se retenir à une chaise ou une table mais s’étaient évaporés après quelques dizaines de minutes.
Vous ne craignez pas qu’à force de se croiser et de se chevaucher un grand nombre de fois des noeuds finissent par se nouer ou que ces liens en étranglent certains ? Vous vous moquez mais considérez que ces fils ne sont pas seulement une manière de se représenter ce qui nous relie les uns aux autres dans l’espace mais qu’ils révèlent également d’autres formes d’attraction, dans le temps en l’occurrence ; s’ils étaient visibles alors vous découvririez que gravitent autour de vous, dans des dimensions complémentaires, des êtres qui ne sont plus avec nous aujourd’hui et d’autres qui ne se sont pas encore présentés, des morts et des pas encore vivants.
J’étais en train d’imaginer ma mère dans cette soirée, je la trouvais extrêmement petite au milieu de ses convives élégants et cultivés, comme s’il s’agissait d’un être d’une autre espèce ou encore dans l’état où se trouvait notre espèce autrefois, elle semblait plus contrariée qu’embarrassée, son visage était gris de mécontentement, elle ne savait que faire des conversations, des mots qu’elle glanait sans les comprendre et je m’évanouis.
Lorsque je repris connaissance, je me trouvai allongé sur le sol. Avec la main, j’examinai mon front comme je le faisais toujours en de telles circonstances. Fort heureusement je ne m’étais pas blessé en tombant. En général de tels malaises ne duraient que quelques instants, cette fois j’ignorais depuis combien de temps je me trouvais couché ainsi sur le dos. Ce qui était troublant c’était que les autres invités continuaient de déambuler ou danser sans jamais se soucier de moi. Vu du sol, leurs corps avaient l’air immenses et pesants. Je m’inquiétais du moment où l’un d’eux sans y prendre garde me heurterait et s’en trouverait déséquilibré jusqu’à l’instant où l’homme avec qui je m’entretenais quelques minutes auparavant me marcha dessus sans rencontrer aucun obstacle. Manifestement mon corps ne se trouvait plus dans cette soirée et je m’étais volatilisé comme d’autres convives avant moi ou le temps s’était écoulé plus qu’il ne me l’était apparu.

 

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