Jacques Bon / Courir

Ce vendredi 3 décembre, échange dans le cadre des Vases communicants avec Jacques Bon. Heureux de recevoir ici sa foulée. Et vous pouvez me retrouver à la table de son café du commerce.

Longtemps je me suis moqué de ces types qui courent au bord des routes, avec des fringues couleur perroquet et collants à la Frères Jacques ridicules. « Encore un qui court après sa jeunesse, et qui ne la rattrapera pas », je disais. Sauf parfois à voir un authentique athlète, le type avec la longue foulée qui semble voler sur le bitume. Là, respect.

Et puis voilà. Quarante-sept ans, c’est le bel âge pour courir après sa jeunesse aussi. Même si on le sait très bien, qu’on ne la rattrapera pas. Et puis un jour ça vous prend comme ça, de mettre les baskets — enfin, c’est pas des baskets, mais je ne connais pas d’autre nom, pour les chaussures à courir, le modèle à 15€ de chez Décathlon — et partir suer et souffler.

20 minutes, pour quatre petits kilomètres, au début c’est un monde. La machine est lourde, rétive. Comme ces vieux vélos qui avaient fait la guerre, qu’on gardait dans le garage de la maison à la mer, et qui avaient encore le phare peint en noir, avec juste une petite fenêtre rectangulaire. Souvenir de l’occupation.

Et peu à peu, on allonge le parcours, le temps. Un copain vous cède des vraies bonnes chaussures à semelles de vent, qu’il a achetées trop petites pour lui. On se fatigue moins, on fait moins de bruit, on est plus léger et ça va plus vite.

Le cardio-fréquencemètre, dont au bout de six mois je n’ai toujours pas bien compris l’utilité par rapport à une simple montre, sinon qu’il donne aussi l’heure du coeur : 140, petit rythme pépère. 150, vitesse de croisière ; 160, effort, vent, montée. Futile mais j’aime bien l’avoir sur moi. Je me dis que si je me casse une guibolle ou me fais renverser par une bagnole, avec ça les pompiers n’auront pas besoin de me chercher le pouls (quoi qu’ils ont maintenant des appareils qui mesurent tout, la saturation en O2 notamment, en mettant juste une pince au bout du doigt).

Arrive une grosse période de tensions et de stress. Courir comme un anxiolytique. Le matin. Le soir. La nuit. Entre minuit et deux heures, seul (évidemment) dans les marais, au clair de lune. Les premiers kilomètres, on ne pense qu’aux soucis. Puis le corps impose son rythme, sa foulée, au cerveau, qui se laisse peu à peu bercer. Il faut bien une demi-heure à quarante minutes pour ça. Et là le flot d’endorphines se déverse, on ne pense plus, juste on court. On court. On court. Une hypnose.

Ensuite ça va mieux. Les périodes difficiles à traverser n’ont généralement qu’un temps, toujours trop long. On se dit qu’on a tenu grâce à ça : courir. Et on continue, pas vraiment une drogue, non, un aliment, un truc pas vital, mais quand même essentiel.

L’envie d’aller courir, comme l’envie de se servir un pur malt le soir. D’écouter du Bach, Widor, ou Roberto Fonseca. De rouvrir un vieux bouquin de Moitessier. Peu importe l’heure, la météo. L’avantage de courir seul, c’est qu’on ne court que si on en a envie.

Il faut toujours (c’est pareil avec la natation) cette première demi-heure, pour arriver à juste être bien, en rythme, ne plus sentir la lourdeur, la maladresse, les réticences de la machine. Ensuite ça va bien, à peu près une heure. Et là, c’est les genoux qui commencent à dire « j’ai mal ». Le gauche surtout, depuis cette vieille entorse suite à collision avec le chien lancé à fond de train (40 kgs, le pépère).

Le meilleur c’est l’après. La douche. Le sentiment de repos, vrai, qu’on ne peut éprouver qu’après une vraie, fatigue physique. Le plaisir narcissique en se déshabillant devant la glace, de se dire qu’on est mieux qu’il y a quelques mois, ou années.

La satisfaction aussi, lors d’un crapahut en canyon ou en montagne avec un sac lourd sur le dos, de sentir que la machine répond présent, que le souffle ne faiblit pas, que la jambe n’est pas surprise plus que ça, de l’effort qu’on lui demande.

On ne rattrape pas sa jeunesse. Mais peut-être ça aide à supporter de vieillir, à se supporter tout court.

Publicités
Cet article a été publié dans Vases communicants. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Jacques Bon / Courir

  1. JB dit :

    Plaisir et honneur de se trouver ici, merci Philippe !

  2. Ping : « Sur les pas éclairés d’une chèvre khirgize  | «Flânerie quotidienne

  3. athanorster dit :

    Grand plaisir à lire ce texte, merci.

  4. Ah ! me donnerait presqu’envie de courir, j’ai dit presque…

    (dites la date du 3 mars là haut, c’est parce que vous n’avez pas couru depuis début mars ? 🙂 )

  5. Ping : Tweets that mention Jacques Bon / Courir | La vie dangereuse -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s