Polyptyque

Texte publié à l’origine dans D’ici là n°2.

De ne pas être sur le point de revêtir l’une après l’autre trois ou quatre couches de vêtements, de ne pas avoir à forcer l’accès étroit à l’intérieur de ses chaussures pour y loger ses pieds recouverts de deux paires de chaussettes, de ne pas être embarrassé de se retrouver dans l’ascenseur, à quelques centimètres de l’un de ses stupides voisins, sentir qu’il l’observe, le dévisage, de ne pas être astreint à prendre garde aux passants qui remontent dans sa direction, sur le même trottoir, à se détourner de son chemin pour éviter de les percuter, de ne pas être contraint d’entrer en contact avec les corps des autres passagers pour se glisser dans le premier métro, de se tenir debout en gardant le plus possible l’équilibre sans la nécessité de poser la main où d’autres l’ont posé, de ne pas être dans l’obligation de faire une ou deux heures de queue pour accéder à l’exposition, à payer un billet hors de prix pour ne pas pouvoir observer les œuvres plus de trois minutes sans sentir le souffle tiède de touristes pressés, de ne pas être condamné à entendre leurs affligeants commentaires, voir leurs airs ébahis devant des œuvres que manifestement ils ne comprennent pas (non ils ne les comprennent pas), cela le réjouit.
Une entrée en matière qui peut sembler abrupte. Le rejet au bout de la phrase deson corps principal. En tout trois mots, le sujet et le verbe, un ensemble un peu maigre et dangereuse- ment suspendu. Menacé par le reste. L’énumération indigeste des propositions négatives. Un abcès ou une tumeur qui s’est greffé là, qui s’est développé là et qui pourrait continuer à enfler si on la laissait le faire, si on la laissait contaminer toute la phrase, étouffer toute la phrase. Le souvenir de lectures de Thomas Bernhard. Pas suivies mais régulières. Régulières parce que considérées comme un exercice, un exercice de mesure des phrases. Des gammes. Pas suivies parce qu’à la longue, à la longue ces phrases qui ne cessent de morigéner, de ressasser leur dégoût des autres, ces phrases qui se répètent, ces phrases contraintes, contraintes à tourner en rond, à demeurer sur place, à ne jamais avancer, finissent par mettre mal à l’aise. Il est impossible d’aller jusqu’au bout du livre, parfois seulement jusqu’à la fin du chapitre. Où butent les mêmes phrases, sur le même mur, un mur invisible, un mur néanmoins ferme et résistant, le mur du mépris des autres.Avec cela, le sempiternel usage du monologue intérieur, ce prêche silencieux et vain, destiné à personne d’autre qu’à soi-même. Cette
voix qui rumine. Cette voix qu’il faut faire sienne le temps de lui donner la parole, le temps de se glisser dans cette parole. La difficulté, la difficulté et la gêne de s’y glisser, de prêter ses mots à cet être, à cette figure encore difficile à cerner, apparu seulement depuis quelques lignes, mais des lignes accentuées, des lignes qu’il était peut-être nécessaire d’accentuer. Sans savoir ce qui dans ces inflexions m’appartient.

Une jeune femme debout devant un mur blanc. Les cheveux châtains. Porte une jupe asymétrique, colorée et un haut assorti. Qui laisse découvert un peu de son bas ventre, son nombril percé. Elle dit quelques mots dans une langue étrangère.
La même femme assise sur un canapé trois places. Dans une matière qui ressemble à du velours, des motifs imprimés difficiles à distinguer, des formes plus foncés qui pourraient faire penser à des taches, mais qu’on sait être délibérées parce qu’elles sont trop bien dessinées et déclinées à trois reprises. Le canapé occupe presque l’ensemble du cadre, déborde un peu sur la droite. La jeune femme est assise de ce coté. Ses jambes sont croisées. Semble attendre quelque chose. Un regard et un sourire un peu forcé en direction de la gauche.La même femme de dos, sans le haut coloré, à genoux et occupé à déboutonner un homme assis sur le même canapé. Ses yeux levés vers le visage de
l’homme. Ses yeux plongés vers le sexe de l’homme. L’avale et le suce pendant près de dix minutes.
La même femme, sans la jupe asymétrique, allongé sur le canapé. Sur le coté, les fesses un peu en arrière, les genoux un peu vers l’avant et les jambes légèrement repliées. Le même homme, nu, allongé derrière elle. Son corps, son buste, ses fesses, ses genoux s’emboîtent dans le corps de la femme. Son bras qui l’enveloppe, ses mains qui pétrissent ses seins. Elle gémit. Elle gémit de manière répétée. Elle gémit selon un rythme régulier.
La même femme assise sur les genoux du même homme. Les cheveux châtains de la femme répandus sur le visage de l’homme. Leurs corps à nouveau emboîtés. Se soulèvent ensemble légèrement du canapé. Se soulèvent au même rythme. Se soulèvent plus rapidement. Se soulèvent plus lentement. Plus rapidement. Finissent par se laisser retomber sur les motifs imprimés du canapé. Ils s’embrassent. Ils s’embrassent à nouveau. Laissent leurs lèvres collées l’une contre l’autre.

Madone parturiente, madone del parto, madone del Rosario, madone byzantine, madone au trône, madone de l’humilité, madone de la miséricorde, Madonna del Latte ou Maria lactans, madone allaitant, madone de Padoue, madone de Mantoue, madone de Vérone, madone de Pavie, madone de Parme, madone de Sienne, madone de Pise, madone de Milan, madone de Ferrare, madone de Venise, madone de Florence, madonna col bambino, vierge à l’enfant, vierge à l’enfant trônant, vierge et l’enfant entourés d’anges, vierge aux anges, la vierge, l’enfant Jésus et saint Anne, vierge de Piero della Francesca, vierge de Crivelli, vierge de Colombo, vierge de Botticelli, vierge de Fra Angelico, Vierge de Léonard de Vinci, vierge de Raphaël, vierge de Bellini, vierge de Mantegna, vierge de Lorenzetti, vierge de Carpaccio, vierge de Lorenzo Lotto, vierge de Véronèse, vierge de Coreggio, vierge de Giorgione, vierge aux roses, vierge au manteau, vierge assise sur le sol, vierge en larmes, vierge chagrine, vierge amère, vierge rebelle, vierge en colère…
Sur son écran de 130 centimètres, à droite, il les a rangées les unes après les autres, iden- tifiées, classées par époque, par artiste, par expression ou par sujet, selon qu’elle se trouve accompagnée ou non, occupée par l’enfant, assise ou debout, au centre, vêtue simplement, pleine de grâce ou tordue de douleur. A présent, il les visite, une salle après l’autre ou passant arbitrairement d’une salle à l’autre, sans effort, en essayant de ne jamais reproduire le même parcours, en prenant son temps, en se rapprochant le plus près possible s’il le souhaite, avec la possibilité de grandir presque indéfiniment le plus petit détail, découvrir ce qui se cache très loin dans l’arrière plan, arracher au peintre tous ses secrets, l’alchimie des couleurs, la trace du pinceau.
Un collectionneur érudit, voilà ce qui croit être. Au début, il ne s’agissait que de la simple curiosité, une occupation pour combattre l’ennui, mais, au fil du temps, son appétit s’est accru avec son savoir. Après avoir fait le tour du thème récurrent de la vierge à l’enfant, fait l’inventaire de l’ensemble de ses variantes et anomalies (vierge enceinte, vierge aux paupières tombantes, aux coiffures étonnamment complexes et délicates, vierge qu’on dérange à ses occupations, vierge petite fille, vierge débordée, vierge aux lèvres peintes…), il s’est intéressé aux tableaux de groupes, aux scènes peintes qui nécessitent tout un travail de composition, le respect d’équilibres à la fois religieux et esthétiques, une aptitude certaine à l’architecture.
Il s’est peu attaché à la représentation de ce que l’église nomme la Sainte Famille, réduite à Marie et Joseph avec le nouveau-né couché dans la crèche, élargie parfois à Jean-Baptiste et sa mère Elisabeth ou à Sainte Anne, mère de Marie, comme dans le fameux tableau de Léonard de Vinci, autrefois exposé au Louvre, au centre duquel on retrouve le couple formé par Marie et sa mère. A quelques exceptions près (l’exemple précédent en est un), le thème est toujours traité de la même manière, représentation de la famille idéale, grands parents et parents regroupée autour de l’enfant dans un cadre champêtre simple et modeste, parfait pour que toutes les familles chrétiennes puissent s’identifier.
En revanche, il continue à se passionner pour la conversation secrète, thème apparu au XVème siècle dans l’Italie du nord. Il s’agit d’une représentation de la vierge à l’enfant, le plus souvent en majesté, assise sur un trône et entourée de personnages saints. Sa première apparition est attribuée à Fra Angelico et, chez lui comme chez d’autres peintres des premières années de la Renaissance, la scène est un peu figée et empreinte encore de la rigidité byzantine. Dans l’œuvre qu’il réalise en 1472 pour la chiesa francescana di San Donato degli Osservanti, Piero Della Francesca fait lui une démonstration de ses talents de géomètre ou d’architecte. Sur fond de niche à coquille, la perspective, dite monofocale, est centrée sur le point de fuite que consti- tue la figure de la vierge. Autour d’elle, les personnages saints sont prolongés verticalement par les pilastres et leurs têtes s’alignent horizontalement sur un même axe selon le principe d’isocéphalité. Du plafond, pend un œuf d’oie qui pointe vers la vierge et le nombril de l’enfant traçant un autre axe qui coupe le premier au centre de la toile. Même si la scène est un peu hiératique et les personnages, les pieds nus et le regard peu animé, ressemblent tous à une assemblée de fantômes ou de morts vivants, imaginer l’ensemble de lignes imaginaires qui ont servi de charpente au tableau est assez fascinant.
Une vingtaine d’années plus tard, Mantegna peint lui aussi une conversation sacrée, la Madone de la Victoire. Même rassemblement de saints disposés autour de la vierge et de l’enfant sur leur piédestal, un discours liturgique comparable relayé par les attributs des saints ou la symbolique des couleurs et un décor à l’architecture semblable qui surplombe l’ensemble de la scène. Néanmoins, elle paraît plus vivante. La niche a l’allure d’une tonnelle garnie de guirlandes de fruits, la vierge esquisse un geste protecteur, chaque personnage semble doter d’une existence individuelle, le bas-relief du piédestal représentant le pêché originel a l’air de prendre vie et même les circonvolutions des fausses veinures du marbre semblent animées. Et quelque chose de familier dans le personnage de la femme au pied de la vierge sur la droite, l’expression de son visage, le jaune de sa coiffure ou sa manière de tenir son chapelet. Pourtant, les experts s’accordent pour dire qu’il s’agit aussi d’un personnage saint, Elisabeth, la mère du Saint Jean-Baptiste enfant qui est à ses côtés, ou Anne la mère de Marie. Alors pourquoi est-elle agenouillée comme le commanditaire de l’œuvre, François II Gonzague, en armure ?
C’est ce qui le trouble dans la conversation sacrée, ce mélange des genres ; que dans un même lieu, dans une même scène soient rassemblés des personnages saints, des pères de l’église, et le commanditaire de l’œuvre en habit de son temps. Cette manière de s’inviter à une telle assemblée peut paraitre cavalière, surtout cette présence humaine introduit une forme d’impureté à la scène, corrompt le discours liturgique.

L’encadrement d’une porte. La porte qui s’ouvre sur la rue. Une rue où on aperçoit des maisons alignées, des maisons qui, sans être semblables, se ressemblent. Devant ses maisons, quelques mètres carrés de pelouse et plusieurs automobiles, des automobiles de grande taille surtout, des modèles familiaux, et des plus petites.
Sur le pas de la porte, une jeune femme. Qui sourit dans sa direction. Ses cheveux sont bruns et moyennement longs. Elle porte des bottes de daim marron et une robe d’étoffe légère agré- mentée d’une ceinture. Dit quelques mots qu’il ne comprend pas.
La même femme à l’intérieur de la maison devant une fenêtre. Derrière la fenêtre, on aperçoit de la végétation. La jeune femme poursuit une conversation avec deux hommes. Une conversation qu’il ne comprend pas. L’un des hommes porte une chemise et l’autre un tee-shirt sur lequel se trouve un mystérieux logo. Deux flèches qui se croisent, semble-t-il, et un oiseau dont il ignore l’espèce.
De la même femme le corps vouté. Qui forme un arc entre les corps massifs des deux hommes. Vue en contre-plongée. Le bassin, chemise ouverte, de l’un qui cogne contre le postérieur de la femme. Le sexe de l’homme au tee-shirt qui s’enfonce dans la bouche de la femme. Le bassin de l’homme, torse nu, qui cogne contre son postérieur. La flèche qui s’enfonce dans sa bouche. Sur le sol, l’oiseau. Sur le sol, le corps de la même femme allongé sur le buste nu de l’un des hommes et recouvert par le corps de l’autre. Nus également. Pénètrent à tour de rôle, pénètrent conjointement, pénètrent l’un après l’autre, pénètrent à l’unisson, pénètrent coup sur coup.

Les contemplant sur son écran, il s’efforce de ne jamais oublier que, pour la grande majorité d’entre-elles, ces œuvres n’avaient, à l’origine, pas d’existence par elle-même. Peinte sur bois, elles appartenaient à des retables où elles étaient disposées avec d’autres volets ou compartiments disposés verticalement ou horizontalement les uns à côtés des autres. Et prenaient leurs sens en compagnie de ces autres panneaux. Les imaginer disposés en arrière de la table d’autel, les voir entre les murs de l’église, éclairés par la lumière du jour à travers les vitraux. Les fidèles, des yeux les parcourent comme un livre, chapitre après chapitre.

Femmes brunes, femmes blondes, femmes rousses, femmes à lunettes, femmes rasées, femmes poilues, femmes tatouées, femmes percées, jeunes femmes, vieilles femmes, femmes mariées, femmes enceintes, femmes en dessous, femmes en cuir, femmes qui fument, femmes qui boivent, femmes qui crient, deux femmes et un homme, deux homme et une femme, femme seule et plusieurs hommes, femmes à la maison, femmes dans la nature, femmes allongées, femmes à genoux, femmes de face, femmes de derrière, femmes qu’on tient, femmes qu’on prend, femmes qu’on brutalise, femmes qui crient, femmes qu’on insulte, femmes qu’on se jette, femmes sur lesquelles on crache, femmes sur lesquelles on explose, femmes sur lesquelles on déborde, femmes sur lesquelles on se répand, femmes…

Sur son écran, des portes, des galeries à l’intérieur desquelles on pourrait pénétrer, qu’on pourrait parcourir, passer d’un couloir à l’autre pour voir s’il y a mieux, enregistrer et conserver pour en jouir plus tard puis effacer, jeter à la corbeille quand on se serait lassé. Sur l’écran, la dimension poétique de l’hypertexte, sa structure secrète qui par moment émerge, ses développements fertiles ou inféconds, ses associations et ses métamorphoses, involontaires ou délibérées.

Avant d’écrire les premières lignes, j’avais envisagé que le personnage se retrouve debout à observer par une fenêtre. Que plus bas, au pied de la colline de Ménilmontant, à la place de ce qui serait pour lui l’ancien quartier du Temple, il aperçoive le rivage et plus loin des embarcations de fortune d’où plongent des pêcheurs d’œuvre d’art qui, au prix de risques insensés, pénètrent à la nage dans ce qui serait pour lui les anciens musées (le Louvre par exemple), alors des dizaines de mètres sous les eaux.

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Un commentaire pour Polyptyque

  1. christine courtot dit :

    Très beau texte, comme une fenêtre pudique mais excitante, j’adhère:) vierges et madone n’ont plus de secrets pour moi.

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