Qui cela peut-il intéresser ?

Je suis couché dans mon lit mais je me figure que j’étais debout devant la fenêtre du salon. Les deux carreaux sont très grands, mon regard embrassait une étendue de haut en bas assez importante. 
Un grand pan du ciel blanchi par les nuages, plus gris à certains endroits et qui laissait s’échapper encore quelques bouffées de bleu ; des quadrilatères ou des morceaux de quadrilatères de couleur ocre ou brune, surmontés de formes irrégulières blanches, beiges ou grises, des cheminées, des paraboles et des lucarnes ; des immeubles dépourvus de toits, rarement de plus de cinq ou six étages ; les branches les plus hautes de quelques arbres pas encore totalement dégarnis, leurs troncs amaigris, quantité de leurs feuilles couchées sur le trottoir et le reste des pluies des heures précédentes. Les dernières automobiles encore sauves, pas un passant à l’exception d’une femme qui semblait plutôt petite de là où je me trouvais, la soixantaine accomplie sans doute.
Elle levait les yeux vers ma fenêtre ou celle d’un proche voisin, j’ignorais si elle pouvait m’apercevoir, je reculai néanmoins de quelques centimètres, suffisamment pour ne pas la perdre de vue. Ses lèvres semblaient articuler des mots que je ne pouvais pas distinguer. Pourquoi me seraient-ils adressés ?

Me voilà à nouveau étendu sur le lit, il s’en est fallu de quelques secondes pour que je m’assoupisse. Mes rêveries antérieures me reviennent graduellement à l’esprit, par bribes d’abord puis, après un bref effort d’attention, intégralement.
J’étais à nouveau sur mes jambes, presque contre les vitres, profitant égoïstement de la chaleur de l’appartement. 
Depuis plusieurs semaines j’avais mis en route le chauffage, c’était un miracle qu’il fonctionnât encore. Il pleuvait depuis un temps indéterminé, le vent projetait des gouttes par dizaines contre les carreaux, il me semblait que quelqu’un avait agité le monde extérieur comme le contenu d’une boule à neige, emprisonné les habitations, les toits, la nuit, autant d’éléments décoratifs que je contemplais du dehors qui se trouvait être en réalité le dedans.
L’arbre était entièrement nu, dans la rue dépeuplée j’observais les défauts du bitume ; cette activité m’absorbait tout entier, à tel point que le nombre d’étages qui me séparaient de la chaussée avait subitement fondu, je pouvais énumérer aisément une à une les taches petites ou grandes disséminées sur le trottoir. Au carrefour, des chaises, des coussins en partie éventrés, un tas de vêtements froissés, de la vaisselle, d’autres babioles plus ou moins utiles gisant aussi sur le pavé, avaient probablement été abandonnés en route par ceux qui s’étaient empressés de quitter la ville.
Une femme enveloppée des pieds jusqu’à la tête de tissus et de lainages fouillait méticuleusement ces agglomérats d’objets divers, prenait le temps de se rendre compte de l’état de chacun, remplissait ensuite une espèce de chariot métallique qu’elle promenait partout avec elle. En un instant, sans aucune raison manifeste, ses yeux se dirigèrent en direction de ma fenêtre, je ne savais pas s’il s’agissait de la même femme qui m’avait peut-être observé il y a quelques minutes, je ne compris pas davantage ce qu’elle tentait de me dire, je ne suis d’ailleurs pas sûr que cette fois-là elle essayait de me dire quoi que ce soit, une main invisible agitait à nouveau la rue, les immeubles, l’obscurité et ma vision se brouillait une fois encore.

Déjà plus debout mais pas encore couché, en déséquilibre de l’un à l’autre, en position néanmoins de se considérer l’un par l’autre, seulement un instant, avant de se rejoindre l’un dans l’autre, seul, allongé sur le lit, je me repose quelques minutes, à l’abri de ce songe, mais qui cela peut-il intéresser ?
Contre ma volonté, je me trouvais une fois de plus debout dans le salon, la fenêtre était grande ouverte, la température agréable, l’air presque tiède pénétrait entre les murs de l’appartement, des grappes d’oiseaux apparaissaient et disparaissaient derrière les toits des habitations, des plantes grimpantes se déployaient sans entrave sur les balcons, en vain je cherchais d’autres fenêtres ouvertes, pas même le bruit du moteur d’une auto pour attirer mon attention.
J’avançai d’un pas pour me retrouver au dessus de la balustrade. L’arbre avec son feuillage aurait du entraver mon champ de vision mais il avait disparu. Il ne restait qu’un enfoncement là où jusqu’ici il plongeait ses racines, un trou pas très important d’où émergeait à présent un essaim de moucherons ; plusieurs d’entre eux parvinrent jusqu’au quatrième étage, je tentai de les éloigner de la main, en vain, ils semblaient devenir plus nombreux encore. Il était également impossible de fermer la fenêtre, ses deux battants s’étaient mystérieusement volatilisés, je jetai un oeil sur le trottoir pour voir s’ils n’étaient pas tombés. Rien.
Je me souvins qu’il m’avait à plusieurs reprises traversé l’esprit que l’arbre fût malade, son feuillage à peine éclos au printemps se teintait d’une étrange et disgracieuse coloration marron, il ne se développait plus comme il aurait dû. D’autres l’avaient peut-être abattu pour faire du bois de chauffage.
Je me rends compte de l’absurdité de cette pensée, je n‘en suis pas totalement convaincu non plus, cela peut bien se concevoir, l’arbre avait été tranché et je pouvais observer l’ensemble de la rue sans aucun obstacle.
Une autre femme, la même probablement, je suis incapable de lui attribuer dans mon esprit un visage, elle en avait peut-être un mais je ne le vois pas, je le voyais certainement au moment où je me trouvais à la fenêtre. Elle portait un tablier ou une blouse blanche, cette sorte de tenue qu’on vous attribue lorsque vous entamez un séjour à l’hôpital, vous la portez directement sur votre peau ou sur vos sous-vêtement et on la jette quand vous en sortez parce que vous êtes guéri ou parce que vous êtes mort.
Je prends conscience que je guettais l’instant où elle lèverait la tête pour m’apercevoir. Elle n’était qu’à une trentaine de mètres, sur le trottoir d’en face, cette-fois elle me dévisagea quelque secondes sans prononcer un seul mot.

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