Tranchée

Sur la table, la main droite, la paume légèrement appuyée contre le bord, à l’endroit où elle est la plus épaisse, bombée, la paume, du poignet surgit pour saisir, envelopper, presser, là où l’effort se concentre, les souffrances naissent ou s’éteignent, à l’endroit où elle est la plus malléable, la main, profonde.
Le plus petit doigt suspendu dans le vide, se balance par intermittence, s’immobilise parce qu’il sent qu’on l’observe, rejoint les autres sur la table.
Jusque là, elle s’est appliquée à mener à bien les affaires les plus quotidiennes, la main,  machinalement, mais à présent elle n’a plus rien à faire, profite de ces instants d’inactivité, ne sachant pas très bien quand il faudra à nouveau entrer en action,  les taches que désormais il faut accomplir ; à tout prendre elle préfère les plus répétitives, celles qui se conduisent sans réfléchir, les incertaines elle les trouve difficiles, la tension qui s’installe dans tous ses muscles avant d’enclencher le geste, la peur de trébucher, de se blesser.
Alors qu’on se lève, elle décide de ne pas suivre le mouvement, de se désolidariser du bras, décidé à demeurer seule sur la table ; elle n’a rien prémédité, seulement, au moment d’accompagner le reste du corps, elle s’est trouvée paralysée ; de nouveau manipuler, pousser, contenir, contraindre, elle n’a pas pu s’y efforcer, cela devait arriver ; on l’observe sévèrement, mais rien y fait, elle reste là.
Après quelques minutes, la main change progressivement de couleur, à partir des veines dispersées sur l’ensemble de sa surface, le lombric qui serpente autour des articulations vire au bleu foncé, au violacé ; elle ressemble de plus en plus à un steak avarié, oublié un peu trop longtemps au réfrigérateur ; dans la poêle brulante, on la saisit sur chaque tranche, on la laisse cuire plus longtemps que de coutume, qu’on élimine la gangrène qui déjà s’installait ; on le constatait à l’odeur. En mobilisant toutes les molaires, on parvient à mâcher les morceaux que la main gauche a tranchés seule, elle a éprouvé beaucoup de difficultés à le faire, mais elle s’y fera avec du temps et de l’exercice.

Publicités
Cet article a été publié dans poèmes par temps de crise. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s