La jeune fille et la mort.

Sévère édifice de pierre bâti au centre de la ville. Déployées, plusieurs dizaines de colonnes identiques,  formes cylindriques alignées les unes derrière les autres, qui semblent se confondre et leurs futs se réduire puis disparaitre l’un dans l’autre à l’horizon. Leurs chapiteaux liés entre eux par le mouvement sans cesse reconduit des arcs qui bouclent le périmètre. Sévère édifice qui retient des vestiges prisonniers. Dans le bronze et la pierre pétrifiés. Des gestes interrompus, des gestes colorés. Que rarement les regards réveillent et animent.

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Le soleil est sur le point de se coucher. Il fait un peu moins chaud. Un groupe de femmes s’est aventuré en dehors de la ville pour aller y chercher de l’eau. Dans le puits, elle est encore fraiche et abondante. Elles en remplissent leurs jarres. S’attardent un peu avant de rejoindre celles-là leurs époux, celle-ci leurs parents, échangent quelques mots. Aperçoivent un cortège qui s’approche. Des étrangers, une dizaine de chameaux. L’un d’eux, plus richement vêtu, vient à leur rencontre. Sollicite pour ses amis, son troupeau et lui-même le droit de puiser de l’eau. Sans qu’il soit nécessaire d’ajouter plus de mots, la plus jolie d’entre elles, Rébecca, une jeune fille encore vierge et qui n’avait jamais échangé de mots doux ou de promesses avec aucun homme, s’empresse, sa cruche à la main, de lui donner à boire.
« Je l’ai interrogée, et j’ai dit: De qui es-tu fille? Elle a répondu: Je suis fille de Bethuel, fils de Nachor et de Milca. J’ai mis l’anneau à son nez, et les bracelets à ses mains. »[1]

Par-dessus le sévère édifice, à l’intérieur du périmètre. Le soleil lance ses rayons de midi sur l’une des façades de pierre, darde la peau d’une jeune fille qui, malgré la fraicheur de l’air, s’est un peu dévêtue. Au dessus de sa poitrine à peine découverte, sa peau est encore blanche. Elle se défend de la luminosité en abritant ses yeux derrière l’une de ses mains. Ne prête ni attention  à l’alignement des colonnes, ni à celui qui s’est assis à quelques mètres derrière elle. Qui ne quitte pas des yeux la surface lactée de sa nuque. N’osant pas s’approcher, n’ébauchant aucun geste dans sa direction. Effleurer du bout des doigts la surface de l’obélisque de son cou.
Ce qu’il s’est dit. Difficile de se dire que ce geste est désormais impossible, captif du passé.
« Si la femme ne veut pas te suivre, tu seras dégagé de ce serment que je te fais faire. »[2]

En 1824, lorsqu’il compose le quatuor cordes dit « la jeune fille et la mort », Franz Schubert est malade depuis déjà plusieurs années. L’histoire ne dit pas si, avant de se mettre au travail sur la partition de l’œuvre, son regard s’est pour un instant posé sur la nuque d’une jeune femme. Il s’éteindra quatre ans plus tard, le 19 novembre 1828.

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[1] Genèse XXIV.

[2] Genèse XXIV.

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