« no se puede mirar »

Entre 1810 et 1815, Goya réalise Los Desastres de la Guerra, 82 estampes gravés à l’encre noire, les troupes napoléoniennes ont franchi les Pyrénées depuis 1808, au nom des lumières renversé les réactionnaires bourbons, enclenché malgré tout ce qu’on considère comme la première guerre civile en Europe, des affrontements ou de la famine qui s’en est suivi le peintre n’a peut-être rien vu, « yo lo vi » titre-t-il pourtant l’une de ses gravures, le savoir importe peu parce qu’il ne s’agit pas d’un reportage, il ne relate aucune bataille décisive, pas plus qu’il ne met en valeur l’un des héros des combats,  « no se puede mirar » en nomme-t-il une autre, manière de dire qu’il n’exécute pas la geste historique, elle excède la représentation, il en noircit les traits au sens propre comme au sens figuré, les traits sont sommaires, ils ne s’attardent pas à dresser un décor, seulement le sujet, pendaison, empalement, décapitation pourraient avoir lieu à une autre époque ou dans une autre contrée qu’en Espagne, d’ailleurs il est impossible de se figurer qu’il en est ainsi, l’absence de ciel, de couleur, ne reste que ces traits gris ou noirs, les déchainements de l’orage dans leur soudaineté, expriment une terreur universelle, peu importe qu’elle se fasse au nom de principes républicains, Goya ne peut être soupçonné de collusion avec les bourbons espagnols, plus tard il quittera l’Espagne pour s’installer à Bordeaux, ces traits taillés ont jailli de lui, ils sont l’expression d’une répulsion pour la guerre, mais ils sont aussi les traces d’une brutalité qui subsiste en lui, « esto es peor », gravés à l’encre noire les mots ne peuvent en dire plus, il n’y a rien à voir, « Nada. Ello dirá », rien à voir avec les images d’une guerre proche ou lointaine, des hommes en armes, leur progression désordonnée, les carcasses de véhicules blindés abandonnés sur le bord du chemin, pas plus que les vociférations démentes d’un despote, il est plus facile de se figurer ainsi la sauvagerie intemporelle, sous les traits de l’aliénation, la violence exercée sans discernement, chaotique, pourtant il n’est pas négligeable que les armes employées par l’ensemble des belligérants aient été assemblées minutieusement dans les nations les plus policées, il est même signifiant que nous ayons proposé aux régimes qui réprimaient dans le sang les moyens de le faire plus proprement, puisqu’il s’agissait de maintien de l’ordre, nous disposons en la matière d’un savoir-faire raisonnable et efficace, pas dégoûtant, ce qui est dégoûtant c’est de le faire sans retenue, lorsque le sang coule, le problème avec les révolutions c’est que le sang coule, cela fait tache, cela on ne veut plus le voir, l’intérêt d’une révolution c’est ce qu’elle révèle, la brutalité bien sûr, celle qui n’est pas si éloignée, mais aussi la nature du pouvoir, parce que la violence exercée par des régimes autoritaires déréglés ressemble en réduction, sans l’efficacité qui nous est propre, à celle de nos républiques civilisées, pour toutes fins il s’agit de défendre une situation établie, le confort et les biens de certains, les défendre sous les apparences de la loi censée protéger l’intérêt général, sans vociférer, si le mécontentement déborde les forces entrainées pour maintenir l’ordre ont de quoi décourager même les plus déterminés, sans violence apparente, sans que le sang coule, cela on ne veut pas le voir.

L’intégralité des gravures au musée de Castres.

Publicités
Cet article a été publié dans éclairage. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour « no se puede mirar »

  1. mayamorando dit :

    Subtilité, ironie, ou entropie propres aux systèmes complexes :
    la récente invention (juridico-poétique) d’un délit de violence invisible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s