La littérature, une « zone à défendre ».

product_9782070757862_195x320

Lire dans la gueule du loup, le livre d’Hélène Merlin-Kajman est essai littéraire inhabituel. Quand bien même il s’inscrit dans un débat poursuivi depuis plusieurs années, sur la finalité, l’intérêt et par conséquent la réforme des études littéraires, débat auquel ont contribué, entre autres, Marielle Macé ou Vincent Jouve.
Il est inhabituel parce que Hélène Merlin-Kajman ne fonde pas sa réflexion du haut de sa position d’expert ou de savant, elle l’enclenche à partir de ses expériences personnelles, de mère, de lectrice et d’enseignante.

Hélène Merlin-Kajman va d’abord considérer que l’enseignement de la littérature s’est trop longtemps réduit à porter son attention presque exclusivement sur l’écriture ou sur le langage, à examiner la « littérarité » des textes, ignorant les réactions sensibles des premiers lecteurs que sont les jeunes enfants ou des lecteurs pas encore experts tels que peuvent l’être des étudiants de premier cycle, et même méprisant leur dimension référentielle. Elle raconte, par exemple, qu’elle s’est heurtée à la réaction négative de son fils alors qu’elle lui lisait l’un des Petits poèmes en prose de Baudelaire, « le mauvais vitrier ». Là où le lecteur expert ou informé peut déceler dans ce bref récit une forme de charge contre les charmes trompeurs de la modernité, son fils ne percevait qu’une blague de mauvais goût qu’il réprouvait. Cette lecture référentielle et affective, Hélène Merlin-Kajman nous dit qu’il faut lui faire une place, plutôt que de l’ignorer ou de l’invalider, quitte à retrouver plus tard, au prix d’un travail de relecture éclairée, la littérarité du texte.
Prendre en compte les réactions, les sentiments ou les affects des lecteurs en construction que sont les élèves ou les étudiants, ne pas balayer ou écarter leurs impressions ou leurs représentations, n’exclut pas la transmission et le retour au savoir historique, stylistique et linguistique pour construire et partager du sens ensemble.

S’interrogeant, en outre, sur les sentiments d’empathie ou de dispathie que peuvent susciter la lecture de tel ou tel ouvrage, Hélène Merlin-Kajman s’est en particulier intéressée à des oeuvres suffisamment anciennes pour nous paraître exotiques. 
 Ces textes ont été écrits dans autre contexte culturel et dans un style « socio-linguistique » parfois déroutants. Elle évoque par exemple, l’usage qui revient à raconter, au 17ème siècle, avec une gaieté prononcée des épisodes, réels ou imaginaires, déplaisants et même choquants (des combats meurtriers, de la violence conjugale…). 
Elle explique que cet habitus relève du style « socio-émotionnel » dominant à l’époque. 
Il s’agit à la fois d’une mise à distance ou d’un désamorçage d’évènements considérés désagréables – comme cela nous arrive lorsque nous relatons à des proches, en prenant le parti d’en rire, nos désarrois personnels – et un comportement dicté par une sorte de code d’honneur chevaleresque et viril, assumé aussi parfois par des femmes. Elle lui oppose la littérature qu’on dit « précieuse » et qu’elle qualifie d’intime et de sincère.
Elargissant cette réflexion, Hélène Merlin-Kajman questionne ce qu’elle nomme le « culte de la blague » tel qu’il est pratiqué dans certains romans du 17ème siècle (l’Histoire comique de Francion de Charles Sorel, par exemple), les farces ou les récits satiriques du Moyen-Âge et de la Renaissance, ce que Bakhtine rassemble dans le registre littéraire « carnavalesque » et que l’enseignement des lettres a largement valorisé. 
Ce rire, rappelle-t-elle, s’enclenche très souvent aux dépens de l’autre, selon une logique misogyne et raciste ; il accompagne fréquemment le récit des actes cruels et des violences corporelles. Ce qui passe encore aujourd’hui pour un genre transgressif relève en fin de compte d’une grande tradition. Ainsi, ce genre satirique n’a jamais été aussi vigoureux qu’à l’ère des Guerres de religion. Ce qui conduit Hélène Merlin-Kajman à revenir brièvement sur la question des caricatures de Charlie Hebdo et convenir qu’il ne s’agit pas là non plus d’un rire partagé ; elle recourt alors au concept de « subjectivités radicales » (terme qu’elle emprunte à Hannah Arendt) pour qualifier cette impossibilité de partager un récit ou un sentiment.

Si Hélène Merlin-Kajman considère que la littérature est une « zone à défendre », ce n’est pas, comme pour d’autres, au nom du retranchement derrière la culture et les valeurs humanistes qui seraient assaillis par les marchands du temple, internet ou par je-ne-sais-quel complot contre la civilisation. À contrario, ce qui est en jeu c’est le bien-fondé de l’enseignement des lettres, son sens ou sa finalité, dans nos sociétés en pleine mutation, en particulier pour les plus jeunes, sollicités par une multitude d’occupations chronophages et assaillis par des quantités d’informations parfois divergentes et, pour eux, inintelligibles. Ce qui implique que le choix que font les enseignants de faire lire
certaines oeuvres plutôt que telles autres s’inscrit dans une démarche pas seulement didactique ou formelle mais aussi éthique et éducative. Il est impossible de lire un texte indépendamment de ce qu’il nous raconte, inconcevable de faire abstraction des valeurs ou des idées qu’il véhicule comme de la manière dont il le fait.
À ce propos, Hélène Merlin-Kajman évoque ce qu’on a appelé alors « l’affaire d’Abbeville ». Fin novembre 2000, un professeur de troisième fait scandale parce qu’il a entrepris de faire lire Le grand cahier d’Agota Kristof. D’un côté, des parents (largement encouragés par des organisations d’extrême-droite) font bruyamment savoir qu’ils sont ulcérés ; de l’autre, les syndicats d’enseignants, des intellectuels et même le ministre de l’éducation soutiennent l’enseignant au nom de sa liberté pédagogique et de l’intangibilité de l’oeuvre littéraire. Hélène Merlin-Kajman ne remet pas en cause le style ou l’écriture d’Agota Kristof mais elle interroge l’intérêt de la lecture de cette oeuvre pour des élèves de troisième. Il se trouve que certains textes officiels recommandaient la lecture en classe du Grand cahier. Mais qu’est-ce que cette histoire particulièrement violente et narré dans un style presque dépourvu d’affects peut apporter à ces élèves ? En quoi peut-elle leur permettre de se construire ? Questions le plus souvent éludées sur l’autel de
« l’autotélicité » de la littérature.

Plus généralement, elle se demande ce qui définit un « bon lecteur ». Le « bon lecteur » c’est le gräl du professeur de lettres. Généralement, on considère que c’est celui qui maitrise les outils stylistiques. Madame de Sévigné, lectrice passionnée et tout autant avertie des romans de La Calprenède, même si elle lui reproche ses « méchants mots », infirme ce jugement. Il n’y a pas de bonne lecture qui ne soit aussi une lecture sensible.
Pareillement, le bon enseignant est celui qui est capable de ne pas considérer qu’il ne détient pas à lui seul le sens d’un texte, même s’il peut également transmettre son émotion et son « jugement de beauté » ; c’est aussi celui qui sait tenir compte des représentations et des affects des élèves, « troubler les certitudes plutôt que les balayer » écrit Hélène Merlin-Kajman.
Transposant le concept de Winnicott, elle parle du livre comme d’un
« objet transitionnel » qui rend possible l’ouverture vers un autre temps, une autre présence et une autre voix. La lecture peut-être le lieu ou l’occasion de la « rencontre » et du partage, de la construction d’un penser et d’un sentir en commun et donc d’un vivre ensemble. Sans les oeuvres littéraires qui nous permettent de « consentir » à un destin ou à des affects, nous restons retranchés dans nos refuges intimes et nos conformismes, nous sommes réduits à demeurer des « subjectivité radicales ».
Hélène Merlin-Kajman, Dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature.
Collection NRF Essais, Gallimard. 2016.

Advertisements
Cet article a été publié dans éclairage. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s