Charonne

La rue de Charonne s’extrait de la rue du faubourg Saint Antoine au niveau de la fontaine Trogneux qui alimentait autrefois en eau les artisans du quartier, en particulier les ébénistes, elle s’extirpe presque en douceur de cette très ancienne artère parisienne, par une légère boucle comme un crochet qui s’agrippe à la voie principale , le 8 février 1962 dans l’ensemble du quartier, à proximité de la place de la Bastille cernée par les bataillons des forces de l’ordre, l’atmosphère était lourde, le long de ce court méandre les bars ou les cafés sont nombreux, le premier d’entre eux se nomme justement « la fontaine », au 12 on trouve aussi un hôtel Baudelaire et nombre de boutiques de vêtements chics et des galeries, au 3 et au 5 on aperçoit deux cours très profondes et pavées où se trouvaient les ateliers des ébénistes qui occupaient jadis tout le quartier, au 22 une autre cour un peu plus petite, au 26 le passage Lhomme où il reste quelques rares artisans, une miroiterie et une chaiserie à la devanture pleine de fauteuils défraichis et élimés, sur la gauche en progressant dans la rue de Charonne la rue des Taillandiers où devaient se trouver ceux dont le métier consistaient justement à fabriquer les outils tranchants nécessaires aux autres artisans, ceux qui s’occupaient de tailler le bois, lorsqu’elle croise l’avenue Ledru-Rollin la rue s’élargit sensiblement et change radicalement d’aspect, un grand magasin de bricolage occupe à lui seul deux des côtés du carrefour où l’un des nombreux cortèges éparpillés dans le faubourg se heurta une première fois à la police, au 50-52-54-56 des immeubles modernes construits peut-être dans les années soixante-dix ou un peu après, une boutique Emmaüs, au 58 encore une boutique de dépaillage et de cannage, juste avant le passage de la Main d’or où il est explicité « enseigne d’une auberge », au 57 « Patate records », au 59 « Café de la plage », « église néo-apostolique », au 65-67-69 des bâtiments de trois étages plus anciens qui semblent se tasser et pencher légèrement vers la rue, au 65 une niche ou un enfoncement pratiqué dans l’épaisseur de la façade et qui dans le passé devait contenir la statue d’un saint ou d’une vierge, en face au 78 par une porte entrouverte on peut mesurer combien les couloirs sont étroits et les plafonds recouverts de poutres apparentes sont bas, un jardin à l’extrémité de la rue Saint Bernard, les cloches sonnent quatre heures, peut-être celles de l’église Sainte Marguerite toute proche, des gens qui patientent à l’arrêt du 76, du 94 au 98 à l’angle de la rue Faidherbe le « palais de la femme » bâti sur l’emplacement d’un ancien couvent dominicain transformé en foyer féminin par l’Armée du salut dans l’Entre deux guerres, Julienne Manoukian une couturière de 28 ans en sortît vers 19 heures et fût happé par le cortège qui venait de Reuilly-Diderot, conduit jusqu’à proximité du boulevard Voltaire et frappé de coups de matraques par les agents auxquels elle demandait de l’aide, plusieurs congrégations s’étaient installées rue de Charonne, elles ont été délogées par la Révolution ou remplacées comme le couvent du Bon-Secours par des manufactures de coton, il reste une impasse dénommée « cité du couvent », entre 98 et 100 « Chantier interdit au public. Défense d’entrer », au 102 une grande bâtisse en briques rénovée, probablement une ancienne fabrique, au 103 en face de la rue Jules Vallès le bistrot Beyrouth, « gaz à tous les étages, au 111 une serrurerie, immédiatement sur la gauche une boulangerie naguère une épicerie d’où l’on devait apercevoir les banderoles « le fascisme ne passera pas » ou « OAS assassins » déployées sur le boulevard Voltaire, à présent des vélibs alignés, de l’autre côté de la rue de Charonne Raymond Maliard géomètre qui manifeste ce 8 février pénètre involontairement dans la brasserie « Zanzi » en passant à travers la vitre qui a explosé sous la pression de la foule, à l’intérieur Le docteur Bloch-Laroque porte secours à un homme dans le coma puis réclame de l’aide aux policiers mais en vain, aujourd’hui la terrasse de la brasserie « L’ingénue » est chauffée et les fumeurs se sont installés là où autrefois se trouvait l’écailler, au dessus un bâtiment de quatre étages isolé et qui dessine un angle aigu, presque tranchant, un peu plus bas une bouche de métro, sur les marches un amas de corps entassés, des bras et des jambes imbriqués, « allez-y, tapez dessus ! », les policiers appliqués à matraquer avec leurs bidules, du sang éclaboussé, ceux qui cherchent à se redresser, ceux qui bougent encore, pour réclamer de l’aide, « ma jambe, ma jambe », des visages tuméfiés parmi les corps comprimés, l’odeur de l’urine, à bout de souffle Anne-Claude Godeau employée aux chèques postaux boulevard Montparnasse crie puis gémit, de moins en moins distinctement, elle décédera comme Suzanne Matorell à la clinique des métallurgistes dite clinique des bluets, d’autres dépouilles sont transportés sur les quais du métro comme le jeune Daniel Féry, 16 ans, qui habite encore chez ses parents à Drancy et qu’on conduit ensuite  jusqu’à la station Voltaire, sur les bancs de la station Boulets-Montreuil Fanny Dewerpe secrétaire dans le XXème arrondissement git inanimée, Jean-Pierre Bernard père de trois enfants a la cage thoracique et l’abdomen enfoncés, il décédera à l’hôpital Saint Antoine comme Edouard Le Marchand, c’est la « bouche fatale », un escalier mécanique achemine à présent les voyageurs vers le boulevard Voltaire, au 190 à l’abri du garage Citroën des dizaines de blessés, en face au cinquième étage du 171 bis Mme Yvonne Mazza sténo-dactylo âgée de 49 ans vît à deux reprises des agents jeter des grilles métalliques qui cerclaient les arbres sur la tête des manifestants écrasés à l’entrée du métro, au 167 boulevard Voltaire à l’angle de la rue de Charonne le  Rouge limé, « service continu », autrefois le relais Voltaire d’où Claude Rochat un ingénieur vît un policier en civil donner des ordres aux policiers en uniforme, au 119 rue de charonne à la place de la charcuterie de Mme Popot le « gourmet d’Asie », au 121 toujours une boulangerie où le 8 février vers 20 heures Claude Metier toujours dans sa tenue de commis se prît un coup de matraque, au 123 Dia discount, le 76 en direction de « Bagnolet- Louise Michel », ensuite la rue grimpe doucement jusqu’à proximité du cimetière du Père Lachaise, il est près de 18 heures, déjà la nuit, il pleut et les bâtiments s’élèvent de quelques étages dans le quartier qu’on nommait jadis le « village Charonne », déjà l’avenue Philippe-Auguste, les autos phares  allumés glissent sur le bitume ruisselant, ralentissent, semblent presque s’immobiliser, se recueillir…

2012-11-10 16.48.14

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2 commentaires pour Charonne

  1. brigetoun dit :

    plaisir, mais oui, pour une exilée loin de ce quartier

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