La bibliothèque

C’était il y a quelques semaines, les étagères qui faisaient jusque là office de bibliothèque, surchargées de livres, se sont effondrées sur moi qui dormais et je suis mort.
Sur le moment, je ne me suis pas, comme certains le racontent, repassé une dernière fois le film des instants mémorables de mon existence, rien ne m’aurait plus ennuyé ; je ne me suis pas non plus lamenté sur le drame de s’éteindre ainsi seul, ignoré de tous, écrasé par quelques dizaines de plus ou moins volumineux ouvrages, et pas un seul dont je sois l’auteur, agrémentés de planches en contreplaquées larges d’une vingtaine de centimètres et longues d’environ un mètre cinquante. Le tableau ainsi dressé parlerait de lui-même à son premier spectateur.
J’ai senti mes forces diminuer peu à peu, mon sang s’écouler doucement dans mes entrailles, mon esprit progressivement s’éloigner et j’ai eu la capacité pendant quelques minutes de pénétrer les âmes des êtres vivants qui respiraient dans le voisinage.
À l’arrière d’une camionnette blanche, une enseigne à moitié effacée, un P et un R, un T, un E, un peu froissée la carrosserie, des outils pour la nuit, couchés sous des couvertures désenchantées, rue des bruyères, l’effort répété pour échapper au sommeil et pester presque en silence devant l’entêtement nocturne des feux orphelins, l’autre qui ne disait pas un mot, pourvu que le jour advint, l’odeur âcre du tabac retenu par les fibres synthétiques du pull-over qui le couvrait depuis presque une semaine, à quelle heure elle pourrait bien se lever, avenue Pasteur, pas un sou en poche, il se contraindrait à ne pas l’appeler, une boite de thon et le reste du pain d’hier, du travail pour les deux semaines qui venaient, rue des groseilliers, son visage couché sur le côté, il ne lui avait pas dit quand il rentrerait, des papillons, pour couler une terrasse en béton afin d’élever une véranda, il faisait encore nuit alors il ignorait si ses paupières étaient ouvertes ou fermées, à cet instant j’ai fermé les yeux, ce qui était absurde parce que j’étais déjà mort, à partir de cet instant je me suis senti embarrassé par la vivacité de ses tourments, une porte s’est fermée bruyamment quelques étages plus bas.
Les marches étaient escaladées péniblement, l’une toujours plus loin de l’autre, lorsque que quatre ou cinq étaient effacées il fallait s’arrêter pour souffler, sans se retourner et avec une souplesse inattendue observer le chemin parcouru, mais comment se tenir pour ne pas perdre l’équilibre, au-dessus des noeuds imposants qui saillaient du bois, en cercles concentriques creusées plus profondément qu’il n’y paraissait d’ordinaire, les yeux désorientés et distraits par d’innombrables détails et l’extrémité du nez irrésistiblement entrainé vers le sol, ça sentait le tabac, la poussière et l’urine, parlant de pénétrer les âmes j’ai peut-être vu trop grand ou me suis exprimé maladroitement.
Mon esprit, ce qui demeure à l’intérieur de moi, profitant de la nuit qui me submergeait comme d’un matériau conducteur, a rejoint d’autres intériorités, pour éprouver ce qu’elles éprouvaient sans se fondre entièrement en elles. C’est à ce point d’intersection qu’elles allaient aussi à la rencontre du monde et je m’y trouvais également, dès qu’elles ouvraient les yeux, tendaient les bras et que leurs mains effleuraient, lorsqu’elles ouvraient la fenêtre, parcouraient la ville, courraient jusqu’à ce que le jour soit levé, mangeaient.
Des éléments ou des portions non identifiées partiellement immergées dans une substance blanche et liquide, impossible de savoir quelle était leur consistance, si il était permis de mordre dedans, sans ôter au préalable la coquille ou la carapace, parce qu’on avait reconnu les contours, la couleur de la crevette, on pouvait aussi s’attendre à sentir glisser quelque chose de visqueux sous la langue, de là où je me trouvais j’ai cherché à trouver un sens à cet arrangement de formes et de couleurs, comprendre la vie dans une soupe, il s’agissait manifestement du temps et je n’en avais plus beaucoup, du temps disposé entre les mots et les silences, tant que la soupe était brûlante, du temps à parcourir ces bords, les répéter encore, les gestes adaptés, j’ai décidé de profiter de ces derniers instants pour éprouver des mots nouveaux.
Une pièce de drap, un accident de terrain, plutôt une pliure, dans l’espace et dans le temps, je n’ai plus le temps de me soucier de vraisemblance, les premiers bruits du jour qui n’émergeaient pas encore, il y a quelqu’un ?, quelqu’un couché, un homme, tout son corps étalé sur le sol, il dormait ou il s’était évanoui sous un arbre, les feuilles encore nombreuses mais déjà un peu brunis, il faisait assez chaud néanmoins pour ne pas être très vêtu, une lumière de fin d’après-midi dans un sous-bois, à l’ombre les notes colorés de quelques fleurs éparses, plus loin et hors du bois le ciel était d’un bleu radieux et recouvert de nuages délicatement dessinés comme ceux que l’on retrouve immobiles au plafond des églises, contre un rocher une femme reposait, couchée elle-aussi mais les yeux grands ouverts et le menton déposé délicatement sur son bras droit, la main gauche entrouverte semblait avoir laissé échapper quelque chose, mon état de mourant m’a permis d’être à la fois le personnage couché devant elle et le spectateur dans son dos, comment représenter ce que je voyais avec pour seuls outils les mots et quelques axiomes de géométrie, comment évaluer la longueur de sa colonne, l’angle où son dos rejoignait ses hanches, jusqu’au nombre des nattes qui ondulaient sur sa tête pour rejoindre le chignon sur sa nuque, toutes les droites seraient sécantes autour d’une sphère, pour mesurer les figures courbes, les cercles, les ovales, les ellipses, les arabesques, multipliée au carré du rayon ou à la moitié du petit axe ou du grand axe, π a plus de valeur que les livres, pour se saisir de l’air qui s’était glissé sous la porte, deviner l’odeur des corps qui se mêlaient aux parfums de la rue, goûter l’allégresse et le son en elle.

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©Pia de la Varende

 

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