Occuper le plateau

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En baptisant laconiquement son spectacle  Fin de Louis, Joël Pommerat semble vouloir se protéger du matériau qu’il met en scène, dire qu’il s’agit de quelque chose de modeste, non il ne s’attaque pas au récit révolutionnaire, il s’agit seulement d’une péripétie de l’histoire, individuelle de surcroît et crépusculaire. Il est vrai qu’il ne nous convie pas à un spectacle commémoratif, pas de « il était une fois la révolution », personne ne porte de bonnet phrygien à Nanterre, mais il nous invite à revivre une expérience politique exceptionnelle, ce qui est plus intéressant et plus ambitieux ; il n’est pas question d’un dénouement non plus, c’est à un commencement que nous assistons, à une invention, celle de la démocratie.
Aucun, probablement, des spectateurs des Amandiers n’a vécu d’évènement de cet ordre, aucun, dans nos sociétés occidentales confortables, ne s’est retrouvé face au désordre, aux dangers qui accompagnent un tel bouleversement politique. C’est tout l’intérêt de ce spectacle : nous y confronter.
Se représenter comment elle s’invente, la démocratie, comment elle surgit, comment on la défend, comment on la combat aussi, comment on l’organise, c’est un travail de mise en scène qui se déploie sur le plateau et dans la salle des Amandiers.

Qu’est-ce qu’il reste de l’Histoire sur le plateau ? Ce nom de « Louis » sans numéro d’ordre et sans autre signe distinctif. Une chronologie conforme aux annales de 1789 : une crise financière sévère qui conduit aux États Généraux, l’Assemblée du Tiers-état qui se constitue en Assemblée Nationale, les émeutes parisiennes, le transfert du roi à Paris et des détails « vrais » comme la présence de troupes à Pantin. Peu de choses mais suffisamment pour fonder, aux yeux du public, historiquement le propos, comme on dit parfois « d’après une histoire vraie ».
En revanche, les « habits » sont contemporains, costumes et cravates, la panoplie éternelle de l’élu ou du ministre ; le premier d’entre-eux, celui qu’on imagine être Necker, ressemble, avec ses lunettes et sa clope, au Chirac des années 70 ; les plus caustiques des spectateurs s’imagineront avoir reconnu Nadine Morano dans le camp des plus réactionnaires ; Les uniformes des militaires qui se joignent au pouvoir nous ramènent aux sinistres dictatures sud-américaines ; l’ouverture des États-Généraux est un moment de politique spectacle qui combine show médiatique à l’américaine, comme peut l’être le meeting qui clôt les Primaires des deux grands partis américain avant les présidentielles, et mariage de têtes couronnées, le tout commentée par une envoyée spéciale espagnole, et le peuple, en l’occurrence les élus du Tiers-état, absent ou dissimulé comme cela va de soi en de telles circonstances ; à l’occasion on entend des vieux tubes des années 80 ; certains élus de contrées plus ou moins lointaines en profitent pour prendre des selfies en célèbres compagnies…
Surtout ce sont les propos échangés sur le plateau – la menace maintes fois répétée de la crise financière par exemple -, et le lexique des échanges, totalement dépourvu de référence historique, les insultes avec lesquelles chaque camp n’hésite pas à invectiver l’autre, singulièrement ce vocable de « terroriste » pour désigner les émeutiers parisiens qui sonne étrangement aux oreilles des spectateurs ce 25 novembre 2015, qui nous ramènent pas plus loin qu’hier et saturent notre expérience « d’à présent ». À aucun moment, nous n’avons le sentiment d’assister à une reconstitution historique, plutôt de vivre, sans y participer néanmoins, une expérience politique exceptionnelle : craindre l’émeute ou la troupe, sursauter au bruit même lointain du canon, partager jusqu’aux larmes le lyrisme révolutionnaire des uns ou conspuer les propos réactionnaires des autres. Même si, et c’est important, notre position de spectateur, cet instant de recul qui nous ramène à la réalité du dispositif et qui nous retient de nous croire nous aussi jetés dans la mêlée, nous permet d’y réfléchir, penser les rebondissements de la représentation à l’aune des évènements présents.

La durée du spectacle, plus de quatre heures, amplifie ce sentiment d’immersion. Cependant il est surtout le résultat d’une économie singulière et complexe de l’espace dramatique. En réalité, sur la scène sont disposées, au gré des épisodes, de grandes cloisons sombres qui composent une chambre d’écho ou une sorte de tympan sur lequel semblent s’écraser les paroles des protagonistes et dans lequel pénètrent les cris ou les bruits du dehors ; en effet, le plateau se prolonge d’abord dans les coulisses par une fenêtre d’où s’échappent les rumeurs des faubourgs parisiens, le grondement toujours plus présent de la bataille qui se mène au delà de ces murs et la fumée qui témoigne de l’âpreté des combats ; mais il déborde surtout de la rampe, s’étend jusque dans les gradins où les comédiens se mêlent en nombre au public, alternativement spectateur passif des évènements comme il le serait aujourd’hui d’une chaine d’info et représentant, silencieux, de l’assemblée qui difficilement se constitue. Dès les premières minutes, quand les premiers applaudissements sont partis de quelques rangs pour saluer les propos de l’une ou l’autre des factions, certains se sont néanmoins laissés prendre. Un pur procédé d’abord puisque, sans se soucier de l’invraisemblance, il s’agissait alors plutôt de la réunion d’un cabinet ministériel.
Sur la scène, les murs vont successivement accueillir ces conciliabules du pouvoir et les assemblées d’un district électoral parisien où l’on entend les protestations populaires, l’atmosphère feutrée des salons royaux et le tumulte de l’assemblée citoyenne. Ce qui est manifeste c’est que la circulation ou la communication d’un espace à un autre, si elle n’est pas étanche, est rendue presque impossible : la nécessité de réforme défendue par les cabinets ministériels n’obtient pas l’adhésion des salons aristocratiques ; si le monarque circule d’un lieu à un autre c’est le plus souvent par obligation ; le processus électoral pour se hisser de la réunion de district à l’assemblée du Tiers-état est particulièrement compliqué et inégalitaire ; lorsque l’on aperçoit un élu du Tiers-état se rendre à la réunion du district qui l’a élu il est sur le point de se faire lyncher ; l’assemblée nationale est, elle, longtemps empêchée ou ralentie parce que les classes les plus privilégiées, la noblesse et le clergé, refusent de se mêler au Tiers-état ; enfin quand quelques représentants du peuple sont reçus par le monarque, c’est par la force qu’ils y parviennent.
En dernier lieu, c’est l’Assemblée du Tiers-état devenue par la volonté de ses élus l’Assemblée Nationale qui monopolise sur la durée l’ensemble du plateau, scène et gradins, c’est un espace qu’on occupe d’abord comme d’autres ont occupé la Puerta del Sol ou Wall street, mais aussi progressivement un espace qui s’organise, se professionnalise jusqu’à perdre, au nom de la légalité et parce qu’il détient dorénavant le pouvoir, le contact avec le peuple.

Pour Giorgio Agamben, « ce sont toujours l’exception et la situation extrême qui définissent l’aspect le plus caractéristique d’une institution juridique »1, la situation révolutionnaire représentée à Nanterre est une situation d’exception et il faut comprendre « institution » aussi au sens de « fondation », ce que l’écriture de Pommerat nous montre de l’invention de la démocratie est peut-être révélateur de ce qu’elle est fondamentalement. 
Comment elle s’invente la République sur le plateau des Amandiers ? Dans la violence. Violence de l’émeute parisienne, évidemment, qui met à sac l’Hotel de ville et prend la prison centrale, violence lointaine certes, indirecte, parce que nous n’en avons connaissance que par le brouhaha et la fumée qui proviennent des coulisses et le témoignage des comédiens présents sur le plateau ; cette violence populaire, cette « violence pure » dirait Walter Benjamin, est une réaction à la violence du mépris des aristocrates pour les autres classes, à la violence de la misère qu’on voit surgir et progresser dans les assemblées de district ; violence des échanges dans les rangs des États Généraux puis de l’Assemblée Nationale, où l’on s’insulte, se menace de manière à peine voilée ; violence de la hiérarchie militaire qui réclame au roi le droit de réprimer la foule dans le sang ; à mesure que l’émeute progresse, des logis sont brulés et des têtes corrompues sont tranchées, même si la rumeur, on l’apprend à posteriori, colporte aussi de fausses nouvelles, des hoax dirait-on aujourd’hui ; dans les assemblées de district des armes apparaissent et à l’Assemblée Nationale des listes commencent à être dressées ; on s’en remet à une milice populaire, formée à la hâte et composée d’anciens émeutiers, vêtue sur le plateau des Amandiers de tenues de combat qu’on imagine être celles des paras ou de la légion, pour rétablir l’ordre ; ceux qu’on soupçonne d’être les plus enragés ou les plus séditieux sont arrêtés sans ménagement ; à l’Assemblée, la prise de parole est permise et défendue par la force, des stratégies sont ainsi mises en place et, jusque dans les gradins, à quelques centimètres des spectateurs, des groupes plus ou moins nombreux se heurtent et s’empoignent.
« Toute violence (est) soit fondatrice, soit conservatrice de droit »2, écrit Walter Benjamin. Sur le plateau des Amandiers, la « violence fondatrice » révolutionnaire affronte d’abord la « violence conservatrice » de l’Ancien régime, puis, lorsqu’elle est à son tour le pouvoir légitime, le pouvoir bourgeois, cette violence se retourne contre la révolte populaire et on nomme cela le maintien de l’ordre .
Toute ressemblance avec notre situation présente n’est évidemment pas fortuite. Joël pommerat ne pouvait anticiper ce qui allait arriver ce mois de novembre 2015, mais le soir de la représentation il était impossible d’oublier les évènements qui s’étaient produits un peu plus d’une dizaine de jours avant, les corps des victimes couchées sur la chaussée des rues proches du canal saint Martin, le hurlement des sirènes dans la noirceur de la nuit, l’inquiétude des parisiens les jours qui suivirent, les explications ou les amalgames, la traque des complices supposés, commentés à l’infini sur les chaines d’info, le discours martial du pouvoir, l’état d’urgence et mon propre désarroi.
Si nous sommes aujourd’hui aussi confrontés à une situation d’exception, ce n’est pas seulement parce que nous sommes face à une menace extérieure c’est aussi parce qu’un « état de droit », au sens propre du terme, confronté à une crise majeure de ses valeurs et à une contestation de sa légitimité, tend à se maintenir, à la fin par tous les moyens y compris la violence.
La question n’est pas de savoir si la violence, la violence révolutionnaire comme la violence qu’institue « l’état d’urgence », sert des fins légitimes ou illégitimes puisque elle est intrinsèquement attachée à tout « état de droit » qui en use pour se fonder ou se défendre. C’est ce à quoi Fin de Louis nous invite à prendre conscience ou à ne pas oublier.

1.Giorgio Agambem, État d’exception : Homo Sacer, II, 1, Paris : Seuil. 2003.
2.Walter Benjamin, « Critique de la violence », in Œuvres I, Paris : Gallimard. 1921.

En septembre 2016, les représentations de Ça ira (1), fin de Louis reprendront aux Amandiers.

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