Deux tragédies de Racine

Quand je ne dors pas, quand je ne marche pas, quand je ne déprime pas, ces jours-ci, je lis Racine.
Hier matin, je me suis levé sensiblement plus tôt que les jours précédents, les cris d’un enfant battu par sa mère, avalé rapidement les ablutions obligées et emporté sur les bords du canal Saint-Martin le théâtre complet.

La Thébaïde ou les frères ennemis. Racine, croit-on, s’est essayé sans succès à des œuvres galantes, mais c’est dans les pas Euripide qu’il accède à la scène. Inutile, je pense, d’en rappeler le propos, les descendants d’Œdipe, ses fils Etéocle et Polynice, Antigone poursuivent leur bain de sang ; on s’entretue en famille et la plus petite trêve n’est qu’une manière habile de prolonger les tourments des protagonistes et les plaisirs du spectateur.
Dès la première scène, Thèbes, semble-t-il, est assiégé ; on voit « le fer briller », on imagine, du haut des remparts, l’aménagement d’un siège, des feux à peine étouffés, les stigmates des premiers combats ; c’est ce que j’aime dans les tragédies, le récit des actions qu’il est impossible de représenter sur scène.
Pour le reste, les alexandrins sont en harmonie avec la syntaxe, donc aisés et agréables à lire ; Racine est encore l’élève appliqué des grecs, on ne nous épargne rien des longs débats sur les droits et devoirs d’un souverain (« Le devoir d’un sujet n’est pas celui d’un Roi », « L’intérêt d’un Etat est de n’avoir qu’un Roi »…) que les témoins ou les acteurs de la Fronde devaient trouver éloquents.
Il faut attendre l’acte IV pour que la haine que les frères se portent se fasse jour et que s’éveille mon intérêt pour « Tout ce qu’a de plus noir et la haine et l’amour ». Pas de quoi être totalement absorbé néanmoins et mes yeux quittent souvent ces lignes pour les eaux du canal, une légère ondulation immuablement déroule, je l’associe au développement continu des vers de Racine, à la marche irrémédiable du destin tragique, et je considère ma propre existence en ces jours interminables d’août, que ce pourrait ne pas être le canal qui avance mais moi qui nage à contre-courant.

Le soir ou la nuit, je ne sais plus très bien où se situe la limite, ce que j’ai pris pour un insecte rampant et qui n’était qu’un morceau de peinture qui se détachait laissant voir, du mur, la carcasse plus sombre ; je rejoins mon lit parce qu’il n’y plus rien d’autre à faire.
Britannicus. Comme dans la Thébaïde, la tragédie s’enclenche par les cris d’une mère ; comme dans la Thébaïde, dans de trop longs dialogues à mon goût, il est question de l’autorité du monarque ; mais la tonalité est plus intime, plus sombre aussi, peut-être parce que le sort des personnages n’est plus entre les mains de la fatalité divine, ce sont leurs désirs, leurs passions qui les motivent. Des alexandrins plus heurtés en témoignent.
Agrippine n’est pas une mère qui se soucie de sa progéniture comme l’était Jocaste, c’est une mère délaissée et humiliée par le fils qu’elle a porté par tous les moyens sur le trône et qui à présent l’évite (« Tu vois mes honneurs croître, et tomber mon crédit », « Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire. »…).
S’il fallait formuler le sujet en une phrase, peut-être qu’on serait enclin à dire qu’on assiste, dans ces cinq actes, à la naissance d’un monstre, mais ce serait aller bien vite en besogne ; Néron n’est pas un tendre, son caractère se révèle au fil des actes, mais cela reste un homme, un homme qui aime, qui désire, qui convoite, qui jalouse Britannicus (« Et ce sont ces plaisirs, et ces pleurs que j’envie »…) ; il n’empoisonne pas une menace politique, mais un rival amoureux.
Les sentiments d’Antigone et d’Hémon manquaient un peu de vigueur, les amours contrariées de Junie et Britannicus sont plus frémissantes. Jusqu’à, lorsque Junie pressent le danger qui menace son bien-aimé, en faire vibrer l’alexandrin :
«                                                JUNIE
« Mais je crains.
«                                           BRITANNICUS
«                        Vous m’aimez ?
«                                               JUNIE
«                                                         Hélas, si je vous aime ! »

Quelque chose d’oblique, d’irrégulier, d’immaitrisable a contaminé le vers, quelque chose qui me traverse aussi alors, le souvenir de blessures ou de moments heureux, tout cela mêlé ; mon attention distraite par une fuite récurrente, pendant quelques minutes du plafond s’écoulent quelques gouttes, je dispose une casserole pour les recueillir ; c’est étrange, cela arrive tous les six mois environ sans que je sache pourquoi et cela s’arrête aussitôt ; de plus il est probable que cela n’arrive que lorsque je suis présent parce que je n’ai jamais retrouvé le sol mouillé en rentrant. A croire qu’il se contient tout ce temps.

La lecture s’est poursuivie. Je n’avais jusqu’ici qu’une perception distante et abstraite de ce que pouvait être la catharsis, il me semble à présent que je comprends mieux ce que cela signifie, le sentiment que la tragédie et les crimes qu’elle expose sans ambages sont un puissant antidépresseur parce que nos malheurs se diluent aisément dans tout ce sang écoulé.

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