La ronde de nuit (ch.2)

Les Pays-Bas accueillent aujourd’hui plus de 800 000 musulmans dont près de 300 000 sont d’origine marocaine. La grande majorité d’entre eux vivent dans les grandes villes comme Amsterdam ou Rotterdam et sont regroupés dans les quartiers les plus pauvres où le taux de chômage est élevé. Depuis une dizaine d’années, leur présence est devenue une question centrale du débat politique dans le pays. Lorsque Théo van Gogh, petit-fils de Théo van Gogh, le frère de Vincent, le peintre, et réalisateur d’un film qui traitait du sort des femmes dans l’Islam, est assassiné par Mohammed Bouyeri, un islamiste marocain, le 2 novembre 2004, ce débat va prendre une tournure xénophobe prononcée, conduisant le PPV, Parti pour la liberté, à la seconde place aux élections européennes de 2009.
Pourtant, les échanges entre ceux qu’on appelait autrefois les Provinces-Unies, le pays le plus tolérant d’Europe et qui accueillit Descartes, et le Royaume aujourd’hui alaouite ne datent pas d’hier. Au XVIIème siècle déjà, ils signaient un traité facilitant la libre circulation des biens et des personnes entre les deux pays. Comme dans le cas de l’Afrique du Sud ou des Indes néerlandaises, actuellement l’Indonésie, c’est la Compagnie des Indes Orientales qui prendra en charge l’exploitation des richesses du Maroc. Fondée en 1602, la Vereenigde Oost-Indische Compagnie ou VOC est le regroupement de petites compagnies qui préexistaient dans le pays, dans le but de concurrencer la puissante République de Venise dans la Méditerranée et la couronne espagnole sur l’Océan Atlantique.
La Compagnie des Indes est la première société anonyme capitaliste de l’histoire à émettre des actions et des obligations, un véritable Etat dans l’Etat capable non seulement de lancer sur toutes les mers du monde plusieurs dizaines de navires, mais aussi d’entretenir une armée pour défendre ses biens. Les bénéficiaires de cette entreprise, ce sont les bourgeois néerlandais, à la fois d’austères calvinistes et des notables obsédés par l’accroissement de leurs richesses et de leur honorabilité qu’ils s’efforcent de mettre en valeur par l’édification de leurs maisons en pierre mais aussi par les portraits qu’ils commandent aux plus illustres peintres de leurs provinces.
À partir de 1640 et surtout après la mort de Saskia, sa femme, le plus grand d’entre eux, Rembrandt, ne se satisfait plus de cette représentation des apparences. Il est devenu célèbre en 1632 en peignant un groupe de notables de sa ville natale, Leyde, qui assistaient au spectacle d’une dissection que pratiquait le professeur Nicolaas Pieterszoon Tulp, La leçon d’anatomie, jetant au milieu de leurs regards ébahis un cadavre blême et rigide et il a couronné sa renommée en portraiturant le capitaine Frans Banningh Cocq et sa milice municipale en pleine manœuvre alors que ces compagnies ne servaient plus à rien depuis la fin de la guerre contre les espagnols, uniquement à parader dans les rues d’Amsterdam, plus menacées par les eaux que par les invasions catholiques ; et c’est ainsi qu’il les représente, ces distingués personnages comme s’ils se rendaient lourdement déguisés et en troupe à un carnaval du Brabant ou du Limbourg, alors que lui-même se dépeint plastronnant un étendard à la main. Et ce n’est pas parce que Saskia se meurt que la nuit a l’air d’engloutir la scène mais parce que ces messieurs ont préféré dissimuler leur ridicule dans une remise et que la poussière a envahi la toile que nous nommons aujourd’hui La ronde de nuit.
Saskia est morte et Rembrandt ne veut plus peindre leurs dignités, il préfère graver de sa pointe des mendiants, des scènes bibliques ou champêtres, des scènes galantes aussi et Hendrickje, sa nouvelle compagne qui a peut-être vingt-trois ou vingt-quatre ans. Hendrickje, il l’a peint en élégante, en Bethsabée à sa toilette, à sa fenêtre, en déesse grecque, comme Saskia elle devient son modèle, mais toujours elle semble surgir graduellement de l’obscurité, il harmonise les couleurs d’une étoffe, d’un voile, d’une chevelure avec le fond de la toile si bien que sa figure parait s’extraire de la matière picturale qu’il laisse presque à l’état brut, à l’état d’élément ; il procède de la même manière avec les personnages mythologiques, les figures religieuses ou les derniers notables qui lui passent commande mais qui refusent de le payer parce qu’ils ne se reconnaissent pas.
Il s’aperçoit, lui, lorsqu’il se peint à tous les âges de sa vie, il voit ses traits insensiblement s’estomper, son visage se fondre dans la masse brune du tableau, il gratte l’étoffe pour laisser apparaitre la teinte de la toile, pour faire passer encore un peu de lumière.
Le clair-obscur : Vincent van Gogh, le peintre, le frère de Théo, le grand-père de Théo, celui qui sera tué par un islamiste, raconte à son frère, dans une de ses lettres, qu’il a trouvé, sous l’une des eaux fortes de Rembrandt, le texte suivant : « In medio noctis vim suam lux exerit » (au milieu de la nuit, la lumière répand sa force).

A l’aube, aux porte de Paris, de l’autre côté du périphérique qui gronde modérément pour l’instant, la nuit ne s’est pas éclipsée encore, un fond bleu mate, quelques points lumineux colorés, des signaux essoufflés et, plus haut, les premières lucarnes éclairées, les premières fraicheurs de la fin de l’automne les ont obligés à se couvrir sous leurs uniformes, piétinent discrètement pour ne pas attirer l’attention, , n’échangent pas un mot, par petits groupes éparpillés, cerné méthodiquement les abords de trois bouches de métro, une boulangerie qui s’éveille à peine, les boutiques de vêtement, de téléphones mobiles et d’optique sont closes, l’heure où les ouvriers, les agents d’entretien et les femmes de ménage se rendent au travail, aux alentours ils ont répertorié au moins trois foyers africains, sont donc nombreux à prendre le métro chaque jour, probablement un nombre important de clandestins, ils se sont organisés pour qu’aucun ne leur échappe, par quatre ou cinq en uniformes à l’intérieur de la station, en apparence un contrôle ordinaire, pour que cela ait l’air vrai la préfecture a convié des contrôleurs du métro, les autres se sont répartis à l’extérieur, en civil, en plusieurs cercles concentriques, à cinquante, cent-cinquante et trois cent mètres du point de contact, impatients de passer à l’action.
Enfin, les premiers clients s’avancent en direction de la station, certains sont seuls, d’autres bavardent et marchent d’un pas plus lent, on les laisse traverser les mailles du filet pour ne pas effrayer ceux qui sont un peu plus loin, ignorant le déploiement de forces, les premiers descendent et pénètrent dans la station, l’un deux cherchent à rebrousser chemin, se trouve happé par le premier cercle et conduit dans le métro, d’autres s’avancent sans avoir aperçu les interpellations  précédentes, à nouveau l’un d’eux fait marche arrière à l’approche de la station, échappe au premier cercle ; à son tour maintenant, Miguel s’avance avec son collègue vers le client récalcitrant, parviennent à s’approcher sans qu’il s’en rende compte, son regard est encore tourné en direction des agents regroupés à proximité de la bouche du métro et auxquels il a échappé, croit naïvement qu’il est sorti d’affaire, à l’instant où il rejoint le second cercle, Miguel le saisit par les bras, sans ménagement, écrase tout son corps sur le bitume humide, le client qui se débat en vain, il lui attache les poignets avec les menottes, il semble plus calme à présent, il le relève en le tirant par le col, sent sur sa main la chaleur de son cou, l’entend expirer malgré le bruit continu du périphérique qui s’est rempli alors, le fait tourner sur lui-même et est frappé de l’éclat de son visage qui se confond pourtant avec le grain gris bleuté de l’obscurité.

En quelques minutes, Miguel a parcouru plus d’un tiers du périphérique, flot continu des carrosseries encastrées, poursuivi pendant près d’une quarantaine de kilomètres sur l’autoroute vers le sud, sans dire mot, sous la pluie n’a jamais quitté la voie de droite, poursuivi cette lente évacuation vers la périphérie, pris un embranchement qui l’a conduit sur une route nationale à trois voies, traversé une zone d’activité commerciale, meubles bon marché, cheminées en kit, supermarché et grill familial. Il fait encore jour mais le ciel s’en fout alors il a allumé ses phares pour y voir plus clair, balaient d’une gerbe lumineuse la route plus étroite et le fossé, les arbres presque nus et amaigris à l’approche de l’hiver, retrouvé un paysage familier, des habitations et des fenêtres éclairées, pris un virage à gauche, éclairé les murs blancs de crépis de la première maison du lotissement où il vit, fait le tour d’une première place cernée par cinq maisons identiques, poursuivi tout droit et retrouvé une autre place semblable, puis de nouveau tout droit jusqu’au dernier cercle d’habitations.
Le portail est encore ouvert, il a garé sa voiture sur l’allée qui mène au garage sans se souvenir que celle de sa femme n’est plus à sa place, à l’intérieur, depuis plus d’une semaine, depuis qu’elle l’a quitté, elle en avait assez de vivre avec lui, il ne lui décrochait plus un mot, impossible de lui raconter sa journée, encore moins évoquer son travail, tous les soirs de la semaine, à peine un bonjour le week-end, sans aucune explication, elle a filé, il n’a même pas cherché à comprendre, c’est comme s’il ne s’était rien passé, en longeant le mur de crépis, il n’a pas essayé à se protéger de la pluie, pas pris le soin d’ôter ses chaussures en entrant, allumé dans le vestibule puis dans la cuisine, pris une bière dans le frigo et bu une première gorgée sans s’asseoir, entendu une voix en provenance du salon, n’a même pas paru surpris, il a oublié ce matin d’éteindre la télé en partant, une voix qui articule exagérément sans reprendre son souffle, comme une opération promotionnelle dans le supermarché voisin, dans la pénombre du salon, un visage brillant, des couleurs saturées, sur l’écran de la télé, il s’est avancé et assis sur le grand canapé en simili cuir, des sourires forcés, une pantomime ridicule, un jeu aux règles mystérieuses, sur l’autre chaine des bureaux et une intrigue compliquée, il s’est assoupi sans s’en apercevoir.
Lorsqu’il s’est réveillé, sans savoir s’il faisait encore nuit, les stores ne laissaient passer aucun rayon de lumière, impossible de lire l’heure sur l’écran du réveil, de toute façon il a oublié de le remettre à l’heure depuis la dernière panne de courant, s’est relevé difficilement, déplacé lentement dans le couloir jusqu’à la chambre, il s’est écrasé tout habillé sur le couvre-lit à motifs imprimés, attendu quelques minutes que le sommeil l’emporte, sans réussite, s’est relevé pour allumer l’ordinateur, patienté le temps qu’il ronronne, ses yeux se sont plissés un peu quand l’écran s’est allumé, il a consulté sa messagerie, seulement les innombrables annonces publicitaires ou les concours et les sommes qu’il pourrait remporter si seulement il jouait, s’est glissé dans un de ces salons où des femmes sont offertes par catégories, celles qui sont jeunes, qui sont vieilles, celles qui fument, qui s’épilent, qui ne sont pas vraiment des femmes, celles qui se masturbent, qui sont pris par plusieurs, devant leurs maris, par devant, par derrière, attachées, humiliées, l’une d’elles s’est installée seule sur un canapé, dit des mots dans une langue étrangère, sans transition elle s’est retrouvée presque entièrement nue sur le même canapé à côté d’un homme au crane démesuré, ils se sourient et échangent quelques mots toujours dans une langue étrangère, rapidement elle prend son sexe tout aussi démesuré que sa tête dans sa bouche, Miguel ne goûte pas ces préliminaires, avec sa souris gagne un peu de temps, par derrière la femme a le visage caché par ses cheveux, par devant elle le regarde fixement comme pour l’encourager, lui dit deux ou trois mots toujours dans une langue étrangère, il accélère alors elle gémit puis crie, debout il éjacule sur son visage tandis qu’elle est à genoux, Miguel a conclu mais il n’est pas satisfait.
Dans une semaine ou deux, il se rendra à Amsterdam, de Paris jusqu’à Lille il pourra rouler vite parce qu’il est de la maison, en Belgique fera plus attention parce que la vitesse est limitée à 120 km/h et qu’il y a de nombreux radars disséminés sur l’autoroute, Gent, Antwerpen, Breda, Utrecht et il y est, dans le quartier rouge il prendra d’abord une pinte dans un pub en regardant un match de foot sur un écran géant, n’ira pas fumer dans un cofee shop parce qu’il sait que le cannabis y est de mauvaise qualité, passera peut-être devant le Oude Kerk, la plus vieille église d’Amsterdam où est enterrée Saskia, fera le tour des vitrines où les femmes, comme sur son écran d’ordinateur, s’exposent, déguisées et accessoirisées comme des figures de Rembrandt, il les collectionnaient, le peintre hollandais, les étoffes précieuses de toutes les couleurs, les tentures de lit, les coussins italiens ou les chaises espagnoles, des globes terrestres et des armures, des hallebardes et des éventails indiens, des pelisses de fourrure, les tapis d’orient et les miroirs d’ébène, on trouve de tout dans l’inventaire de ses biens qu’ont fait les huissiers dans sa demeure de Sint Anthoniesdijk le 25 et 26 juillet 1656, des moulages de toutes les parties du corps, des bustes de Socrate, Homère ou Héraclite, ses propres tableaux, dessins ou gravures, des personnages mythologiques ou des scènes religieuses, des œuvres de jan Lievens, son associé lorsqu’il a ouvert son premier atelier, des copies de Carrache, Raphaël, Mantegna ou Rubens, des originaux de Van Eyck ou Guido Reni, il conservait tout cela dans son disque dur, Rembrandt, inutile de faire le voyage jusqu’à Rome, pas nécessaire de se déplacer pour voir ces œuvres, de peindre d’après nature non plus, il lui suffisait de les faire poser plusieurs semaines dans son atelier les notables qui s’impatientaient, costumés avec capes et armures, un sceptre à la main, chaussés de souliers dorés et une bible ancienne sur les genouxs, vêtus comme des courtisanes, comme celle avec laquelle Miguel est monté, dans la chambre elle lui demandera en français mais avec un accent indéterminé s’il préfère qu’elle se déshabille, il ignorera si elle est hollandaise, surinamienne, indonésienne ou marocaine, une de ces nationalités qui ont émigré aux Pays-Bas à partir des années soixante, il se déshabillera dans le noir parce qu’il préfère quelle ne le voit pas faire, à la lumière de la lampe de chevet elle lui dira qu’il ressemble à un personnage de Rembrandt éclairé ainsi.

Publicités
Cet article a été publié dans 1999. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s