François Bon / ville dessus, ville dessous

Ce premier vendredi du mois d’octobre, François Bon me fait l’amitié de prendre ma place sur ses pages de la Vie dangereuse. Et il m’invite à en faire autant dans son Tiers-Livre. Là-bas ça s’appelle Instructions pour les nuits à venir.
Cet échange croisé participe aux Vases Communicants, initiative lancée le premier vendredi de juillet par  Tiers-Livre et Scriptopolis, relayée par Pierre Ménard et qui rebondira ailleurs tous les premiers vendredi du mois.

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maisons1

C’est donc ce qu’ils disaient, mais on pouvait partout vérifier que c’était vrai : à chacune de ses maisons proprettes, aux murs de bois peint, aux fenêtres discrètes, avec porte d’entrée sous avant-toit et de la place auprès pour les voitures, correspondait exactement le même espace souterrain.
On entrait, on visitait : l’escalier en général donnait près de la cuisine, en bas c’étaient des chambres, des rangements, l’armature mécanique de la maison, chauffage et traitement du linge, outils et bricolages.
Qu’on enlève l’étage du dessus, et elles auraient ressemblé à quoi, les villes ?
Mais qui empêchait  ?
C’est la façon dont les villes occupaient ici l’espace, que soudain on comprenait. Il n’y aurait eu qu’à tirer ce qui dépassait du sol, c’était interchangeable. On posait juste l’habitacle du dessus sur une autre des bases cimentées avec escalier de bois.
Et qu’on souhaite éliminer une ville ? On recouvrait de terre, on oubliait les rues, et eux, dessous, ils continuaient.
Vous vous étonnez de longer si longtemps ces étendues vides ? Les maisons sont dessous, des hommes y vivent. Vous vous étonnez de ces maisons de bois disposées là, au bord des rivières, dans une parcelle mal éclaircie de forêt ? On a juste tiré là cette demie maison du haut.
On vivait autrement, dans les parties basses : on avait à manger, et des machines. C’est là qu’on avait les ordinateurs, les prises réseau. Là qu’on communiquait avec les autres maisons plus loin. Dans la partie haute, facile de recevoir des amis, facile d’installer une cuisine comme toutes les cuisines, une télévision dans un salon comme tous les salons avec télévision. Pour cela qu’on s’imaginait que dans ce continent toutes se ressemblaient tellement : façade.
On disait que les grandes villes, ces assemblages de ciment montant au haut du ciel, c’était juste la somme de ces parties basses, qu’on avait rejointes. On disait que cette façon si rangée de se déployer au long des routes, et même loin à l’horizon du pays, pelouses bien peignées et animaux de plâtre, gravillons pour la voiture, c’était seulement l’indication, qu’on voulait même trompeuse, pour se protéger, des coques de bois avec cuisine, porte d’entrée et téléviseur qu’on faisait glisser, les permutant régulièrement, sur la lourde coque basse de ciment, elle habitée.
J’y avais pris goût, moi aussi, à ces sous-sols. On s’y activait en tranquillité et sérénité, la lumière y était égale, le bruit à peine le ronronnement de fond des appareils. Et qui vous aurait trouvé là : la ville était double, une dessus, une dessous, mais la vie était dessous. Les livraisons, les accumulations : dessous. Les toits colorés, les jolies boîtes aux lettres : dessus.
Et ceux qui n’avaient maison, ni dessus, ni dessous : qu’ils rejoignent les empilements des rues. Cela ne nous concernait plus, nous concernait si peu.

François Bon | http://www.tierslivre.net

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