Tabu

«les œuvres d’art sont l’expression plastique des représentations collectives les plus sacrées, comme certains mythes en sont l’expression poétique, comme certaines institutions en sont l’expression sociale.» Levy-Bruhl

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L’année prend fin. En janvier, dans une cérémonie dont il a seul le secret, Franck Castorf dépeçait, en le confrontant au non-dit de l’esclavage, le cadavre des valeurs républicaines et humanistes occidentales et, sur la scène de l’Odéon, faisait le sacrifice d’un poulet, le même genre de cérémonie vaudou que l’on retrouve dans le Tabu de Miguel Gomes. Où il s’agit d’invoquer, de rendre visible les esprits ou les fantômes de la colonisation portugaise en Afrique et les inviter à prendre leur revanche.

Dans L’âme primitive (1927), Lucien Levy-Bruhl soulignait que dans les religions «primitives» les formes humaines coexistaient avec les formes surnaturelles ou animales et que leurs représentations simultanées dans des objets du quotidien ou  des figures sacrées exposaient cette coexistence.
Dans Tabu, ce sont trois femmes portugaises contemporaines, plutôt paumées pour deux d’entre elles, désorientées dans un pays en crise économique : à l’image on aperçoit un article qui l’évoque et l’une d’elles participe à une manifestation étrange qui rappelle les nombreux rassemblements que connaît le Portugal. Une crise morale aussi qui s’incarne en la plus bigote, Pilar, désemparée face au jeune homme qui élève dans son sous-sol deux dobermans : deux cerbères ? l’enfer ?
Trois femmes et un crocodile, et à travers lui les spectres de l’empire colonial portugais : ce «paradis perdu» dans lequel on bascule après la rencontre de ces dragons du seuil.

Ensuite, dans sa seconde partie (le cinéaste portugais comme Castorf aime les constructions dialectiques),  le film de Miguel Gomes partage avec le Tabou de Murnau le genre de la romance exotique, en plus de l’absence de dialogue, du noir et blanc granuleux qui donne aux paysages africains une tonalité mélancolique et aux corps indigènes l’allure d’un statuaire. Le film du cinéaste allemand a été réalisé la même année, 1931, que le Que viva Mexico d’Eisenstein dont on retrouvait quelques images dans la mise en scène de Castorf. Le cinéaste russe, lecteur de Levy-Bruhl, mettait en lumière les survivances des cultures mayas et aztèques dans le Mexique contemporain malgré la conquête espagnole ; son producteur américain aurait souhaité que le film soit moins politique, qu’il s’inspire justement du Tabou de Murnau qui avait connu un certain succès.
Comme pour la romance polynésienne du cinéaste allemand, s’il fallait trouver un défaut au film de Miguel Gomes, ce serait d’avoir tellement réussi son roman-photo ou sa télénovella qu’une partie du public va la considérer au premier degré, se laisser bercer par la romance et faire l’impasse sur la réalité coloniale, pourtant elle hante chacune de ses images. Dans la seconde partie l’Afrique est une présence muette mais lumineuse qui envahit jusqu’à le submerger le roman d’amour ; on peut se laisser bercer par les clips musicaux ridicules qui rythment la narration, mais la musique ne peut étouffer les guerres coloniales en Angola ou au Mozambique ; dans le même ordre d’idée, il m’est souvent venu à l’idée que derrière les scopitones des yéyés en France, il y avait la Guerre d’Algérie.

L’année prend fin, mais il ne s’agit pas de la fin du monde que nous prédirait les mayas, plutôt la fin d’un monde, de ses illusions, de ses prétentions à la domination et au progrès infini. C’est le personnage de Santa dans Tabu, la domestique noire, qui nous éclaire sur cela, c’est elle qui témoigne par sa présence du passé colonial et qui annonce avec son assurance et son regard lucide un retournement historique, aujourd’hui c’est l’ancienne puissance coloniale qui est aux abois et reçoit l’aide de ses anciennes dépendances, le crocodile a fini par dévorer le conquérant.

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2 commentaires pour Tabu

  1. jean-louis schoellkopf dit :

    je pense à Cocorico Monsieur poulet.
    Tabu doit bien se trouver en DVD???

    • danyack dit :

      oui il reste peut-être quelque chose des films de Rouch dans Tabou qui ne sortira en DVD que dans un peu moins d’un an sans doute parce qu’il était encore il y a peu en salle

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