Requiem pour les « moins que rien ».

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Il y a une séquence surprenante et magique à la fin du film de Hu Bo An elephant sitting still.
D’abord l’écran est presque uniformément noir ; ce très long-métrage (presque trois heures) aurait pu prendre fin ainsi tant le film est lui-même sombre, l’existence de ses protagonistes sans issue ; après quelques secondes, on distingue quelques traits, les lignes irrégulières du relief d’un paysage dans l’obscurité, mais il est impossible d’évaluer l’échelle exacte du plan à ce stade, désorientés que nous sommes par l’obscurité. Le bruit puissant d’un moteur accompagne cette image, c’est celui d’un autocar qui, passé quelques instants, finit par entrer – partiellement – dans le plan en surgissant de la droite et s’arrête au bord de la route. Quelques-uns des voyageurs descendent alors de l’autocar, pour se dégourdir les jambes comme le font ceux qui empruntent ce mode de transport pour des voyages au long cours ; leurs silhouettes, leurs déplacements et leurs gestes sont éclairés, semble-t-il uniquement, par les phares du bus. L’échelle du plan – que l’on distingue à présent – est déroutante, parce qu’on ne perçoit pas l’ensemble du paysage et que l’autocar semble immense comme un grand paquebot échoué dans la nuit.
C’est surtout, si ma mémoire est exacte, le seul plan aussi large de l’ensemble du film, le seul moment de respiration pourrait-on dire, à la fin du film. Le reste du long-métrage de Hu Bo est filmé au plus près des personnages, des quatre personnages qui composent comme une sorte de récit choral ; lorsque des paysages sont apparus jusque là (décharges à ciel ouvert, gigantesques usines, cours d’eau taris, immenses ensembles immobiliers), c’était au second plan, pour servir de décors (ou d’espace de réclusion) aux visages ou aux corps des quatre protagonistes ; les autres personnages apparaissaient dans un champ profond, flous le plus souvent, presque tous de manière anonyme, des « moins que rien », des « âmes mortes » qui ont accepté explicitement ou implicitement leur sort.
Au bord de la route, parmi les silhouettes éclairées par les phares de l’autocar, on distingue trois des quatre personnages principaux : deux jeunes lycéens, une fille et un garçon, et un homme plus âgé que sa famille veut placer en maison de retraite. Nous savons déjà qu’ils ont pris le bus pour fuir pour différentes raisons, pourtant ce n’est pas sans une certaine surprise qu’on les retrouve là qui s’amusent, semble-t-il, encouragé par les jongleries maladroites de l’un d’eux. Il est impossible d’apercevoir leurs visages parce qu’ils sont filmés d’assez loin, néanmoins les observer ainsi s’amuser était, quelques séquences plus tôt, inespéré. Il est presque permis de s’interroger pour savoir si ce sont encore les personnages qu’on distingue dans les phares de l’autocar ou si ce ne sont pas déjà les comédiens qui se débarrassent de leurs personnages, décompressent et s’extraient de leur noirceur. On se demande aussi pourquoi Hu Bo a voulu filmer cette scène et le faire d’aussi loin, pour prendre lui-même de la distance avec son récit, pour que nous en prenions nous-même ou pour laisser ses personnages vivre leurs vies hors ou sur les écrans. Nous n’en saurons malheureusement rien parce que Hu Bo a préféré mettre un fin à sa vie, alors reste le mystère de ce plan-séquence en clair-obscur : les phares de l’autocar, les silhouettes d’êtres condamnés, ce qui leur reste de souffle de vie et le barrissement de l’éléphant.

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« cette chair qui ne meurt pas »

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Rosaire

Je suis un autobus climatisé
Paris > Rome > Naples > Lecce
Baroques
Les cervicales torsadées
Dans le réfrigérateur.

Je suis une cathédrale augmentée
comme un rosaire amplifié
2 X 50 Watts
D’oraison dérisoire.

Je suis un restaurant climatisé
Au nom de la culture intensive des tomates
4 migrants sont morts dans les Pouilles
Jambon – mozarella – tomates
– anche acqua.

Je suis une finale télévisée
Sur les murs dorés de pietra leccese
Le décor fait écran
même un but contre son camp.

Je suis un musée climatisé
Une roche soluble
ove spumoso il mar percuote e frange
Cette structure géomorphologique
Quelque chose qui s’égrène
Sur les débris de la poésie.

Je suis un garde du corps médiatisé
Port public et sans droit d’insignes réglementés
Et 300 tweets par semaine
C’est sa peau contre ma peau
L’érosion de l’ardeur.

Je suis une maison de retraite climatisée
Un brasier de la taille de Los Angeles
Les français doivent prendre leurs responsabilités
Dit un ministre déresponsabilisé
Je laisse passer un nuage de cendres.

Je suis un orage localisé
Sur une colline au nord-est de la plaine d’Argos
Terra in mezzo ai due mari
26 corps calcinés
Ils essayaient de fuir vers la mer.

Je suis une habitation climatisée
40° 6’ 10’’ Nord / 18° 27’ 1’’ Est
Au nom des voix prisonnières des eaux turquoises
Nous élevons nos cris vers vous
Tournez donc vers eux vos regards silencieux.

Je suis une connexion non sécurisée
Une sphère dont on ôte les épines
Pour déguster crues ses glandes sexuelles
Après l’éclipse
Est-ce que nous nous souviendrons de notre langue maternelle ?

 

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Publié dans 1999 | Laisser un commentaire

la maladie bleue

7
8
nuit
la neige
vais-je tomber
je voulais que quelqu’un
qu’est-ce-que la maladie bleue
a band of angels coming after me
un faux pas
ou les meurtrissures du froid
ce que tu n’écris pas
sometimes i’m up sometimes i’m down
tu te figures une existence plus précaire
un relevé d’honoraires
le bruit des lombaires
comme les branches d’un arbre en hiver
swing low
après des mois de sécheresse
comme le prophète Elie
swing low
si je vivais au bord de l’eau
le tu de mes doigts
infléchirait la courbure du torrent
swing chariot
coulée et consacrée
dans quel cas te traduire
à la lettre
swing chariot
chantonne la colonne d’air
de cantiques gospel
d’ondulations accidentelles
la posologie des vers
ce que tu ne m’écris pas
un oedème
ou les épanchements réservés
coming for to carry me home
qu’est-ce que la maladie bleue
que quelqu’un me dessine
puis je vais caresser
la glace
blanche
p
o

 

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#laplusmalheureusedesespèces

L’image persistante :
du jeune chêne
par nécessité
l’aimant
approche et décélérant
l’étourneau criblé
de plomb

en cours
le matériel poétique
abandonné plusieurs semaines
paysage avec bosquets, glands et petites plantations
nul faune ne surgit alors

dans le vaisseau d’Argo
j’ai pris connaissance
de la géographie de Strabon
des hommes avec des masques animaux
enfantent la Colchide
le fait divers est politique

et le détroit qui s’ouvre

se libèrent
me souffles tu
des mots qui ne sont pas les miens
qu’est-ce qui travaille donc souterrainement ?
au loin je conçois
le grondement des bombardiers d’eau

elle aussi
la voici hors de la maison
the fading star
comme l’oracle au singulier
fait bouillir l’opprobre
de l’agneau à naître
my first one and my last one

La suite :
dans le coryphée 2.0
#laplusmalheureusedesespèces
ressassant l’inadmissible
les maux sédimentés instantanément
le combien, le comment, le jour et le lieu
pourvu que les flammes
privent l’indigne de sa couche

et l’aède négligeable que je fus
(ce n’est pas une excuse)
enterra
ses amours précaires

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ghostland

Publié dans 1999 | Laisser un commentaire

Coulé de glue
entre les dorsales et les lombaires
alliage matinal d’ossature et de bulles de verre
Le petit marmot
se souvient du petit âge glaciaire
son fusil n’est pas obstrué par la neige
en cours d’abattage
parfois je prends l’air pour capturer
L’envers
la pluie a lustré le pavé
et la rue frissonne d’une étrange vibration
Watercolor on paper
les portraits qui ruissellent
sur les lèvres silex
et les paupières matelassées
Quand donc seras-tu prête ?
eleven
m’a soufflé le fragment
du molosse

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VV VIOLENCE

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Alors que les cris se sont tus. Dimanche matin, de la ville, par la fenêtre, ne parvenaient plus que des bruits étouffés. Seuls, par intermittences, à une fréquence plus rapprochée par ces temps incertains, les hurlements des sirènes pouvaient, si on y prêtait attention, nous alarmer.
La veille, samedi, perché au-dessus de la Friche industrielle Babcock, Alexander Scheer, le formidable comédien qui incarnait Ivan karamazov dans la mise en scène de Franck Castorf, déclamait le poème du grand inquisiteur, s’époumonait même comme s’il avait souhaité être entendu par le voisinage. Sa performance était projetée au milieu de la scène et, à mesure qu’il se mouvait sur son promontoire, on pouvait apercevoir les toits ou les façades des habitations nombreuses de La Courneuve, Aubervilliers, Saint-Denis et, à quelques centaines de mètres de là, de la Cité des 4000. L’air n’embaumait pas « le citron et le laurier », mais, après trois heures de représentation, le soleil jetait ses derniers rayons et l’inquisiteur ces ultimes menaces contre le « seigneur » qui avait commis l’affront « d’aller visiter Ses enfants, et à l’endroit précis où les bûchers des hérétiques ont commencé à crépiter ». 
Presque au centre de l’impressionnante scénographie, la dernière construite par Bert Neumann avant son décès, il y a ce qui s’avère être un sauna surmonté d’une imposante cheminée qui crache régulièrement sa fumée. « Je Te condamnerai », hurle l’inquisiteur, « et je Te brûlerai sur le bûcher, comme le pire des hérétiques, et ce peuple qui, aujourd’hui, Te baisait les pieds, demain, au premier geste de moi, courra jeter des braises dans Ton feu ».
La société américaine Babcock & Wilcox s’est installée à La Courneuve à la fin du 19ème siècle pour fabriquer des chaudières industrielles. « Le fonctionnement d’une chaudière industrielle », est-il écrit sur la brochure qu’on distribue aux spectateurs avant le spectacle, ressemble à celui d’une « cocotte-minute ». C’est une machine à produire de la vapeur par la combustion du charbon ou du fioul qui doit faire fonctionner d’autres machines. 
Sous l’un des immenses bâtiments de la friche débarrassé de son outillage, c’est une autre machinerie qui a été installée par Franck Castorf, derrière des palissades de bois parce qu’on est en Russie (quelque part entre la datcha précaire et le camp de travail), une machinerie traversée par deux couloirs que les personnages parcourent convulsivement et comme malgré eux ; régulièrement ces conduits les rejettent, du reste une fichue flaque d’eau s’étale sur le plateau, parfois ce sont les comédiens qui vomissent ce qu’ils viennent de manger, les corps sont aussi des machines sous pression, des « cocotte-minutes » ; le tout constitue une machinerie libidinale, mais on ne baise pas tant que ça chez les Karamazov, on se bâfre de mots jusqu’à l’épuisement et le travail du comédien ressemble à de l’abattage.
Dans la halle de béton qui accueillait autrefois les ateliers de chaudronnerie, on pouvait fabriquer des réservoirs de chaudière de près de 40 mètres de long, les effectifs s’élevèrent jusqu’à 2000 ouvriers dans les années 50 et nombre d’entre eux étaient recrutés en Espagne, au Maroc et en Algérie. Certains de leurs enfants, nous racontent en boucle les médias d’information et les chaines d’info en particulier, bourrent les autos de leurs parents de bonbonnes de gaz pour les faire sauter au centre de Paris. 
Dans Malaise dans la civilisation, Freud a écrit que « ce qui avait commencé avec le père s’achève avec la masse » . Le processus – on ne sait si ils le préméditent vraiment, ils en caressent l’idée et ils la ruminent c’est certain – qui conduit les Karamazov à commettre un parricide lui aussi se suit par épisodes sur l’écran, pas nécessairement celui d’une chaine d’information continue, plutôt celui d’un « reality show » dans lequel les personnages interviennent seuls ou par groupes, posent parfois comme d’apprentis stars éphémères, « regards caméras », minaudent ou grimacent comme d’autres font des selfies et piquent de brusques colères. 
Dans Le Théâtre postdramatique, Han-Thies Lehmann a déjà souligné combien la « césure de la société des médias », la « culture d’écrans », autrement dit leur multiplication dans notre environnement, avait entrainé à une « césure esthétique » ; les mises en scène contemporaines ont fréquemment recours aux écrans ce qui conduit les comédiens (que les gros-plan viennent à présent dévisager) à pratiquer un jeu « hyperthéâtral », jusqu’à la laideur. Nous ne sommes plus au temps de la machine à vapeur mais à celui du « passage à l’acte », celui où n’importe qui peut s’imposer sur les écrans, prendre la parole et se griser d’une gloire éphémère ou durable. Les Karamazov peuvent étaler leurs états d’âme comme d’autres postent des vidéos sur youtube et nous spectateurs scruter leurs moindres gestes.
Le roman de Dostoïevski racontait l’affrontement entre les valeurs morales du vieux monde orthodoxe et celles de la Russie moderne de plus en plus ouverte aux idées libérales occidentales. Qu’adviendra-t-il de nous, semblait se demander l’auteur de Crime et châtiment, lorsque nous aurons abandonné la foi et l’ordre qu’elle induit ?
En plus d’un siècle, un maelström s’est abattu sur la Russie, l’église a été renversée par le matérialisme, le prolétaire remplacé le moujik, le goulag de la Kolyma substitué au bagne d’Omsk. Si l’empire s’est disloqué, le pouvoir est toujours dans les mains du mâle dominant, « quelqu’un devant qui se prosterner », mais les valeurs se sont brouillée, les idéologies bousculées. Franck Castorf mixe le texte de Dostoïevski avec celui plus contemporain de DJ Stalingrad, Exodus, qui peint la jeunesse moscovite en état de « nadryv », en état de saturation ou de confusion émotionnelle : les stades pourris par le hooliganisme, des chemises noires fascistes défilant le 1er mai, des jeunes trouvant plus tendance de se tatouer des slogans patriotiques ; à l’est de l’Europe des groupes de rock affichent complet lorsque leurs couplets ont des relents racistes, à l’est, en Slovaquie (c’est moi qui l’ajoute), un président du gouvernement social-démocrate, Robert Fico, peut faire alliance avec les populistes et déclarer « surveiller chaque musulman du pays ».
Sur l’écran, au centre de la friche Babcock, on voit Aliocha Karamazov prendre la pose en usant de la tenue orthodoxe comme d’une panoplie néo-gothique. Sur le plateau, même le diable aime prendre des selfies, peut-être que c’est cela qui fait fuir une partie des spectateurs. 
La mise en scène de franck Castorf n’est pas confortable, elle malmène le bon goût, bouscule les habitudes du public ; le jeu des comédiens est ce qu’il y a de moins naturel, il lui agresse les sens, l’ouïe en particulier ; plutôt que cacher le dispositif de la représentation il le surligne (voir le ballet des caméras et des perches qui accompagnent les comédiens sur le plateau), il cherche à mettre le spectateur en état de crise, à l’aider à glisser vers une place critique.
À propos de la critique, Luc Boltanski écrit : « Elle met l’accent sur la puissance des mécanismes d’oppression, sur la façon dont les opprimés les trouvent toujours déjà là, avant même leur entrée dans le monde, et sur la manière dont ils subissent passivement, ou même, pour rendre compte de leur aliénation, sur le fait qu’ils vont jusqu’à adopter les (prétendues) valeurs par l’intermédiaire desquelles ils se trouvent asservis, intériorisés sous la forme d’idéologies. » (De la crique. Précis de sociologie de l’émancipation)
Être troublé par un spectacle c’est faire un pas hors du cercle de l’aliénation. Les larmes sont comme les murs d’un camp retranché qui se fissurent.

 

 

 

 

 

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SWING TIME

like the beat, beat, beat of the tom-tom
me voilà
déborder les branches
ce dimanche le désir
ce dimanche joue des claquettes
le désir marche arrière
les souvenirs trottent
ramassons les larmes et les papiers gras
trombonne
ton veston fredonne
laisse tomber la ville
it’s no matter darling where you are
nous savons
mangeurs de neige
gravir les comptoirs
sur les décombres
brûlent
les fagots de tes cheveux
sois prudent
trompette
s’il te plait Ornette
lève le pied
Only you beneath the moon and under the sun
tireurs couchés
deux bouts de nuit
aucun blessé
question d’organisation
que faire à présent ?
foehn sur le sommeil général
au front les femmes
pas de prisonnier
la charleston chabada
dis-moi
in the silence of my lonely room
entre deux vers
pas de chandelier
le verbe translucide
mord l’éphémère
aux pieds des abricotiers
offrandes à boire
passage aigre-doux
une seule gorgée
si seulement
ce thème
night and day

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Histoires de fantômes coloniaux

Voilà le résultat de nombreuses années d’expérimentation littéraire.
Une forme narrative un peu folle qui brise les temporalités et tisse des liens entre des individus, des évènements en apparence éloignés. Un essai poétique qui ferait le compte-rendu de séances de spiritisme et de ventriloquie littéraires. Une revue ou un spectacle composée de numéros surnaturels. Avec des surprises hypertextuelles dedans.
Je remercie toute l’équipe de publie.net qui fait un remarquable travail éditorial, en particulier Roxane Lecomte et Guillaume Vissac
N’hésitez pas, après votre lecture, à me faire part de vos réactions.

maurel-histoires

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503502/coloniales

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