Des échafaudages (ch.3)

« tu verras une multitude de corpuscules s’entremêler de mille façons à travers le vide dans le faisceau lumineux et, comme soldats d’une guerre éternelle, se livrer combats et batailles, guerroyer par escadrons, sans trêve »
Lucrèce, De la nature, GF.



Avant de s’attaquer à la construction d’un échafaudage, il faut évidemment prendre en compte les caractéristiques propres de l’ouvrage, du bâtiment qu’on s’apprête à envelopper et dissimuler pendant un certain temps,  mais il est nécessaire aussi de se préoccuper des contraintes du site, de celles de la voirie, des heures de livraison, de la circulation, de celles de la nature du sol, du climat qui peut rendre à la fois l’installation et le travail plus compliqués, en général de tout ce qui concerne le confort et la sécurité des riverains ; pour les mêmes raisons, il est important, avant et pendant l’assemblage, de bien baliser l’aire de montage, de stocker et ranger le matériel en veillant à ne pas entraver la circulation des piétons comme des véhicules. C’est seulement après avoir pris le temps de vérifier le bon état du matériel, en prenant  soin de jeter et remplacer toute pièce endommagée, tordue ou cassée, que le montage commence.  L’échafaudage doit être le plus stable possible, à cette fin on pose ses pieds sur des semelles, des planches de bois qu’on a préalablement disposées sur le sol, d’un côté un tréteau, de l’autre un pied qu’on fixe et qu’on ajuste à l’aide d’un vérin à vis ; sur ces fondations, vont se glisser les uns dans les autres autant d’échafrans munis de barreaux que l’édifice à couvrir compte de superficie ;  les échafrans sont les éléments de base de l’échafaudage, deux tubes de métal avec un côté mal et un autre femelle, reliés par deux ou trois barreaux, tous identiques, qui s’encastrent les uns dans les autres comme le feraient les pièces d’un jeu de construction et permettent de bâtir un simple échafaudage ou un ouvrage plus complexe en multipliant les combinaisons, deux, trois ou quatre tours qu’on dresse comme devant  une place forte en vue de la prendre et qu’on assemble à l’aide de poutres, alors on élève l’échafaudage aussi haut que la façade à recouvrir le rend nécessaire puis, à chaque palier, on installe des planchers d’aluminium ou d’acier, des éléments de protection, des garde-corps, sur les côtés et parallèlement à la façade ; on solidifie l’édifice avec des contreventements qui joignent et tiennent fermement l’ensemble des tubes de métal, on amarre et on ancre tous ces éléments le plus possible avec des fixations supplémentaires, colliers à clavettes ou à boulons ; enfin, pour pouvoir circuler entre les différents niveaux, on pose des échelles.
Sur l’une d’entre elles, il est coiffé de son casque de chantier, bardé de ses gants et de ses chaussures de sécurité, grimpe jusqu’à se glisser sous la bâche qui recouvre presque l’ensemble de l’échafaudage ; à sa manière, il semble revêtir une armure ou un masque pour une cérémonie dont le passant ignore la signification, hors de leurs murs, mais à l’abri de la rue aussi, travaille caché ; il faut avoir l’œil, s’attarder quelques instants pour distinguer sous l’épiderme les muscles qui s’activent, réparent, ravalent, rénovent, frappent, percent, soignent les apparences. Même le fracas des outils se dissimule parmi le grondement de la ville. Ouvrage fantôme qu’on cache aux riverains, qui fleurissent aux beaux jours lorsque femmes et enfants sont partis se prélasser au soleil, ces assemblages temporaires doivent disparaitre à l’automne.

Souleymane est son prénom, Christophe  l’a appris  une semaine après être rentré de ses vacances au Maroc, il s’est d’abord préoccupé de savoir quand les travaux seraient terminés, des travaux qu’il croyait finis à son retour, mais la bâche recouvrait toujours la façade qui surplombe la librairie ; son prénom, il ne lui a demandé que lorsque son désappointement s’est un peu émoussé, il n’y était pour rien après tout et ils se croisaient tous les jours à l’heure du déjeuner ; le reste du temps il ne les apercevait pas, recouverts qu’ils étaient par l’immense toile de plastique. Ils n’ont échangé que quelques mots, Christophe, en vain, a tenté de lui parler de son voyage au Mali cinq ans auparavant, il ignorait tout des noms qu’il évoquait, soit Souleymane vivait dans une autre région du pays soit  sa prononciation était inadéquate ; dans un livre qu’il est allé chercher dans la réserve de la librairie, il lui a montré une photo de la Grande mosquée de Djenné, Souleymane ne l’avait jamais vu, semblait même étonné qu’un tel édifice se trouve dans son pays : de la terre crue et de l’eau, un carré de soixante-quinze mètres de côté, vingt mètres de haut, un toit soutenu par des dizaines de piliers de bois, plus d’une centaine de trous d’aération, jusque dans le toit, recouverts de dômes amovibles en céramique, au dessous des gouttières en tuyau de terre destinées à évacuer les eaux de pluie et, pour consolider les murs, une multitude de branches de palmiers qui donnent au bâtiment son aspect hérissé, son allure guerrière au milieu de l’espace presque désertique. À l’occasion de l’exposition coloniale de 1931, une réplique fut édifiée, cela Souleymane l’ignore aussi.

Pénétrant à l’intérieur de la librairie, Christophe a pensé à l’histoire que Souleymane pourrait raconter, qu’elle aurait probablement plus d’intérêt que les livres qu’il se disposait à mettre en vitrine ou sur les présentoirs qui font l’inventaire des nouveautés, pour la plupart des récits stéréotypés ou fabriqués, des histoires de pertes et de rédemption souvent, écrites sans effort et sans risque, à l’abri des salons. Est-on condamné à concocter une littérature de salons ?  Une littérature prisonnière de phrases étroites, rangées comme les meubles dans leurs intérieurs bourgeois, des univers calfeutrés et dépourvus de souffle, loin des mouvements du monde, qu’ils observent et dénigrent à distance sans rien y comprendre vraiment. « On ne dirait pas que c’est la guerre ici ». Il est facile de rester à couvert derrière les murs épais de Paris ou d’une autre grande ville occidentale, de se couvrir sous cinq ou six siècles d’un prétendu humanisme et de réprouver sentencieusement la barbarie supposée qui s’accroit, pensent-ils, là-bas, ailleurs, plus loin, dans la rue, à la périphérie, sous d’autres latitudes, sur d’autres continents.
Là-bas, du geste ample et brutal qui projette une poignée de terre, le récit de Souleymane pourrait s’enclencher, de la colère ou de la volonté d’échapper à la misère se mettre en route, parmi les préparatifs les prières et les conseils des anciens, la curiosité des plus jeunes, l’importance presque magique de l’eau, l’eau qui nourrit, l’eau qui lave, qui fait éclore, ramène à la vie, dans le même mouvement le pas qui s’avance dans les étendues désertiques, contre tout ce qui lui reste on lui donne le droit de grimper sur le toit d’un véhicule, les boursouflures de la carrosserie sous le poids des corps, la courbure des traces des pneus usés sur le sable, en direction du nord, de quelle manière il traverse les frontières, comment il a échappé aux contrôles, aux dangers, les balles des gardes-frontières, la profondeur de l’Océan, les recoins ou les hommes se glissent, où la lumière n’entre pas, le récit s’écrit dans l’obscurité, là où les forces primitives s’emploient encore, des groupes  solidaires, en quête de moyens de subsistance, traversent des espaces inhospitaliers, les déplacements ou la guerre, les restes d’une bataille, une bataille au début ou au cœur du récit, celle qui prend la vie ; rien à voir avec la compétition que se livrent les éditeurs et leurs cortèges à chaque rentrée pour obtenir des prix dérisoires, mais il faut bien vivre, alors Christophe fait étalage de tout son savoir-faire pour que ceux dont on parle, ceux qui font l’évènement, se retrouvent entre les mains de ceux qui sont venus pour les voir, les prendre en main et les ramener jusque sur la table du salon ou de la cuisine, des tranches épaisses mais médiocres, prédécoupées.
Sur la droite en entrant, il a disposé, sur la table la plus grande, l’ensemble des romans de langue française, ceux qui sont le plus attendus, en gros caractères les noms de ceux que les lecteurs ne peuvent ignorer, leurs portraits parfois les accompagnent, puis un peu plus loin, déclinés selon une gamme de couleurs réduites, ceux qui peut-être à leur tour se feront un nom ou disparaitront, au pilon ou dans les caisses des soldeurs. En face, à gauche en entrant, une autre table plus petite où il a regroupé les romans étrangers selon leur continent d’origine, les anglo-saxons en nombre, les hispaniques et les sud-américains, les émergents d’Asie ou d’Europe de l’est, les esseulés ou les exotiques.

Dans l’un de ceux-là, le récit ou plutôt l’exposition d’un monde où toute vie humaine a disparu, ne subsistent (et encore le mot est inadéquat) que des zombies, des morts-vivants, des êtres réanimés, recouverts de plaies diverses et en partie en décomposition, apparus on ne sait comment ni pourquoi ; lorsque le livre commence ils sont déjà présents sans que l’on sache par quel prodige ou quelle catastrophe il se sont levés, on suppose seulement qu’ils sont la cause de la disparition des êtres humains vivants, qu’ils les ont dévorés les uns après les autres et qu’il n’en reste plus aucun, pas même ce héros qui dans les films de zombies demeure le dernier, résiste à l’invasion avec quelques compagnons, ce qui semble toujours irréalistes puisque les morts sont nécessairement beaucoup plus nombreux que les vivants, seulement ils se déplacent très lentement, boitent le plus souvent, sont dépourvus de pensées, sont dans l’incapacité de réfléchir et font donc des cibles faciles ; enfin, dans les pages du livre qui nous intéresse, nul n’a résisté et les morts-vivants continuent à déambuler sans aucune raison, peut-être à la recherche de chair humaine, vu du ciel cela ressemble, est-il écrit, aux migrations saisonnières de troupeaux à la recherche de terres plus arrosées et plus fertiles, mais sans aucune logique, les uns et les autres se déplaçant dans des directions opposées et ne se regroupant que par hasard, parce que leurs routes se sont croisées, on imagine que cela peut durer éternellement, même s’ils ne trouve nulle part de quoi se nourrir, puisqu’ils ne peuvent mourir étant-donné qu’ils le sont déjà, morts ; après quelques temps, on se demande comment il est possible de poursuivre sur plusieurs centaines de pages un tel sujet, un monde en ruine, sans passé ni futur, où aucune péripétie ne vient insuffler quelque intérêt et où les personnages, qui n’en sont pas vraiment, sont dépourvus d’identité, de conscience, ne communiquent pas avec leurs congénères, ne nous transmettent aucune information, aucun sentiment, ont un comportement erratique, déambulent au hasard en produisant  des borborygmes réguliers et incompréhensibles ; dans de nombreuses pages, le livre constitue une véritable histoire naturelle, fait l’inventaire de toutes les espèces végétales qui se sont emparés des villes moyennes ou des plus grandes agglomérations depuis la disparition des êtres humains vivants, des herbes folles jusqu’aux buissons, des espèces familières comme les orties mais aussi des espèces exotiques comme celles que les botanistes furent surpris de découvrir dans les ruines de certains quartiers de Berlin détruits entièrement par les bombardements alliés  dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, le robinier, la clématite, l’ailante qu’on avait importé de Chine au 18ème siècle et cultivé dans certains jardins du centre-ville et que les plus de cent millions de tonnes de bombes explosives ou incendiaires anglo-américaines disséminèrent dans les gravats, un substrat calciné qui s’avéra un milieu plus que favorable à leur développement ; cette végétation qui est sur le point de conquérir le paysage, semble aussi monopoliser de plus en plus de pages à mesure que le livre progresse, jusqu’à ce que le tableau se focalise sur l’un des zombies qui s’est immobilisé, ne poursuivant plus cette déambulation qui leur est caractéristique, s’est assis et , plus étrange encore, même s’il demeure rigide et les yeux obstinément vides, dans l’incapacité de lire, tient entre ses mains un livre, La guerre et la paix nous précise ces lignes, le chef-d’œuvre de Tolstoï ouvert approximativement en son milieu, un peu plus avant peut-être, quelques jours atour de noël, entre 1809 et 1811, toute la petite troupe est costumée, Nicolas, Pétia, Sonia et Natacha, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonnées au bouchon, entreprennent une course nocturne en traineau, il fait nuit, mais la neige et la lune éclairent le chemin, à perte de vue la plaine féérique, parsemée d’étoiles d’argent, le tintement des clochettes, les cris des masques et le grincement des patins, quelques jours après une partie de chasse, un loup, quelques jours aussi ou quelques semaines ou quelques mois avant le passage de la fameuse comète de 1911, annonciatrice peut-être de calamités sans nombre et la fin du monde, Austerlitz, Iéna, Wagram sont derrière eux et les troupes napoléoniennes s’approchent de la Moskova, ce que le mort-vivant ne peut lire dans le livre qu’il tient dans ses mains, le livre qui est un objet plus vivant que lui.

Le livre se trouve rangé sur l’un des murs de la librairie, c’est un classique et un client est toujours susceptible de le réclamer, soit qu’il soit venu spécialement pour le trouver, soit que le désir l’ait pris subitement alors qu’il se trouvait là  à visiter les rayonnages à proximité de l’endroit où se trouve le livre, quelque part entre Tchekhov et Tourgueniev, le classer ainsi par nationalité et par ordre alphabétique n’a rien d’original, mais c’est le moyen le plus simple pour que la clientèle le retrouve sans peine, même si la proximité linguistique ne se renforce pas d’une affinité plus manifeste.
Il n’aurait pas semblé inopportun de retrouver à Saint-Pétersbourg le narrateur d’A la recherche du temps perdu, dans le salon de l’une de ces duchesses qui traversent le roman de Tolstoï, pour prêter l’oreille à leurs médisances, retenir leurs tics de langage, observer celles qui perdent du crédit, celles qui en gagnent, qui sont les nouvelles souveraines de la bonne société russe, quelles sont celles ou quels sont ceux qui s’accommodent le mieux des privations de la guerre, de quelle beauté était la robe que portait Natacha, pour échanger quelques mots avec Pierre avant de jeter un œil distrait par l’une des fenêtres et voir que le ciel a l’air d’une immense mer turquoise qui se retire, que cela donne à la ville l’apparence d’une cité exotique ou orientale, une de celles décrites dans les Mille et une nuits ou peintes par Delacroix.
Il n’aurait été déplacé non plus de permettre à Fabrice Del Dongo d’accéder enfin aux sentiments que procure la victoire, de lui permettre  de se retrouver au cœur de la bataille de Borodino, entendre siffler les balles, des balles qui firent plusieurs dizaines de milliers de morts, notre héros aurait peut-être été étonné de voir qu’il faisait nuit en plein jour,  dans ce brouillard aurait-il aperçu Koutouzov donner l’ordre de se retirer ? l’Empereur se résigner à rester sur place avec la Grande armée ? notre héros aurait-il survécu à la Retraite de Russie ? au froid ? à la faim ? serait-il tombé amoureux de Natacha et aurait-il fini ses jours dans un monastère orthodoxe, un de ceux où vit Aliocha Karamazov, plutôt que dans une Chartreuse de Parme ?
Et puis comment ne pas imaginer la nymphe Calypso recueillir l’Empereur après son naufrage, le retenir dans ses grottes creuses, le désirant pour mari et crier sa colère lorsqu’Hermès vient lui annoncer, à la demande de la déesse aux yeux pers, de libérer le rusé corse pour qu’il poursuive son Odyssée.
Alors, à Waterloo, sur la Marne ou dans une clairière des Ardennes, on pourra le voir lui aussi, ce bras levé brandissant un sabre inutile, anachronique, se voir miroitant sur la lame nue, avant qu’il s’effondre, l’ « homme cheval », ce guerrier de mots et de papier.

Invisibles, derrière les étagères, se cachent des fils qui relient les livres entre eux, plutôt c’est le lecteur, lorsqu’il pénètre entre ces murs, qui leur donne vie, les assemble, les phrases qui glissent d’une ligne à l’autre, font le voyage d’un chapitre à marcher dans la campagne normande jusqu’à un paragraphe perdu dans l’Océan Pacifique ; on ne peut réduire la librairie à ses étagères bien rangées qu’égayent parfois quelques opérations promotionnelles, les livres ne sont pas des produits comme les autres, on ne s’approche pas d’eux, on ne les considère pas, ne les manie pas comme s’il s’agissait de conserves ou de paquets de lessive, un dialogue s’instaure entre le lecteur et son livre, une conversation intime, comme une manière de se réfugier ensemble dans une alcôve,  une anfractuosité hors des limites ordinaires de l’existence, mais chaque livre est aussi le représentant de tous les autres, une porte vers cet édifice débordant, de mots certes, mais aussi d’idées, d’images, d’analogies manifestes, de correspondances profondes et secrètes ; une librairie, une bibliothèque publique ou privée sont des formes visibles de la pensée, de l’imaginaire et cette sorte d’intelligence, cette musique ou cette danse qui s’enclenche lorsqu’on s’y retrouve , il est possible de l’assembler d’autant de manières qu’il y a de lecteurs, même si certaines se ressemblent ; ainsi les rhapsodes ou les trouvères ne disaient jamais exactement le même récit.
Sur l’un des murs de la minuscule remise qui lui sert de bureau, Christophe a accroché la photo de la bibliothèque de Warburg, avec sa forme elliptique elle ressemble aux ordinateurs d’autrefois, ceux dont la machinerie et la mémoire occupaient plusieurs dizaines de mètres carrés ; d’un certain point de vue, les volumes alignés sur ces étagères courbées ne différent pas de l’image qu’on a du contenu de l’ordinateur lorsqu’on le défragmente, une mémoire ; le visiteur qui s’y aventure, lorsqu’il saisit un ouvrage, enclenche à l’intérieur de cet assemblage toute une réaction en chaine, qui peut le conduire d’un roman tout ce qu’il y a de sérieux  à un ouvrage d’anthropologie, un manuel d’astrologie ou un recueil de poésie ; il existe une quantité de connexions, de contigüités et d’associations potentielles, virtuelles peut-on dire, c’est-à-dire qui demandent à être actualisées par le lecteur ;  elles sont aussi invisibles que les fils qui se dissimulent dans la librairie, ces synapses qui joignent les livres les uns aux autres, conduisent le lecteur dans une multitude de directions possibles ; là, d’un point ou d’un autre peut s’enclencher un mouvement, un devenir de la pensée, un mouvement circulaire (comme celui d’un disque dur) qui s’apparente à une danse ;  la danse comme forme visible de la pensée, danse comme celles qu’Aby Warburg s’est efforcé de révéler dans les tableaux ou les fresques du Quattrocento, chez Giotto ou Domenico Ghirlandaio ; danse comme celle du serpent chez les indiens pueblos, à laquelle Warburg n’a pas pu assister au cours de son voyage en pays Hopi après 1895, mais qui lui a servi de point de départ pour sa conférence  du 21 avril 1923 dans la clinique de Belle-Vue à Kreuzlingen où il était interné et où il conversait avec des phalènes, de petits papillons qui volaient la nuit dans sa chambre ; le rituel dure plusieurs jours, après avoir cherché les serpents, on les rassemble dans les kiwas, ces lieux souterrains, dissimulés sous le village et auxquels on accède à l’aide d’une échelle,  c’est là que les hommes peuvent entrer en communication avec les esprits, là que des fils sont tendus vers l’univers tout entier ; là, après avoir tracé une figure sur le sable, on danse, on chante, on manipule les serpents, avec les mains, avec la bouche aussi, ils ne mordent pas et, à la fin, ils sont rendus, à la vitesse de l’éclair, à la nature, comme pour déchainer l’orage, convier la pluie ; Warburg voit dans ces rituels une forme de survivance des cérémonies dionysiaques de l’Antiquité et donc comme la forme archaïque que l’homme a d’entrer en communication avec les forces profondes du monde, une manière de se connecter à cette matière invisible, fantôme, à cette mémoire.

Sur le trottoir, lorsque la lumière du jour faiblit et que les lampes s’allument derrière les fenêtres des appartements, les déplacements, les mouvements de Souleymane, sous la bâche qui recouvre la façade, ressemblent aux gestes des figures d’un théâtre d’ombres comme ceux que l’on trouve en Chine ou ailleurs sur le continent asiatique, les échafaudages  aux tréteaux sur lesquels le spectacle a lieu ; un passant, s’il était attentif, pourrait distinguer les traits d’un empereur ou d’un roi, sa barbe blanche ou son chef fleuri, sur les couvertures blanches aussi, les chevaliers assis et, à mesure que les ouvriers se déplacent sur l’ensemble de l’échafaudage, comme les lignes se poursuivent ou les pages se tournent, voir que se jouent là des batailles, des sièges du passé, le rideau s’enflamme et les murs mis en pièces , il semble qu’ils marchent sur la cendre et le sang, le sang qui jaillit sur la bâche et la page, quand sonnera-t-il l’olifant ?
Il n’est pas aisé de faire entendre le fracas des combats, de l’écrire ou de le représenter, on a déjà tenté les épithètes alignés, autant de dépouilles sanglantes, les mêmes qui quelques pages plus haut paradaient, les mêmes qui, quelques lignes plus loin, cherchent à se massacrer, le rideau devient rouge sang, les lignes aussi, c’est ce qui est écrit pour que ce soit ce que l’on voit, et à plusieurs reprises, sur les pages encombrées déjà, il est chimérique de vouloir repartir à zéro, les lignes sont comme les artères des villes, pleines de voix et de signes, toutefois il est possible encore de raturer, ravaler, rénover, réitérer, réévaluer, rêver, malgré la fatigue, la charge du sommeil, on distingue des coups de masse ou de marteau, discerne la vibration du mur qu’on perce, la rumeur du chantier.

 

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