ZOOS

–          Quelle heure est-il ?

–          Presque quinze heures.

–          On est où ?

–          Porte Dorée. De chaque côté, à droite et à gauche, ce sont les maréchaux. Ce sont des boulevards qui font le tour complet de paris et on les appelle ainsi parce qu’ils portent tous des noms de maréchaux de l’Empire.

–          L’Empire ?

–          Le premier. Napoléon, Bonaparte. Derrière, c’est l’avenue Daumesnil.

–          On pourra manger au Macdo après ?

–          On verra.

–          Et cette place, c’est quoi ?

–          Je ne sais pas comment elle s’appelle…on va monter dans cette direction.

–          Pourquoi ont-ils planté tous ces palmiers ? C’est ridicule.

–          Un peu, c’est vrai. Sans doute pour assortir la place avec le Palais situé plus haut.

–          Quel palais ?

–          L’imposant bâtiment que tu vois là-bas. Il date des années trente et il a été inauguré pour l’exposition coloniale de 1931. Tu sais ce que c’est une exposition coloniale ?

–          Oui, c’était comme une grande foire dans Paris pendant laquelle on reconstituait la vie dans les colonies françaises d’Afrique et d’Asie. En classe, on l’a étudié. Il parait même qu’il y avait des zoos humains.

–          C’est vrai. Leur dessein était de montrer au public parisien tout le bénéfice qu’on tirait de la politique de colonisation. Et, au-delà de son aspect spectaculaire, l’exposition étalait surtout l’ensemble des ressources matérielles, des produits, des matières premières que les colons français extorquaient à leurs colonies. Regarde la façade du palais de ce côté. Qu’est-ce que tu lis ici ?

–          Coton, cacao, cobalt.

–          Un exemple de ce qu’on ramenait des colonies. Et là ?

–          Conakry, Abidjan, Alger…

–          Des ports où transitaient les échanges entre la France et ses colonies.

–          C’est beau…je vais prendre une photo.

–          Tu as amené ton appareil numérique ? Tu sais, tu trouverais sur le net toutes les images dont tu as besoin. Récentes ou anciennes. Y compris des photographies du temps de l’exposition coloniale.

–          On avait déjà inventé la photographie ?

–          La photographie existe depuis le milieu du 19ème siècle.

–          Ce sont des preuves. Des preuves qui certifie que ces expositions ont bien eu lieu. Les zoos humains aussi.

–          En l’occurrence, ce sont surtout des cartes postales. Que les visiteurs devaient envoyer à leurs cousins de province pour leur montrer ce qu’ils avaient découvert lors de leur visite de la capitale. Ces images ne nous disent rien de la manière dont les visiteurs recevaient ce spectacle à l’époque. Probablement que ce que tu appelles les zoos humains n’avaient rien de scandaleux pour eux. Tout ça, les images ne nous le montrent pas. Au mieux, elles confirment ce qu’on peut lire dans les récits, les témoignages de cette époque. Quant aux images numériques que tu veux réaliser avec ton appareil, elles ont peut-être encore moins, ou pas plus, valeur de preuves que les photos qu’on prenait à l’époque. Ce ne sont que des suites numériques, des 1 et des 0, en fait un fichier informatique comme un autre. Et quand tu l’ouvres, sur l’écran de ton ordinateur,  tu vois parfois l’image se reconstituer, flou puis plus nette. C’est seulement à ce moment que tu peux voir à l’œil nu la vraie nature de cette image. Les pixels. Une image de ce type, elle ne t’apprendra rien du bâtiment qui se trouve dans ton viseur. Pas plus des rochers qu’on aperçoit là-bas.

–          Qu’est-ce que c’est ?

–          Le zoo de Vincennes. On t’y a emmené lorsque tu étais plus petite. A plusieurs reprises. Ce qu’on voit entre les arbres, c’est probablement le rocher des singes. L’entrée est de ce côté et ce sont les singes qu’on visite en premier. Ou celui qui surplombe le plateau des fauves…je ne sais plus. Des fauves qu’on peut apercevoir sans être gêné par des grilles ou des barreaux. Parce qu’ils sont séparés du public par de profonds fossés. C’était nouveau pour l’époque. Les premiers visiteurs devaient être impressionnés. S’ils ne dormaient pas comme je les ai souvent vus le faire.

–          Ils l’ont aussi ouvert pour l’exposition universelle ?

–          Oui. Enfin, il y avait d’abord un zoo provisoire qu’ils ont construit en dur par la suite. Quand j’étais enfant, on m’a raconté que mon grand-père avait participé à la construction du zoo. Je n’ai jamais su si c’était vrai.

–          Il construisait quoi ?

–          Le Grand rocher qu’on aperçoit au dessus des arbres. C’est du béton, cinq centimètres coulé sur des treillis métalliques, du béton armé. Recouvert d’une peinture gris-vert. Avec des irrégularités, des bosses qui donnent l’illusion d’un vrai rocher. Autrefois, on voyait des mouflons l’escalader.

–          Là haut ?

–          Oui. Petit, ce paysage…les animaux, cette montagne dont je n’apercevais pas le sommet…tout cela m’impressionnait. Quelque chose d’exotique, de sauvage. Impossible à imaginer aux portes de Paris. Ça ressemblait aux images en noir et blanc des films de Tarzan. Ceux avec Johnny Weissmuller. Tournés à la même époque que l’exposition coloniale. Le même décor, factice et mystérieux, que les explorateurs blancs escaladent avec leurs porteurs indigènes. C’est ainsi qu’on devait imaginer la vie primitive. Dans les années Trente. Des années durant lesquelles de nombreux jardins zoologiques voient le jour. Partout en Europe. Partout en Europe, ils accompagnent l’essor des empires coloniaux. Derrière les murs, derrière les grilles se jouent leur représentation. Des échantillons de l’aventure coloniale. Comme autant de trophées. Capturés, transportés puis enfermés, rangés par espèces, étiquetés et montrés.

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–          Depuis les années trente, le zoo n’a pas changé ?

–          Probablement que non. Pas plus que d’autres zoos en Europe. Celui de Dudley par exemple, à l’ouest de l’Angleterre. Edifié en 1935 d’après les plans de Berthold Lubetkin. Un architecte d’origine russe initié au constructivisme et déjà le concepteur de plusieurs pavillons du zoo de Londres. Des angles, des courbes, des formes simples et épurées qui ne doivent pas interférer entre les fauves et le public. Des ouvriers des Midlands et leurs familles venus se divertir le dimanche. Richard Billingham, lui-même originaire de Dudley, a photographié ces enclos de béton. Presque vides. Sans mettre en valeur le spectacle des pensionnaires du jardin zoologique. Qu’on n’aperçoit pas, ou de loin. Ne reste que les hauts murs, les murs épais et les grilles, l’ensemble du dispositif de contrôle et d’enfermement. Nu et sinistre.

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Ce zoo, Richard Billingham le visitait enfant. Avec sa mère une fois par an. Qui prenait en photo le spectacle des animaux prisonniers derrière leurs enclos. Des clichés naïfs, pensera-t-il plus tard. Clichés qu’il prendra à son tour du corps tatoué de sa mère, du corps de son père, usé et imbibé par l’alcool, des traces de seringues sur le corps de son frère. « Ray’s a laugh ». Manière peut-être de communiquer avec eux, manière aussi de dire d’où il vient. Plus simple d’en garder une image, plus simple de le dire avec des images. Avec des mots, c’est plus difficile, difficile de transmettre. Les secrets intimes, les secrets de famille, plus que les savoirs.
Ce dialogue, il n’a peut-être jamais eu lieu, ou alors il s’y est dit moins de choses, ou pas comme ça. Les conventions du dialogue. Conventions et artifices. Qu’il s’agit aussi de mettre en lumière. Le décor du dialogue et du zoo.

–     Il est en mauvais état ton décor. Regarde ce rocher éventré.

–          C’est vrai. On voit l’armature sur laquelle on a coulé le béton. L’envers du décor.

–          Le zoo est fermé ?

–          Pour travaux. Pas sûr qu’il rouvre un jour. Des morceaux de rochers se détachaient à certains endroits. Il y avait danger. Ils ont été dans l’obligation de fermer.

–          Et les animaux…les singes, les lions, les éléphants, ils les ont mis où ?

–          Je ne sais pas. S’ils étaient encore là, je pense qu’on les entendrait. Les singes au moins. Je ne sais où ils ont bien pu les mettre.

–          C’est marrant, on sent encore leur odeur.

–          Une odeur tenace, oui. Ce sont peut être leurs tanières, les rochers qui ont conservé leurs odeurs.

–          Ah, il y des rats qui passent à travers la grille.

–          Voilà au moins des fauves qu’ils n’ont pas évacués…Nous voilà arrivés à l’autre entrée.

–          Qu’est-ce qu’on voit là-bas ?

–          C’est la grande volière. Derrière le Grand rocher.

–          Je vois quelque chose qui bouge à l’intérieur.

–          En effet, on dirait un vautour. En voilà un qui est toujours là.

–          Il y en a deux autres. Ici et là.

–          Je les vois. Raides sur leurs pattes. Sinistres bestioles. Dans les films, voir voler un ou plusieurs de ces oiseaux est un mauvais présage. Qui annonce une mort imminente. La victime ne le sait pas, mais pour le charognard il est déjà mort.

J’ignore pourquoi, mais cela me fait penser à des images d’une performance de Joseph Beuys. I like America an America likes me. A New-York en 1974. La même année, la Guerre du Vietnam prend fin. On le voit prisonnier de la même cage qu’un coyote. Il lit le journal, le Wall Street Journal, sur lequel ensuite l’animal urine. Il se cache sous une couverture avec sa canne qui dépasse. Ressemble lui-même à un animal. Un animal étrange. Qui joue avec le coyote. Leurs jeux, leurs déplacements dans la cage. Beuys était pilote de la Luftwaffe sur le front russe pendant la Seconde Guerre Mondiale et s’est écrasé en Crimée. Il raconte qu’il aurait été recueilli par des tatares et soigné par un chamane. Avec du miel, de la graisse animale et recouvert dans d’épaisses couvertures de feutre. Après, il n’a cessé de jouer le rôle de la conscience de l’Occident. A mettre en lumière toute la violence cachée. Les preuves de notre bestialité dans l’histoire. Il racontait être né à Clèves, j’ignore pourquoi. Il était né à Krefeld, en Rhénanie. Il y a un zoo connu à Krefeld.

Joseph Beuys- I like america and america likes me from zazie on Vimeo.

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2 commentaires pour ZOOS

  1. Capil dit :

    Joli texte sur le zoo de Vincennes …
    Plein de souvenirs qui remontent dans la gorge…

  2. Adolfo Brady dit :

    Incredibly awesome read. Honest..

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