La procession

Une histoire de trente minutes. Le temps pour la ville de se réfléchir dans l’onde de pluie qui ruisselait abondemment sur l’asphalte, de sonder les murs gonflés d’eau, ramasser les débris des volets et fenêtres dispersés aux quatre coins du carrefour, deviner les portes qui ployaient sous le poids du ciel, mordu lui-même par des centaines de chiens d’effroi surgis, semblait-il, du faîte des habitations. Ce qui doit bientôt survenir.
Sous le poids de ses passagers, l’autobus titubait et s’enfonçait dans ce fleuve vivant et inopiné avant de parvenir à la prochaine station. Ouvrez grand les yeux. 
Il se chargeait des derniers des misérables, les plus vieux, les plus faibles, les moins riches, les plus fatigués, les plus noirs, ceux qui n’avait pas d’autre expédient pour escalader la côte et qu’effrayait l’éventualité de le faire à pied. Qui suffoquait et pestaient sous les multiples couches de tissus synthétiques dont ils avaient du se recouvrir pour se protéger des boues de novembre. 
Par les carreaux du bus, on pouvait apercevoir la trace de leurs passages sur les façades des immeubles, elles étaient maculées parfois à une hauteur excédant le mètre cinquante. Le désastre, proclamait le jeune prophète amaigri.
La quantité de chaleur accumulée avait conduit la température intérieure jusqu’à un point d’équilibre qui constituait probablement aussi un point de rupture. Alors les hommes, les femmes plus nombreuses, les enfants grimpés sur leurs épaules ou agrippés à leurs jambes, les vieillards et les malheureux, tassés les uns contre les autres, s’éparpillèrent en partie sur le trottoir dans le plus grand désordre tandis que d’autres de leurs semblables grimpaient par les deux bouts de l’autobus accompagnés d’un peu de fraicheur.
J’observais, même si cela me semblait dérisoire, la quantité d’énergie libérée, son panache entre les corps dispersés, qui s’étirait à l’air libre avant de disparaître dans l’une des rues adjacentes ou dans la grisaille.
Une lueur dans ses pupilles presque noires en équilibre sur ses traits fatigués, elle s’assit à mes côtés.
Au milieu du bus, une altercation démarra, le discours indigné d’un homme, ses pieds ou les stigmates d’une bousculade, des mots proférés mais difficile à identifier, l’altercation qui s’éteignît, les paroles perdues entre les nuques indifférentes et exténuées, tu ne trouves pas que les temps sont déjà assez difficiles.
Ce n’était pas la première fois que je voyais cet homme au visage opalin, un blanc déteint de bleu, plus foncé par endroits, comme si son sang s’était pétrifié, avec ses cheveux parfaitement ajustés ; la cohue à présent le piétinait lui qui s’était ramassé dans un recoin du bus et laissé glisser sur le sol, son complet blanc et sa montre aux contours dorés.
Pour reprendre haleine, je plongeais mon nez dans l’épais pull de laine dont elle était vêtue.
Sur les carreaux, une femme voilée dessinait avec la buée une forêt de pins, ils s’enluminaient avec les lumières des échoppes que l’autobus dépassait, des marchands d’objets inutiles et bon marché en matière plastique, de vêtements usagés, d’armes blanches et de masques de dragon, de toute sorte de matériaux qui puissent faire office de bois de chauffage, d’alcools et d’aliments de contrebande, quelques uns rôtis sur le trottoir, leurs effluves répandus sur les badauds et sur ceux – parce qu’ils en avaient fait le choix ou parce qu’ils n’avaient pas pu faire autrement – qui grimpaient la côte à pied, seuls, soutenu par l’épaule d’un compagnon, même à genoux.
À la station suivante, une mère de famille descendit avec sa poussette pleine de ce qu’on ne pouvait pas vraiment distinguer tant c’était emmitouflé, impossible de savoir s’il s’agissait d’enfants ou de quartiers de viande. Trois jeunes hommes profitèrent de son départ pour se faire une place, ils semblaient décidés et en bonne santé, leur présence déclencha une réaction épidermique qui se propagea à l’ensemble des passagers, une légère brûlure dans le dos d’abord, une pression autour du cou ensuite, enfin le mouvement incontrôlé et contagieux des muscles des visages qu’une main invisible semblait actionner l’un après l’autre. Deux rangs plus loin, une femme ne cessait d’expirer convulsivement une toux sèche dans l’écharpe dont elle s’était enveloppée jusqu’aux yeux. Il ne peut rien t’arriver de plus grave.
Un flux nombreux de passagers s’écoula de toutes les issues lorsque, péniblement, l’autobus fut enfin parvenu au sommet de la côte ; presque entièrement vide, il progressa plus rapidement ensuite, en zigzaguant à la manière d’un ballon de baudruche qu’on relâche et qui se vide de son air.
Là où nous avions abouti, l’obscurité régnait presque entièrement, on distinguait seulement les lueurs des feux de ceux qui s’étaient, pour la nuit ou pour toujours,
arrêtés là ; il y avait aussi – et ce n’était pas la première fois que je les voyais – des centaures, pas nombreux, qui quittaient tardivement la ville pour rejoindre leurs demeures à plusieurs dizaine de kilomètres de là, quelque part à la périphérie.
Quand l’autobus s’immobilisa, elle glissa délicatement son doigt sur les contours de mon oreille comme pour en souligner le dessin. Rentrons à la maison.
L’air n’était pas si frais, la pluie avait cessé et le bitume était curieusement déjà sec, la vigueur du vent qui nous survolait avant de s’écraser sur la toile du chapiteau encore dressé là expliquait peut-être cela ; il fallait faire attention où l’on marchait parce qu’on y voyait presque plus rien, parfois une bosse ou une proéminence inattendue, molle ou solide, saillissait du trottoir et se distinguait sous nos pieds, nous faisions comme si de rien n’était, sans jamais nous arrêter ou dévier de notre route, notre destination n’était plus très éloignée.
Quelques pancartes routières, des équipements urbains esquintés et à présent sans objet et deux ou trois enseignes de commerces abandonnés balisaient notre route. 
Nous traversâmes une dernière rue, deux constructions plus loin, d’un geste de la main elle m’indiqua une brèche dans un mur, nous y pénétrâmes aussitôt, en lieu et place de notre habitation il n’y avait plus qu’un carré de terre battue laissé à l’abandon où l’herbe avait poussé par endroits.

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