Ceci n’est pas un roman policier

Si l’hiver s’éternise quelques semaines de plus, même enveloppé dans d’épais manteaux gris, personne ne peut programmer de passer la soirée dans Oxford Street, dans l’un de ces nombreux théâtres disposés de chaque côté de la rue, l’une des plus longues de Londres, dévolue autrefois aux montreurs d’ours, à d’autres saltimbanques et à leurs chapiteaux, on y achève sa journée dans des pintes de bières ou l’on tente d’échapper à la nuit, lorsqu’on est seul, prisonnier d’une grande ville étrangère, surpris que derrière le faste néoclassique de la façade du London palladium, vestige des profits coloniaux de l’ère victorienne, se terre un vulgaire cabaret enfumé dont les numéros sont chahutés par les beuglements d’une partie du public passablement alcoolisé, où il n’est pas invraisemblable qu’une demi élégante s’invite à passer la nuit dans ton meublé, pas plus de la retrouver le lendemain matin un couteau planté entre les deux omoplates, de fuir aussitôt par le train en direction de l’Écosse, une première fois échapper aux policemen sur le pont de Forth, d’un dévot jaloux séduire la femme qui t’offre le manteau le plus chaud de son époux pour courir la lande, sottement te retrouver à la merci de l’arme de l’homme à la phalange coupée au petit doigt de la main droite, par miracle survivre à sa balle grâce à la bible oubliée dans le pardessus du dévot, enflammer le meeting de « mister crocodile » pour échapper de nouveau aux policemen, passer une nuit d’hôtel menotté à une blonde pas si farouche, au plus vite regagner Londres pour mettre mister memory dans l’embarras, d’une balle dans la poitrine tirée par l’homme à la phalange coupée, qui ne peut plus s’échapper, tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre de Winnipeg à Montréal.

A partir de ces quelques lignes, les plus distraits se seront peut-être figurés pénétrer à l’intérieur d’un roman d’espionnage, et même, sur la foi de quelques vocables disséminés ici ou là, dans un roman d’espionnage britannique. Quelques pardessus en pure laine vierge égarés dans le brouillard, le bus à impérial, faire preuve de courage sans se départir d’un certain sens de l’humour, cela ne suffira pas à faire de ce roman, ou de ce qui l’en reste, un thriller de john le Carré.
Les autres, les plus perspicaces, se seront aperçus ou souvenus que les péripéties sont absolument identiques à celles des
Trente-neuf marches, le film de 1935 d’Alfred Hitchcock inspiré d’un roman de John Buchan, un autre auteur britannique de thriller, et ils comprendront sans peine que je ne peux décemment écrire à nouveau une histoire qui a déjà suscité un roman et trois ou quatre adaptations cinématographiques. Il n’a jamais été dans mes intentions d’entreprendre un tel projet littéraire. D’ailleurs, quel sens cela pourrait-il avoir aujourd’hui ?
Dans un roman d’espionnage, il faut un méchant : les nazis dans l’Entre-deux-guerres, les soviétiques pendant la Guerre froide. Quel est notre ennemi à présent ? Quelle nation serait susceptible et aurait les moyens de nous faire cette guerre silencieuse ?
Les seuls espions qui nous épient ne traversent plus aucune frontière pour nous espionner, mais surgissent du passé, des œuvres du passé, littéraires ou cinématographiques, de notre histoire ou des murs qui en ont conservé la trace, sans doute moins pour s’emparer de nos secrets que pour nous révéler les leurs.

Pour tout dire, j’avais entrepris l’élaboration d’une réflexion sur la dimension spectaculaire – théâtrale – du cinéma d’Alfred Hitchcock, en particulier celui de la période anglaise, probablement parce que le cinéma est alors encore proche de ce qu’il fut à l’origine, un art forain, un divertissement destiné aux foules des villes, de plus en plus nombreuses à mesure que la révolution industrielle dépeuple les campagnes. Déjà dans L’homme qui en savait trop, le film qui précède les Trente-neuf marches d’un an, l’action culmine lors d’un concert au Royal Albert hall où retentit un fameux coup de cymbale. La capitale britannique regorge alors de salles de spectacles, construites pour la plupart entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle alors que l’Empire britannique est en pleine expansion. Leur style n’est absolument pas homogène : néoclassique, néogothique, néo-baroque, on a pioché sans distinction dans les modèles du passé, en se souciant bien plus de sécurité, d’hygiène ou de rentabilité que de leur apparence. La révolution industrielle a mis à disposition des architectes et des promoteurs des charpentes métalliques, plus solides et plus simples à disposer ; on a bâti plus rapidement et l’usage de plâtres fibreux a permis toutes les fantaisies pour un faible coût.
Dans les années trente, la crise économique a réduit les ambitions artistiques : les pantomimes – ce que de l’autre côté de la Manche on nomme comédies musicales – inspirées des contes populaires comme Cendrillon, la Belle au bois dormant ou Peter Pan, très onéreuses en décors et en costumes, ont laissé le plus souvent la place à des
numéros de music-hall, d’amuseurs divers, les girls, des illusionnistes en tous genres et d’autres phénomènes.
Le récit des
Trente-neuf marches débute et prend fin dans une salle de spectacle du même acabit. Enfin, vraisemblablement pas la même du début à la fin, le dénouement a lieu dans une salle manifestement plus grande que celle où débute le film, plus glauque aussi. Si la caméra suit les pas d’un client, peut-être ceux du personnage principal, c’est, semble-t-il, pour attirer notre attention sur l’état de la moquette de l’établissement ; il est vrai qu’on peut se faire une idée de la qualité de l’établissement où l’on se trouve en fonction de l’état de sa moquette, ça marche aussi bien pour les restaurants et les hôtels que pour les salles de spectacles comme celle qui nous concerne et dont l’état n’est visiblement pas brillant. Il se trouve que je me suis retrouvé il y quelques années, pour des raisons qu’il est indécent à dire, le nez plongé dans la moquette d’un établissement hôtelier où j’ai pu découvrir l’existence de tout un monde palpitant et souterrain, mais je n’ai plus osé y poser les pieds sans qu’ils soient chaussés.
Enfant, je considérais le statut social des hôtes relativement à leur moquette ; si elle s’étendait depuis la porte d’entrée, leur intérieur m’apparaissait alors comme le comble du luxe, l’endroit où j’aurais souhaité vivre plutôt que dans l’appartement de mes parents où l’on posait les pieds directement sur le parquet et où il était donc nécessaire de porter des chaussons ; le plus souvent, il s’agissait d’un couple, chacun avait son travail, pas d’enfant ou pas plus d’un.
Si j’avais été un soldat minuscule, le lieutenant ou le capitaine d’une escouade chargée de surveiller et contrôler une zone correspondant à une daïra, un groupement de communes, de quadriller cette partie de la moquette et d’en recenser la population, le cheminement d’un village à un autre eut été plus difficile les pieds emberlificotés dans les poils synthétiques de leur moquette.
Est-ce que Perec ne s’en occupait pas également de ces « choses » comme la moquette ou le papier peint ?
Il était question d’Hitchcock et nous voilà avec l’auteur de
La Disparition. C’est bien parce que je suis enclin à me perdre en de telles digressions que j’ai abandonné l’idée de composer un authentique essai. Ne restent que des bribes d’histoires et quelques réflexions.
C’est un travail de saltimbanques, de jongleurs, d’acrobates, d’illusionnistes, comme ceux qui se succèdent sur la scène du London palladium, la mise en scène du cinéaste britannique. Il prend le spectateur par la main, le met en confiance, lui raconte des histoires, lui jette un peu de poudre aux yeux, quelques clins d’oeil appuyées et le tour est joué. Le propos ou le mobile de l’action – le fameux MacGuffin – est sans importance, ce qui importe ce sont les péripéties qui mènent du point de départ au dénouement. Quelque part, le récit des trente-neuf marches est une mécanique que rien ne peut dérégler, à l’instar de mister memory qui ne peut rien faire d’autre que répondre aux questions qu’on lui pose jusqu’au risque de sa vie.

Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plait.

J’ai l’honneur de vous présenter un phénomène unique au monde !
Il apprend chaque jour cinquante faits nouveaux et s’en souvient !

Histoire, géographie, article de journaux, textes scientifiques.

Par millions, jusqu’au plus petit détail !
Mettez-le à l’épreuve ! Interrogez-le !

Mister Memory !

Une question, je vous prie !

Quand est mort Larbi Ben M’hidi ? Combien de kilomètres entre Paris et Alger ?

Une question à la fois. Près de 756 kilomètres.

d’après des images anciennes, plusieurs navires, le Ville d’Alger ou la Méditerranée, des navires où embarquent ou d’où débarquent des passagers endimanchés, leurs chapeaux sur la tête et leurs valises à la main, ils se déplacent à une vitesse légèrement accélérée, passent d’une image à une autre comme à l’intérieur d’un dépliant qui rassemblerait un échantillon significatif des curiosités touristiques, assis ou debout, immobiles, des indigènes que l’on reconnaît à leurs costumes non occidentaux semblent les observer avec curiosité et inquiétude

Combien de jeunes place de la Nation pour fêter l’anniversaire du magazine Salut les copains ?

Entre 150 et 200 000, à ce que l’on a dit.

des images en couleurs, un peu trop vives ou primaires comme celles des scopitones dans lesquels les yéyés font danser la jeunesse française des années soixante, naïves est le qualificatif qui leur convient le mieux, cadrées maladroitement, des figures mal disposées dans l’espace, des corps embarrassés ou pas à leur place, dans un paysage réduit à pas grand chose, le sol aride, au plus une maigre végétation, quelque miteux palmier, des cailloux, le début d’un mur de pierre, surexposés le plus souvent, d’un photographe amateur, qui s’est borné à rassembler ses camarades, en shorts et bronzés comme sur des clichés de vacances, pour conserver un souvenir des copains

Combien de jeunes français appelés en Algérie ?

Plus d’un 1 300 000 appelés ou rappelés, pour une durée de 18 mois ou plus.

Et la télévision en couleurs ?

En 1967, mais nombreux sont ceux qui ont continué à la regarder sur leurs postes en noir et blanc, plus de dix ans plus tard, encore.

pas sur l’écran de télévision, sur le mur blanc du salon, lorsque l’occasion se présente, un vieux copain est passé à la maison, si les enfants le réclament, on tire les rideaux sur le ciel encore gris, débarrasse les restes du dessert avant d’installer le projecteur de diapositives, dans la boite rangés dans un ordre inconnu, ces morceaux de film kodachrome dans leur cadre en carton ou en plastique, des fragments de ciel bleu qui couvrent presque la moitié de leur surface, un bleu irréel comme celui d’une fresque baroque italienne ou du décor d’une comédie-ballet, bien plus que d’une tragédie, recouvert d’un chapeau de brousse, d’un callot, ou la tête nue sous une tignasse déjà en désordre, Michel, Jean-jacques, Bernard, seulement des prénoms, à leur poste ou au repos, regroupés, devant la ferme qui leur sert de camp accroupis, debout et en vadrouille, appuyés contre un véhicule militaire, projetés sur le mur du salon, une diapositive après l’autre, sans la fluidité d’une lanterne magique, un montage convulsif, à chaque transition la machine hoquète, quelques secondes le rectangle aussi blanc que le mur du salon, comme s’il s’agissait de clichés perdus ou absents, la guerre invisible, le panier rechargé d’une dizaine d’autres diapositives, parfois des arabes, ils disent des bougnoules, des femmes, des enfants, des vieillards, dont les vêtement rendent incongrue ou tout simplement déplacée la présence à leurs côtés de ces hommes en uniforme

Dans le modeste cabaret d’Oxford street, les mégots jonchent la moquette, les numéros se succèdent sans transition, parfois sans attendre la fin de celui qui précède, les uns venant au secours de ceux qui se trouvent trop chahutés, peu importe la cohérence, le succès se mesure au nombre de pintes éclusées.
La scène est à présent entièrement plongée dans l’obscurité, un projecteur fait apparaître le corps d’un homme. Il est déjà assis, des ténèbres on dirait qu’il émerge, à chaque fois que son buste se déplace de l’arrière vers l’avant. Il est vêtu d’une chemise marron ou kaki, comme un uniforme, une chemise à manches courtes, les hommes de cet âge et de cette sorte se plaisent à porter des chemises à manches courtes, ce qui leur donne l’air entreprenant, laborieux, immédiatement prêt à l’action, de ceux qui ne craignent pas de remonter leurs manches, qui n’hésitent pas à plonger leurs bras là où les autres font des simagrées, à
faire usage de méthodes d’interrogatoire musclées. Sur ses bras nus et visiblement dégarnis, ne subsistent que quelques rares poils roux cernés par de nombreuses taches qui trahissent un âge avancé.
Des années se sont écoulées depuis les guerres coloniales, presque autant de morts qu’il reste de vivants ; parfois la mer et les oueds les renvoyaient, les morts, pour empoisonner les vivants, certains pensaient ; ils agissaient
en leur âme et conscience, inutile d’en parler à présent, il y prescription, encore moins d’en pleurer, de l’œil seul qui lui reste pour pleurer, l’autre clos, recouvert d’une mince enveloppe qu’on dirait de chair, cousue ou collée comme une paupière le matin au réveil. Le matin au réveil il fait le bilan des interrogatoires de la nuit achevée, ce qu’il a vu, ce qu’il a fait, ce qu’il a ordonné, des ordres nécessaires et moralement valables, il se justifie ; parle à tort et à travers comme le font les anciens combattants, qu’ils concevaient l’état d’urgence comme une solution intermédiaire entre le droit commun et la législation d’état de siège, de l’histoire ancienne la guerre.
Il semble parler tout seul, mais en réalité s’adresse au pantin assis sur ses genoux, une espèce de marionette de la taille d’un enfant, bricolée à la hâte, plus ficelée que costumée, dans des tissus colorées, comme une de ces vieilles poupées qu’on retrouve après de longues années au fond d’un coffre à jouets, on dit qu’elle a fait la guerre ; mon commandant, je te jure que je ne le connais pas ce
fellaga, mon commandant, elle lui répond, avec une déférence prononcée et un accent difficile à identifier, de l’est de l’Europe ou d’Orient, quelque chose de ridicule, comme surjoué ou forcé, et d’effrayant à la fois. Nous avons fait usage de tous les moyens nécessaires, pour détecter, démanteler et détruire une à une toutes les cellules terroristes, tous les moyens nécessaires, mais néanmoins humains.Rires.

Les ventriloques n’ont pas toujours eu recours à des marionnettes ou des pantins pour faire leurs numéros, les plus anciens donnaient la parole aux statues ou bernaient les spectateurs en leur faisant croire qu’une voix s’échappait d’un coffre hermétique et mystérieux, certains s’adressaient à des interlocuteurs imaginaires, d’autres se recouvraient simplement la main d’une perruque et plusieurs furent accusés de sorcellerie parce qu’on les soupçonnait de ramener les morts à la vie ou d’exhumer leurs esprits.
Un soir de l’année 1846, passage Choiseul, le plus long des passages parisiens, la foule se presse jusqu’à l’entrée de la salle qu’on ne nomme pas encore le théâtre des Bouffes-Parisiens, le tout Paris s’empresse d’assister au spectacle de Louis Comte, l’un des ventriloques les plus fameux de son temps, celui à qui Louis XVIII a décerné le titre de « physicien du roi ». On peut apercevoir le député Jules Favre, fardé de sa dignité républicaine, l’économiste Achille Fould, pas encore ministre, et madame, en pleine discussion avec le plus en plus influent Isaac Pereire qui a fondé avec son frère la Compagnie du chemin de fer Paris Saint Germain. Alphonse Lemerre, qui n’a pas encore ouvert une librairie dans le même passage Choiseul, s’entretient déjà avec Lecomte de Lisle de l’opportunité de publier dans un même recueil un ensemble de poètes contemporains et défend l’idée de le nommer l’Aube moderne contre le poète qui préfère le Parnasse ou les Muses contemporaines pour faire à la fois moderne et antique. Cette conversation arrange l’auteur des
Poèmes barbares qui fait mine de ne pas avoir aperçu Charles Baudelaire qui exhibe ce soir là sa maitresse métisse, Jeanne Duval. « Elle était grande, avec la démarche souple des noirs, et des yeux grands comme des soupières », écrira d’elle Nadar. Ce couple scandaleux comptait sur la présence de l’un de leurs seuls amis, Gustave Courbet, mais ce soir-là le peintre a finalement préféré travailler sur l’un de ses nombreux autoportraits.


Jeune, Courbet aimait déjà donner ses traits aux personnages d’inspiration romantiques qu’il peignait en s’inspirant des œuvres d’Hugo, Goethe ou Nodier, franc-comtois comme lui. Le plus célèbre est celui qu’on nomme Le Désespéré, cadré en gros plan si bien qu’il est difficile de quitter le regard effaré du personnage. Plus tard, il continua à se portraiturer sans pour cela prendre prétexte d’une scène de genre ; c’est le cas du Courbet au chien noir, toile sur laquelle il pose en gentilhomme campagnard mais élégant et semble nous toiser du regard. Il tient à la main la pipe qu’on retrouve dans sa bouche dans un portrait plus tardif, L’Homme à la pipe, où on le retrouve sur de son fait, de son art et de ses convictions. On raconte que Courbet aimait accompagner ce tableau d’une mention qui disait « Courbet sans idéal et sans religion ».
Ce soir là, sa figure peine à s’extraire du fond uniformément noir de la toile. On distingue à peine son habit que surmonte un mince col qui hésite à être blanc. Une chemise recouverte par la blouse du peintre ? Dispersé dans l’obscurité, sa barbe et sa chevelure ébouriffée. Ses yeux sont recueillis dans l’ombre, le reste du visage à peine éclairé, son attitude moins arrogante que sur nombre de ses portraits même si l’on est interpellé par la vigueur de ses traits, le surplomb bien charpenté au-dessus de ses sourcils, son nez viril et cette légère insolence des lèvres.
Il est difficile de garantir que son visage s’engage dans la lumière, on ne peut être certain non plus qu’il se retire dans l’obscurité ; peut-être qu’il se tient seulement un peu en retrait, nous contemple ou contemple les aléas du monde de là où il se trouve, une chambre ou un atelier faiblement éclairé. La ville regorge de lieux où s’abritent les ténèbres.

Sous les lambris du théâtre Comte, à l’orchestre s’est assis le général Aimable Jean Jacques Pélissier, futur maréchal de France, boudiné dans son uniforme et son bicorne sur les genoux, le même qu’il porte sur les photographies de Roger Fenton prises pendant la Guerre de Crimée, un uniforme qui semble ridicule tant il semble inapproprié à un théâtre de guerre, là debout et embarrassé par ses pantalons, ailleurs saucissonné et en équilibre précaire sur sa monture. Il faut dire que le matériel utilisé par le photographe britannique pour ce qui constitue le premier reportage de guerre en images, une lourde chambre photographique et des plaques de verre, nécessitait de longues expositions, officiers ou soldats prenaient longtemps la pause. C’est ce qui explique qu’ils aient souvent l’air un peu raides, on ne les voit jamais en action, uniquement au moment où les combats ont cessé ou n’ont pas encore repris, autour d’eux le paysage semble désert, de la guerre on ne voit que des pièces d’artillerie, des navires en grand nombre, des fortifications, seuls les quelques clichés des boulets ou obus qui jonchent le sol de «the valley of the shadow of death» permettent de se faire une idée de ce qu’on nomme – ironie des mots – la «première guerre moderne», pas une trace des près de 95 000 morts français, en majorité, il est vrai, victime du choléra ou du typhus. Pour leurs sacrifices quelques grands axes parisiens, le Boulevard Sebastopol ou le pont de l’Alma et son fameux zouave.
La guerre de Crimée n’est pas à proprement parler une guerre coloniale, même si elle met aux prises des empires coloniaux, mais sur les photographies de Fenton on peut apercevoir spahis et zouaves qui ont déjà fait parler d’eux lors de la colonisation de l’Algérie.

Approximativement un an avant qu’il n’assiste au spectacle de Louis Comte, le 18 juin 1845 précisément, le général Aimable Jean Jacques Pélissier a donné l’ordre à ses hommes d’enfumer la grotte de Ghar-el-Frechih dans le Dahra, montagnes de l’ouest algérien, où se sont réfugiés les habitants de villages voisins, des guerriers certes, mais aussi des femmes et des enfants ; les soldats français présents ce jour là compteront 760 cadavres entassés au fond de la grotte.

Près d’un an plus tard donc, dans son théâtre, passage Choiseul, Louis Comte, pour faire patienter le public avant la première féérie, fait l’un des tours dont il a le secret : à distance, sa voix semble s’ échapper d’une geôle dissimulée sous le sol du théâtre, de quelque catacombe d’où elle réclame désespérément qu’un spectateur lui vienne en aide. Ils sont nombreux à être saisis d’effroi, mais pas un ne bouge.

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