Scène

Photo du centre de rétention de Vincennes prise en 2005 pour la Cimade par David Delaporte, avec autorisation du ministère de l'Intérieur.

Photo : David Delaporte/ Cimade

–          Depuis quand êtes-vous là ?

–          Quatre jours.

–          Non. Je veux dire…depuis combien de temps vivez-vous en France ?

–          Depuis 2002.

–          Ça fait six ans…

–          Six ans, oui.

–          En région parisienne ?

–          Dans le Vaucluse puis à Paris.

–          Vous avez un travail ?

–          Oui.

–          Lequel ?

–          Aide-soignante dans une maison de retraite.

–          Depuis combien de temps ?

–          Deux ans et demi.

–          Et votre employeur ne vous a jamais réclamé de papiers ? une pièce d’identité ? un titre de séjour ?

–          Non, pas la peine. Parce que je travaille pendant une semaine ou deux à la place de celle qui est malade. Puis je m’en vais.

–          Vous faites des remplacements…

–          Des remplacements, oui.

–          Ça suffit pour subvenir à vos besoins ?

–          Ça suffit, oui.

–          Vous avez un mari, des enfants ?

–          Non. Pas de mari, pas d’enfant.

–          Où vivez-vous ?

–          A Sevran.

–          Dans un appartement ?

–          Une femme, une femme que j’ai rencontrée à mon travail, elle me loue une chambre.

–          Elle vient du Maroc comme vous ?

–          Oui, elle vient du Maroc, mais moi je ne viens pas du Maroc, moi je viens d’Algérie.

–          Excusez-moi.

–          Ce n’est pas grave.

–          C’est beau l’Algérie. Les bougainvilliers devant les façades blanches, les terrasses à ciel ouvert…

–          Dans mon pays, il n’ ya pas de bougainvilliers ni de palmiers ; les murs sont ocres comme la terre l’est, ocre ; et il n’y a pas non plus de terrasses, mais des toits. C’est la montagne et l’hiver il neige.

–          C’est vrai que l’Algérie est un vaste pays. De quelle région venez-vous ?

–          Je viens du village de Had Chekala. C’est un douar, un petit village d’une dizaine de mechtas. A quelques kilomètres d’Ammi Moussa. Dans la montagne, l’Ouarsenis.

–          C’est très loin d’Alger ?

–          Oui, c’est très loin. C’est au sud-ouest d’Alger. Presqu’à mi-chemin entre Alger et Oran. Dans la région de Relizane. A la limite des wilayas de Relizane, Tissemsilt et Chlef. C’est dans la montagne. Il n’y a pas l’électricité, pas le téléphone. Pas de route non plus.

–          La vie était très difficile ?

–          Très difficile, oui. L’hiver, il fait très froid ; l’été, très chaud. Mais on a l’habitude de vivre ainsi. On élève quelques bêtes, des moutons, des poulets ; on cultive un peu de légumes…qu’on partage avec la famille. Mais c’est plus difficile aujourd’hui. Les jeunes abandonnent le village et vont chercher du travail en ville. A Relizane, à Chlef, à Mostaganem.

–          C’est pour ça que vous êtes partie vous aussi ?

–          Non, c’est pas pour ça.

–          Pourquoi alors ?

–          Parce que ça a tapé.

–          Comment ?

–          Ça a tapé.

–          Je ne comprends pas.

–          Ça a tapé. Ils les ont tous massacrés.

–          De quoi parlez-vous ? Qui a massacré qui ?

–          Ma mère, mon père, mes frères, mes cousins, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants on été massacrés. On parle toujours de Benthala en France, mais des massacres comme celui de Benthala en Algérie, il y en a eu des dizaines, peut-être des centaines. A Sidi Maâmar, à kherarba, à Ouled Sahnine, à Ouled Tayeb, Meknassa et à Souk El Had. A Souk El Had en même temps qu’à Had Chekala. Les mêmes assassins…qu’on peut suivre à la trace. Plus d’un millier de cadavres abandonnés dans leurs maisons, couchés dans la neige, dans les bois voisins, enterrés qu’à moitié. Des membres à découvert, des membres éparpillés de corps morcelés, décapités, ce qu’il en reste jeté aux chiens, aux vautours, aux charognards.

–          Je suis désolé. Qui peut-être l’auteur d’horreurs pareilles ?

–          Au début, on les connaissait les partisans. Des islamistes. Parmi eux,  il y avait des jeunes du village, des jeunes qu’on avait vu grandir, qui n’étaient pas allé très longtemps à l’école et qui ne trouvaient pas de travail. Ils n’étaient pas bien méchants, revenaient de temps en temps à leur mechta. On leur donnait à manger et à boire. Et ils retournaient se cacher… Mais ceux qui sont venus cet hiver, on ne les avait jamais vu, ils n’étaient pas de la région. Plutôt des alentours d’Alger. Sont passés par Blida, Médéa, Tiaret. Sur la carte, on peut mettre un point sur le lieu de chacun de leurs massacres puis tracer un trait qui montre leur progression. Des centaines de kilomètres, dans la montagne. L’Atlas. Pas le grand, le petit. Des centaines de kilomètres. Ils ont pris leur temps pour arriver jusque là. Ca a commencé quand ? En 1994 ? En 1996 ?   Je ne sais plus… Deux ans ! Ils ont peut-être mis deux ans. Est-ce que c’est sûr que c’était les mêmes ? Parce qu’on n’avait jamais vu leur tête avant ? Des morts, il y en avait déjà eu…assassinés parce qu’ils avaient trahi, mais des villages entiers, rasés, brulés. Non, ce sont probablement les mêmes qui ont essaimé et massacré dans tous le pays. On a dit qu’ils viendraient d’Afghanistan. Des vêtements afghans, des chapeaux afghans, ils en portaient. Non, ils n’étaient pas du pays ceux qui ont fait ça. Venaient de loin, venaient de très loin…ont pris leur temps pour arriver cet hiver là…

–          C’est arrivé pendant l’hiver ?

–          C’est le début du Ramadhan. Ce devrait être une joie, pas une peine. La nouvelle lune est apparue depuis trois ou quatre jours. Ce devrait être une joie. L’hiver, les journées sont plus courtes et le jeûne moins difficile à supporter. Ce devrait être une joie de le rompre à la nuit tombée, pas une crainte. A la radio, les nouvelles ne sont pas bonnes. On localise les villages qu’ils ont abattus, on soupçonne les pistes qu’ils ont croisées, les forêts qu’ils ont traversées. On espère ne pas se trouver sur leur route. Ce devrait être une joie, ce devrait être une joie de se rendre chez un frère, chez une sœur, à pas feutrés sur le mince tapis de neige. Depuis quelques jours, il neige. Depuis près d’une semaine, on guette les bruits inhabituels : le moteur d’un véhicule qui semble s’approcher du village, des voix sur l’autre versant, le crépitement de ce qu’on croit être une arme automatique. Il y a trois jours, une voisine a reconnu avec certitude les empreintes de chaussures militaires. C’est peut-être une patrouille qui les poursuit. Qui les obligera à rebrousser chemin. Ce devrait être une joie de progresser dans l’obscurité, en tâtonnant, à la lumière d’un flambeau. Ce devrait être une joie…

–          Ils se prétendent musulmans modèles, mais ils profanent tout ce que le Ramadhan a de sacré en se rendant coupables des pires crimes.

–          Une trentaine, peut-être une cinquantaine. Qui se dispersent dans le village. En tenue de combat, en civil, une troupe hétéroclite : des barbus, vêtements mal assortis, comme un costume qu’ils auraient enfilé avant de venir ; des visages dissimulés derrière des cagoules ; des costauds muni d’armes blanches, de plus fluets, armes automatiques en mains. Font sauter les portes une à une. A coup de bombonnes de gaz. Et poursuivent leur progression. Impossible de se défendre,  illusoire de fuir. Se barricader chez soi en sachant pertinemment que ça ne les empêchera pas d’entrer. Parce qu’ils ont faim. Ils ont faim, alors on leur donne à manger. Jusqu’à ce qu’ils n’en peuvent plus. A peine rassasiés, ils remercient leurs hôtes puis les massacrent tous sans exception. Vieillards et enfants. Derrière les murs. Derrière les murs, on entend les cris de ceux qu’ils égorgent et les pleurs de ceux qui savent que bientôt ce sera leur tour.  Presque la nuit entière.
Enfin, le silence. Il fait froid, mais le silence me réchauffe un peu. Le soleil point sur la crête. Pas assez pour faire fondre la neige. Pas assez pour creuser la terre et enterrer les corps. Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, les corps demeureront là où ils les ont laissés. Pendant plusieurs semaines, ils vont se décomposer et se mélanger à la neige, à la boue, ingérés et déglutis par des milliers de bactéries et d’autres micro-organismes. Dont l’activité est invisible à l’œil nu. Pendant plusieurs semaines, j’entendrai le bruit silencieux de leur travail implacable. Pendant plusieurs semaines, anéantie.

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4 commentaires pour Scène

  1. juliette dit :

    difficile de laisser un commentaire après ce texte, si fort. Une « vraie » rencontre au départ de l’écriture ?

    • danyack dit :

      merci. Je m’interrogeais sur ce texte, alors les bonnes réactions me rassurent. Doit faire partie d’un ensemble plus vaste.
      Quant à la question…les rencontres sont toujours multiples (alors je subsume ou quelque chose comme ça) et toujours vraies sinon ce ne sont pas des rencontres; enfin, le personnage n’est pas une personne et n’a pas non plus un seul modèle. C’est pourquoi je teste au travers des réactions car il y a une gène à prendre la parole pour autrui, même s’il ne s’agit de personne ne particulier…

  2. ahmed dit :

    J’ai admiré et bien lu ce texte , je voudrai rentré en contact avec cette aide soignante , je suis un jeune algérien de 35 ans pour pouvoir nouer une amitié
    voici mon email: hamidou68@hotmail.fr
    merci

    • danyack dit :

      je vous remercie de votre lecture bienveillante, mais ce texte est une fiction et cette femme un personnage
      ce texte appartient à un ensemble plus long en cours de développement
      j’espère ne pas vous avoir froissé par la liberté que j’ai pris avec des évènements eux bien réels
      cordialement

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