Tunis – Fukushima – M

D’où que tu viennes, que tu la franchisses en voiture pour rejoindre la banlieue, en direction d’ Aubervilliers ou Pantin, ou d’aventure dans l’autre sens, à pied peut-être que cela te laisse plus de temps, l’impression est la même, la porte de la Villette semble avoir été aménagé dans le plus grand désordre, chaque élément s’est ajouté à ceux qui l’ont précédé sans se soucier des apparences, des voies nombreuses et enfouies qu’il est impossible d’apercevoir mais sur lesquelles des convois grondent sous tes pieds, d’autres traverses, oxydées et ocres comme le ballast sur lequel elles sont couchées, laissées à l’abandon au sommet d’un dérisoire monticule recouvert de poussière et d’une végétation maigre et affaiblie par la soif, dans la confusion des rues débraillées qui s’achèvent brièvement ou qui se prolongent accablées d’un côté à l’autre du périphérique, diversement encadrées d’immeubles de bureaux construits à la hâte et de vieux bâtiments aux façades noircies, les meublés usés côtoient les hôtels lessivés en libre service, négligeable aux yeux des clients immobiles des cafés hors du temps et sourds aux passants affairés, aux conducteurs sur leurs sièges qui s’agitent, ne voient pas où ces lignes et ces courbes les conduisent, se contentent de suivre les noms qui se bousculent aux intersections, quelque part entre le boulevard MacDonald et le boulevard périphérique, cela ressemble à des branchements électriques assemblés négligemment, des câbles par endroits dénudés et emmêlés qui forment des noeuds, des renflements inquiétants, frictions qui pourraient mettre le feu, sur l’ancienne route de Flandre qui autrefois traversait les fortifications sans s’arrêter, des hommes à la peau cuivrée rassemblés dans un square qui grimpe à proximité de la voie rapide, là où elle forme une courbe après avoir enjambé un premier canal et avant d’en enjamber un autre, plusieurs centaines de tunisiens qui ont traversé la Méditerranée jusqu’à Lampedusa, parcouru l’Italie tout entière pour échouer dans ce déversoir de Paris, quelque part entre des entrepôts et le périphérique, il fait encore jour et ils sont vêtus de tenue légères, des vêtements de sport, des casquettes, de leurs voitures à l’arrêt des femmes tirent de quoi leur donner à manger, il n’y en a pas assez alors elles vont revenir, ceux qui sont déjà servis s’assoient et partagent leur assiette à deux ou à trois, les autres continuent à se déplacer brièvement d’un groupe à un autre , forment un être aux membres multiples et grouillant, mordent dans le fruit putride,

, quelques dizaines de mètres plus loin, Nisennenmondai n’est pas qu’un trio électrique féminin en provenance de Tokyo, c’est un engin propulsé par trois énergies motrices qui injectent au public une tension qui ne se relâche que lorsque le son s’éteint, c’est une turbine qui produit de la chaleur, une turbine qui contrairement à celle de Fukushima donne envie de se rapprocher plus près du noyau, tu t’avances encore de quelques pas de plus pour être irradié.

Il y a quelques jours, j’ai pris conscience que la tristesse pouvait modifier mon aspect physique, pas seulement gonfler mes yeux, déformer mes traits au point que je peinais à me reconnaître.

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3 commentaires pour Tunis – Fukushima – M

  1. BOZIER dit :

    … très beau texte !

    r.B.

  2. notatio dit :

    ton image dérobée en ville. nouveau visage aussi avec cette barre étudiante en construction (qui s’illumine la nuit d’ailleurs).

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