Les ombres errantes

Jadis, les papillons ne s’enflammaient pas au contact de l’air, pourtant je ne connaissais pas une seule âme ardente, la réalité était lointaine et pour échapper à l’accablement j’apparaissais quelques instants dans des soirées où d’autres apparemment s’amusaient énormément.
La trace des lueurs de quelques spots dispersés sous le plancher ou les combles, de la luminescence des verres débordant de boissons colorées, le récit de la blondeur de sa coiffure de page moyenâgeux qui ondulait légèrement au rythme d’une basse chaloupée. Ce que je désirais tant même si je n’en révélais rien n’avait pour moi plus rien de séduisant, il était trop tard. Pendant quelques heures la musique nous enveloppait et nous dispensait d’avoir quelque chose à dire. Autrement, il fallait de très près se rapprocher.
Le reste du temps s’écoulait à attendre le meilleur moment pour disparaître, sans se trouver dans l’obligation de s’acquitter du devoir de saluer ceux qui étaient encore là ou le moins possible, tandis que je n’étais plus là il était possible que le lieu, la fête, le monde cessassent d’exister et personne ne trouverait rien à me reprocher.
Et vous êtes persuadé que tout cela n’a aucun sens ? Je n’en suis pas certain, mais pourquoi il y en aurait un ?
Il convenait pour lors de faire le noir, pas une absence complète de lumière, l’obscurité pour l’appréhender il faut qu’on laisse par contraste apparaître quelques lueurs même de faible intensité : on apercevait les pâleurs des corps étendus sur la sombre et presque impénétrable étoffe, qui émergeaient et disparaissaient aussitôt, frémissaient comme les flammèches d’un feu qui s’affaiblit mais qui jamais ne s’éteint, une oscillation qui s’émoussait indéfiniment, animée par l’assemblage des pulsations répétées, parfois tellement fréquentes qu’il devenait difficile de les dissocier, un grondement continu et intense qui pénétrait et faisait vibrer la chair car il n’est plus possible à un certain niveau sonore de distinguer autrement le bruit du silence. À ébullition, ces êtres survoltés se diluaient dans le bain organique et perdaient leur singularité pour se fondre dans de plus larges membranes qui se pliaient et se dépliaient dans l’espace, parfois entraient en contact et se collaient les unes avec les autres. Finalement, la concentration de forces était telle qu’il fallait ouvrir les fenêtres pour relâcher la pression, alors l’énergie contenue et enroulée au dedans était transférée au dehors et se déployait sous les yeux des vivants pour qui ce qui était jusque là assourdissant devenait une vibration lointaine et dérisoire.
Je n’ai pas compris votre question. Il est communément admis que les personnes présentes en un lieu ou un autre, pour une occasion ou une autre, le sont de leur plein gré. J’admets que la réalité est sans doute beaucoup plus complexe. Oui, faites-en l’expérience dans cette soirée, observez cet homme, cette femme de préférence, pas seulement quelques instants, sur un temps long, vous verrez que bien qu’elle se déplace un certain nombre de fois elle ne se retrouve jamais seule, il y toujours quatre ou cinq autres personnes qui gravitent autour d’elle, parfois plus, il serait commode d’expliquer cela par son charme ou sa courtoisie mais imaginez plutôt qu’il existe dans l’infiniment petit une force invisible, une sorte de pesanteur qui la relie aux autres ou qui maintienne les autres suspendus à elle, par des liens invisibles, imaginez ces liens, l’ensemble de ces liens suspendus entre les êtres, ici et dans les pièces voisines, leur élasticité leur permet de s’étendre partout sans embarrasser personne.
Pendant qu’il devisait, je pensais que je n’étais sans doute pas moi-même relié aux autres invités de la soirée par ces mêmes élastiques et je m’accrochais à ses paroles pour ne pas être happé par un hypothétique trou noir. Il s’était peut-être écoulé plusieurs heures, au moins une, un temps qui me semblait interminable et j’avais observé que certains de mes semblables qui n’avaient pas trouvé quelqu’un à qui s’agripper avaient vainement tenté de se retenir à une chaise ou une table mais s’étaient évaporés après quelques dizaines de minutes.
Vous ne craignez pas qu’à force de se croiser et de se chevaucher un grand nombre de fois des noeuds finissent par se nouer ou que ces liens en étranglent certains ? Vous vous moquez mais considérez que ces fils ne sont pas seulement une manière de se représenter ce qui nous relie les uns aux autres dans l’espace mais qu’ils révèlent également d’autres formes d’attraction, dans le temps en l’occurrence ; s’ils étaient visibles alors vous découvririez que gravitent autour de vous, dans des dimensions complémentaires, des êtres qui ne sont plus avec nous aujourd’hui et d’autres qui ne se sont pas encore présentés, des morts et des pas encore vivants.
J’étais en train d’imaginer ma mère dans cette soirée, je la trouvais extrêmement petite au milieu de ses convives élégants et cultivés, comme s’il s’agissait d’un être d’une autre espèce ou encore dans l’état où se trouvait notre espèce autrefois, elle semblait plus contrariée qu’embarrassée, son visage était gris de mécontentement, elle ne savait que faire des conversations, des mots qu’elle glanait sans les comprendre et je m’évanouis.
Lorsque je repris connaissance, je me trouvai allongé sur le sol. Avec la main, j’examinai mon front comme je le faisais toujours en de telles circonstances. Fort heureusement je ne m’étais pas blessé en tombant. En général de tels malaises ne duraient que quelques instants, cette fois j’ignorais depuis combien de temps je me trouvais couché ainsi sur le dos. Ce qui était troublant c’était que les autres invités continuaient de déambuler ou danser sans jamais se soucier de moi. Vu du sol, leurs corps avaient l’air immenses et pesants. Je m’inquiétais du moment où l’un d’eux sans y prendre garde me heurterait et s’en trouverait déséquilibré jusqu’à l’instant où l’homme avec qui je m’entretenais quelques minutes auparavant me marcha dessus sans rencontrer aucun obstacle. Manifestement mon corps ne se trouvait plus dans cette soirée et je m’étais volatilisé comme d’autres convives avant moi ou le temps s’était écoulé plus qu’il ne me l’était apparu.

 

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