Requiem pour les « moins que rien ».

0349252.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Il y a une séquence surprenante et magique à la fin du film de Hu Bo An elephant sitting still.
D’abord l’écran est presque uniformément noir ; ce très long-métrage (presque trois heures) aurait pu prendre fin ainsi tant le film est lui-même sombre, l’existence de ses protagonistes sans issue ; après quelques secondes, on distingue quelques traits, les lignes irrégulières du relief d’un paysage dans l’obscurité, mais il est impossible d’évaluer l’échelle exacte du plan à ce stade, désorientés que nous sommes par l’obscurité. Le bruit puissant d’un moteur accompagne cette image, c’est celui d’un autocar qui, passé quelques instants, finit par entrer – partiellement – dans le plan en surgissant de la droite et s’arrête au bord de la route. Quelques-uns des voyageurs descendent alors de l’autocar, pour se dégourdir les jambes comme le font ceux qui empruntent ce mode de transport pour des voyages au long cours ; leurs silhouettes, leurs déplacements et leurs gestes sont éclairés, semble-t-il uniquement, par les phares du bus. L’échelle du plan – que l’on distingue à présent – est déroutante, parce qu’on ne perçoit pas l’ensemble du paysage et que l’autocar semble immense comme un grand paquebot échoué dans la nuit.
C’est surtout, si ma mémoire est exacte, le seul plan aussi large de l’ensemble du film, le seul moment de respiration pourrait-on dire, à la fin du film. Le reste du long-métrage de Hu Bo est filmé au plus près des personnages, des quatre personnages qui composent comme une sorte de récit choral ; lorsque des paysages sont apparus jusque là (décharges à ciel ouvert, gigantesques usines, cours d’eau taris, immenses ensembles immobiliers), c’était au second plan, pour servir de décors (ou d’espace de réclusion) aux visages ou aux corps des quatre protagonistes ; les autres personnages apparaissaient dans un champ profond, flous le plus souvent, presque tous de manière anonyme, des « moins que rien », des « âmes mortes » qui ont accepté explicitement ou implicitement leur sort.
Au bord de la route, parmi les silhouettes éclairées par les phares de l’autocar, on distingue trois des quatre personnages principaux : deux jeunes lycéens, une fille et un garçon, et un homme plus âgé que sa famille veut placer en maison de retraite. Nous savons déjà qu’ils ont pris le bus pour fuir pour différentes raisons, pourtant ce n’est pas sans une certaine surprise qu’on les retrouve là qui s’amusent, semble-t-il, encouragé par les jongleries maladroites de l’un d’eux. Il est impossible d’apercevoir leurs visages parce qu’ils sont filmés d’assez loin, néanmoins les observer ainsi s’amuser était, quelques séquences plus tôt, inespéré. Il est presque permis de s’interroger pour savoir si ce sont encore les personnages qu’on distingue dans les phares de l’autocar ou si ce ne sont pas déjà les comédiens qui se débarrassent de leurs personnages, décompressent et s’extraient de leur noirceur. On se demande aussi pourquoi Hu Bo a voulu filmer cette scène et le faire d’aussi loin, pour prendre lui-même de la distance avec son récit, pour que nous en prenions nous-même ou pour laisser ses personnages vivre leurs vies hors ou sur les écrans. Nous n’en saurons malheureusement rien parce que Hu Bo a préféré mettre un fin à sa vie, alors reste le mystère de ce plan-séquence en clair-obscur : les phares de l’autocar, les silhouettes d’êtres condamnés, ce qui leur reste de souffle de vie et le barrissement de l’éléphant.

Cet article a été publié dans éclairage. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s