Constructions à la périphérie

Ces lignes pourraient reprendre sur une autre route. Une route moins large, pleine de bosses et de cavités, usée par les intempéries, le travail patient du temps, mordue par les champs qui la cernent, la contraignent à se contracter.
Ces lignes pourraient se poursuivre sur des chemins moins balisés, dans des sillons plus profonds, les cicatrices que le paysage dissimule, dans les fossés menaçants qui ceinturent la route.
Ces lignes pourraient s’éloigner du centre, rejoindre la périphérie, une périphérie plus lointaine et plus proche du sol. Au ras du sol, s‘élèvent rarement au-delà de deux ou trois paliers, les blocs. Les blocs qu’on pose sans les enterrer bien profond, les blocs qu’on fabrique en amont pour qu’ils coulissent à l’intérieur de rectangles identiques, qu’on dispose à proximité les uns des autres. Les uns contre les autres, ils se mettent à l’abri, à l’abri du vent, à l’abri du froid, de la pluie, des oiseaux de passage, à l’abri de ce qu’ils ne parviennent pas à voir dans l’obscurité, à l’abri de ce qui les a éloignés jusque là.
Ces lignes pourraient à nouveau se mettre en route à l’arrière d’un bus, assis, forcément assis, pas dans un bus parisien, un autocar, un car scolaire, où les places assises ne manquent pas ; en s’éloignant du chauffeur, plutôt vers le fond, devant ou derrière deux amis. Pendant plusieurs semaines à côté de la même blonde qui parle et jure comme un garçon. Qu’il aime bien, mais qui lui fait un peu peur.
Se sont levés de bonne heure pour ne pas le rater. Après une nuit dont il ne saurait dire si elle fut brève ou longue. Les yeux en direction du mur, surtout ne pas se retourner, en direction des figures géométriques grossières qui peuplent le papier peint, surtout ne pas ouvrir les yeux, des figures mal rabibochées, usées, tachées, grattées. Puis le noir.
Au réveil, l’interprétation mécanique d’un air de Mozart. Comme chaque matin, ce qui l’irrite à la longue. Lever collectif, sortie des chambrées. Des quatre blocs, des quatre cases qui se font face, qui se prolongent vers d’autres cases, trois plus petites et une plus grandes. Dans la plus grande des plus petites, on mange en silence. Ensuite, il faut marcher un peu, sans se presser si on n’est pas en retard ; en hâtant le pas s’il reste peu de temps (parfois  il s’arrête, s’il nous trouve sur le chemin, mais il ne nous attend pas) ou s’il fait froid. Quelques fois, il ne vient pas, s’il fait trop froid, si la chaussée est glissante, alors on fait le chemin à l’envers et on reste chez soi. Chacun dans sa case d’abord, les uns et les autres dans la plus grande case ensuite.

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Ces lignes pourraient se retrouver au point de départ. Là où le récit a démarré, plutôt là où il s’est lentement constitué. D’abord des pensées, des idées éparses, impossibles à lier entre elles, images et phrases, morceaux de phrases que l’on reçoit ou que l’on déglutit sans le vouloir, sur les mains, à ne savoir qu’en faire. Plus tard, on les pense, plus tard on imagine, on trace des pistes, on s’organise, plus tard on déploie consciemment des lignes.
Ces lignes qui se mettent en route à ce point zéro. Pas beaucoup plus en profondeur ; il n’est pas nécessaire de creuser bien loin pour parvenir là où la chair est encore à vif,  là où la terre est encore chaude. Au fond. La terre que ces lignes effleurent à présent. Les fondations.
On a fait l’acquisition d’un terrain d’un peu plus de cinq cent mètres carrés, un terrain où l’herbe a été fraîchement fauchée. À la main ou avec une machine. Le sol que l’on mètre et que l’on marque. L’implantation de la construction. Avec des piquets et de la ficelle, on tire des cordeaux, on calcule des angles droits. On se souvient du théorème de Pythagore. Qui permet de mesurer la hauteur des pyramides.
Entreprendre les fouilles. Fouiller. Creuser des fondations et rechercher les traces des civilisations anciennes. Le même mot : les fouilles. Sonder, trouer, pénétrer le sol pour bâtir une maison et retrouver le corps d’un homme mort il y a de longues années. Le même mot : les fouilles. Pas avec un couteau ni avec un pinceau, avec une pelleteuse. On Creuse le radier.
On vérifie si la surface est bien plane à l’aide d’un niveau de maçon. On s’assure de l’équilibre des vases communicants. On prévoit les bêches périphériques et la bêche centrale du mur de refend.
On pointe, on plante, on tend, on délimite, compte. On emprunte sur vingt ou trente ans.
On espace, on soustrait, on enveloppe, on isole, on protège. On est d’accord pour deux, trois ou quatre enfants.
On ferraille le radier avec des fers de huit ou dix millimètres. Qu’on  dispose dans le sens de la longueur puis de la largeur. Travail minutieux, la trame. Que va-t-il se tramer ? Où sommes-nous ? Quel est ce chantier ? Quel est ce corps que l’on vient d’évoquer ?
On fait une pause, on laisse son esprit divaguer, on se demande ce qui va arriver.
On accroche, on suspend, on pose, on tire, on superpose, on tisse, on tresse, tricote, on brode.
On Coule le radier. S’assure que le béton n’est ni trop solide ni trop fluide. On le verse lentement. D’abord le mur de refend. Au milieu. Il s’agit de donner une base solide à la construction. Quand on coule le ciment. L’étale au fur et à mesure avec un râteau. On veille sans cesse au niveau. N’oublie rien au milieu de la dalle de béton. On fluidifie, on nage, on s’enfonce, on se noie, ne respire plus, on disparaît. Il faudra plus d’une heure pour rejoindre le bureau. Il faudra plus d’une heure pour revenir harassé.
Au moment de s’attaquer aux soubassements. Il faut prévoir de tuyauter l’eau, le gaz, l’électricité. Tout ce qui courre en dessous et au dessus. Tuyaux, tubes, conduits, passages, voies, boyaux, artères, canaux, chemins, couloirs, souterrains. Secrets.
On pose  et on colle la première rangée de briques avec soin. Puis après chaque alignement, on vérifie régulièrement le niveau. Un jeu d’enfant à présent. On Arrange, on ajuste, on nivelle.
On pose minutieusement les linteaux. On fixe le plafond et pose les fenêtres. On installe les poutres. On peut prendre de la hauteur, peut-être ? On peut aplanir les difficultés, peut-être ?
On  cloue des chevrons. Met en place les cloisons. Ferme les portes. On évite de se braquer. On recolle les morceaux.
On apprend, on s’apprivoise, on se familiarise, on forme, on joint, on plâtre, on corrige, on exerce, on élève, on dresse, on coffre, décoffre, on façonne, on plante, on rabote, on rampanne, on isole, s’isole, on domestique, on réduit, on mate, on commande, on terrasse, on abat, on broie, on démolit, on ruine. Il faudra un peu de temps pour se faire des amis.
Sanitaires et plomberie sont installés. On Carrelle. Lustré, on peut se voir dedans.
Aimes-tu ce que tu y vois ?
On efface, on cache, on dissimule, on camoufle, on  excuse, s’excuse, on  masque, on ment, on couvre, tuile. Ne manque que la télé, le mobilier, l’électroménager, les outils pour réfrigérer.

Le litre de lait qu’on vide dans de grands bols. Des litres de lait, des tartines de beurre, des mètres de pain, des kilos de viande, de légumes, de toutes autres choses. Dans les frigos, les congélateurs. Acheminés par coffre entiers, pleins à craquer. Il faut tenir plusieurs semaines, peut-être plus d’un mois. Des provisions pour l’hiver, des provisions pour le printemps, pour l’automne. Travail de fourmis, travail minutieux. La minutie de son père.  Qui note sur un carnet toutes ses dépenses, les plus importantes comme les plus petites. Lui semble de la pingrerie. Les unes après les autres, des colonnes de chiffres. La date, l’objet et la somme dépensée. Le père. Qui ne pourra pas se tromper, qui ne paiera pas deux fois la cantine des enfants, la facture d’électricité. Il peut le voir sur son petit carnet.
Il ne tarde pas. A peine rentré du supermarché, sans même se dévêtir, va chercher son carnet dans le placard de la chambre, s’assoie dans la salle à manger et reporte la somme inscrite sur le ticket de caisse dans la dernière partie de son tableau.
Son souffle quand il expire. De prendre les choses au sérieux, d’assumer son rôle de chef de famille. Ne semble pas douter une seconde du bien-fondé de ce qu’il fait. Aligner des colonnes de chiffres, remplir les pages de son petit carnet. Pas le choix. Avec son salaire et ses nombreux enfants.
S’il oublie un achat, une somme importante, de la reporter sur son carnet, il finira par déraper. La crainte de perdre le contrôle. Un chèque oublié, un prélèvement inexpliqué, une facture inattendue. Immédiatement chercher une explication, trouver une solution. Vérifier sur les carnets rangés dans le placard de la chambre, classés par mois et par années. Combien ont-ils payé l’an dernier ? De quoi devront-ils alors se priver ?

Dans un pavillon de banlieue. Lotissement périurbain à plusieurs dizaines de kilomètres de la capitale. Maison préfabriquée choisie sur catalogue. Il lui semble se souvenir de la visite d’une maison témoin en compagnie de ses parents et de ses frères et sœurs.
Il songe alors qu’il disposera de plus d’espace, d’une chambre pour lui, d’un grand jardin. En dessiner les plans, y disposer ses rêves. Avant de s’endormir dans leur chambre commune à son frère et à lui.
Peu de temps après (une maison préfabriquée se décide vite, il suffit de disposer d’un terrain, il suffit de savoir où la mettre, une maison préfabriquée se construit vite), prendre conscience que ça ne va pas changer grand-chose.
Un appartement de banlieue déplacé sur un bout de terrain. Seulement un espace réduit autour de la maison. Pas beaucoup plus grand que le logement HLM qu’on a quitté. Sur un rectangle de boue qu’il est difficile de distinguer des champs de labour qui l’entourent.
Parce qu’il se souvient qu’il ne faisait pas beau le jour où il s’est retrouvé en famille devant la maison, les pieds dans la boue. La maison a alors l’air nue. Ils ont déjà tracé et asphalté la forme du lotissement où il va vivre. Deux minuscules places reliées sommairement l’une à l’autre ; deux cercles recouverts de maisons identiques ou presque.
La plupart ne sont alors pas construites, quelques-unes encore en chantier, parfois seulement une pancarte sur laquelle on peut lire le nom du propriétaire ou celui de l’entreprise en charge de la construction.
Une maison pas chère, mais tout de même payée sur vingt ans. Enfin débarrassés des mensualités peu de temps avant la retraite. Sur un terrain bon marché. Il n’existe pas encore d’autoroute construite à proximité. Ça viendra plus tard.

Même pas deux voies, une voie unique sur laquelle roule le car scolaire. Qui se serre lorsqu’un autre véhicule s’engage pour le croiser. Ralentit un peu, serpente quelques kilomètres dans un couloir de verdure, entre deux fossés profonds. Un bois mal entretenu, buissons, ronces, plantes grimpantes, herbes folles qui s’enroulent autour des arbres plus puissants. Qui finissent quand même par s’affaisser. Un indéfrichable fourbi qui encercle la route, interdit la fuite. Angles morts. Impossible de respirer. Jusqu’à une première clairière occupée ici où là par des bouquets d’arbres. Regroupés au milieu de champs cultivés. Qui gagnent ou perdent du terrain, difficile à dire.
L’horizon s’élargit un peu. Un château d’eau de béton brut, d’autres maisons isolées, encore un peu en chantier, sans clôture, qui restent ouvertes sur la route. Qui s’élargit un peu, fait mine de laisser un peu de place. Sur le point d’être précipité dans le fossé. Où croupit l’eau des pluies de ces derniers jours.
Une trois voies. Après un carrefour. Une route rectiligne où circulent des véhicules nombreux dans les deux sens. Surtout en sens contraire du car scolaire.
Avec son père. Ses déplacements pour aller au travail et en revenir. En voiture. Plusieurs dizaines de kilomètres, presque une centaine. Ses parents se sont décidés à vivre loin du centre. Des kilomètres à faire. Migrations pendulaires de la périphérie vers le centre, du centre vers la périphérie. Plus de sécurité et de confort, pensent-ils.

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Quelque chose de mythologique. Des centaures. Le haut du corps d’un homme et les membres inférieurs d’un animal. Qui partent travailler tôt le matin, reviennent chez eux tard le soir.
Une nouvelle théorie de l’évolution. De nouveaux  changements de mode de vie entraînent de nouveaux changements de morphologie.
L’homme périurbain a développé anormalement ses muscles antérieurs. Le temps et les migrations spatiales font du tuning humain. Un modèle standard modifié, transformé. Comme la forme d’une ville. Pour se singulariser, s’imposer. Sur la route, les centaures. Se sont installés à quelques dizaine de kilomètres du centre, ont construit leurs habitations, se sont reproduits. Les centaures. Les centaures arpentent les réseaux urbains. Se déplacent nombreux, par groupes entiers. Aux mêmes heures. D’un point à un autre de l’agglomération. Des points qui croissent sans logique apparente, à mesure que les meutes s’agrandissent. Se suivent et s’encastrent par milliers sur la trois voies. Les centaures. A contresens.
Une trois voies sur laquelle le car scolaire ne circule pas longtemps. Des champs. Et les silhouettes des tours de béton érigées au bout des champs. Des lignes encore mal définies, lointaines.

Ces lignes se heurtent aux clôtures. Aux clôtures devant les coffres clos des autos. Aux clôture autour des murs posés les uns à côté des autres. Aux clôtures contre les champs où les cultures se dressent.
Dans le jardin, il exécute une pantomime immobile, la même plusieurs fois chaque semaine, sans mesurer le temps qu’elle prend. Il lui arrive parfois d’avancer de quelques pas, de projeter des diagonales (sèchement ou d’un geste plus ample selon que l’herbe est haute ou fraichement tondue), de viser les angles.
A l’occasion, il déterre des vers blancs. Pas des lombrics, pas des longs qui serpentent, qu’on attrape à pleine main, les ongles recouverts de terre. Non, des brefs, des inégaux, des quarts ou des moitiés, qui ont perdu leur queue, des tuméfiés parce qu’ils ont pris des coups, qui crient et qui tonnent. Il les engouffre dans sa bouche, les aspire, les mâche, les plie, les écrase autant que c’est possible, le temps de pouvoir les recracher où il peut. S’il lui arrive d’en avaler, alors ils sont perdus et il préfère ne pas partir à leur recherche. Ils sont là où il a abandonné les autres. La décharge intérieure où ils s’entassent, ils s’accumulent à ne plus savoir qu’en faire. Jusqu’à ce que ça déborde, jusqu’à ce que ça empeste.
Ces lignes se heurtent aux clôtures au dessus des fossés creusés le long des routes. Aux clôtures par-dessus les voies des trains qui jamais ne s’arrêtent. Des clôtures qui ne sont pas bien grandes, même pas menaçantes. On pourrait les enjamber sans difficulté, s’enfoncer courageusement dans les champs, après quelques efforts et se retrouver ailleurs. Pourtant il reste là. La crainte de ne pas savoir où aller, la peur de se perdre en chemin. Que la prose se déploie, libre et inégale, sans qu’on sache où elle conduit. De s’enfoncer entre les lignes comme dans des sables mouvants. Recouvert de multiple couches de boue, d’argile et de mots.
Ces lignes se heurtent aux clôtures autour des édifices qui brulent. Aux clôtures éventrées par les phrases qui tranchent.

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3 commentaires pour Constructions à la périphérie

  1. Is dit :

    Puis finalement tout est pareil parce que
    Y’a une route.
    Tu la longes ou tu la coupes.
    Tu t’allonges et te passe dessus
    Ou tu te lèves et on te tire dessus.
    Y’a une route. C’est mieux que rien.
    Sous tes semelles c’est dur et ça tient.

  2. nd dit :

    étrange comme à la fin on pourrait reprendre au début, continuer dans ces cercles concentriques extérieurs, y aurait-il toujours le car au second tour, le centaure au troisième? d’autres apparitions? d’autres éclipses?

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