Trois gares (3)

Quarante-cinq minutes. Plus d’une heure, jusqu’à une heure et demi aux heures de pointe. Quand la circulation est plus dense, au niveau de l’avenue Secrétan ou au milieu de la rue Lafayette. Le temps que met le 26 pour parcourir l’ensemble de la ligne. Qui peut sembler plus longue ou plus courte. Une demi heure pas plus, de là où il est monté dans le bus. Une demi-heure pour parvenir dans une rue parisienne pas plus large qu’une autre. La rue Saint-Lazare. A la recherche de la gare du même nom. Peut-être derrière les palissades d’un chantier. Un drapeau tricolore sur une façade de pierre fraichement ravalée. Comme celle d’une mairie d’arrondissement. Pas une façade complète, un fragment. Qui surgit à droite d’une bâtisse qui l’occulte. Gravé sur la façade : Hôtel Concorde Saint-Lazare. Entre les deux, une ruelle sombre et une passerelle. Entre la gare et l’hôtel, un passage de verre retenu par une dentelle d‘acier ou de fonte.

passerelle

Construite pour l’exposition universelle de 1889, comme la tour Eiffel. Pour le compte de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest. Comme l’hôtel Terminus (comme il se nomme alors) qu’il relie à la gare. Les passagers en provenance de la Normandie, les plus aisés, sont conduits par les bagagistes en livrée vers le hall de l’hôtel. Par cette  membrane étanche. Plutôt que de prendre le risque d’emprunter la rue. Traversent le hall de l’hôtel sous les lustres illuminés, caressent du regard les colonnettes cuivrées et les fauteuils mordorés, se regardent dans les nombreux miroirs qui ornent les murs et leur renvoient leur image. Gagnent leur lit quelques mètres plus haut, dans l’une des deux-cent vingt-six chambres ou dans l’une des trente-neuf suites. De  la plus grande, la suite George Washington, ils peuvent admirer le « spectacle des toits de paris », ceux du palais Garnier en particulier. Ils sont confinés là, au cœur de la ville ; les bruits et les odeurs qui émanent du trottoir ne les atteignent pas.
A l’autre extrémité de la ruelle, de la rue intérieure comme on la nomme, il parvient devant une façade parfaitement identique à celle qui se trouve de l’autre côté. Sur laquelle une inscription confirme qu’il s’agit bien de la gare Saint-Lazare. Il grimpe un escalier, se retrouve dans un hall qui semble désaffecté et grimpe à nouveau jusqu’aux quais.
Trois verrières juxtaposées. Qui se sont peut-être ajoutées l’une à l’autre au gré du développement de la gare.
Simple « embarcadère » de la ligne Paris-saint Germain, à proximité de la place de l’Europe, la gare se déplace rue de Stockholm avant de parvenir rue Saint Lazare, est considérablement agrandie et inaugurée en grande pompe, comme s’il s’agissait d’une œuvre nouvelle, en 1867 par Napoléon III, puis rénové en 1936.
Sous l’unique verrière, le peintre Claude Monet s’est installé au centre de l’unique quai de bout de ligne. Il a réclamé au directeur de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest qu’on retarde le train de Rouen pour profiter de la lumière qui est plus belle à cet instant. Encouragé les cheminots à faire fumer leurs machines le plus possible à l’arrêt et fait évacuer les quais des passagers ou des curieux encombrants. A ses pieds, deux toiles déjà achevées.

33 gares

Dans une voiture à cheval qui remonte le rue de l’Arcade jusqu’à la gare. Un jeune garçon et sa grand-mère qui ont embarqué un peu plus bas. 9, boulevard Malesherbes. Remontent cette rue étroite sans prêter attention à l’hôtel Marigny. Racheté par le valet de chambre du prince Radziwill pour en faire une maison de rendez-vous pour homosexuels, le « temple de l’impudeur ». Dans ses chambres seront surpris, par une descente nocturne de la police, des jeunes hommes en compagnie d’autres plus âgés. L’un d’entre eux, interpelé dans le salon, une coupe de champagne à la main, se retrouve fiché : « Marcel, Proust, 46 ans, rentier ».
Quelques mètres plus haut, un chanteur à la mode, Carlos Gardel, d’origine uruguayenne, argentine ou française on ne sait pas très bien, gratte sa guitare à la recherche d’une mélodie en battant le rythme de son pied gauche.
Le jeune garçon ne manque pas d’apercevoir, au croisement avec la rue des Mathurins, une grande horloge et le plan du Transsibérien. Paris, Bruxelles, Berlin, Varsovie, Moscou et, à partir de la gare de Laroslavskaïa, des noms qui le font rêver : Serguiev Possad, Aleksandrov, Iaroslavl et des coupoles aux bulbes étoilés, Perm, Tioumen, Omsk, Taïga, la forêt boréale, Krasnoïarsk, Irkoutsk et le lac Baïkal, le fleuve Amour, la frontière chinoise et Vladivostok. Il se souvient que Michel Strogoff, dans le roman que Jules Verne a écrit à l’occasion de la visite du Tsar à Paris, met trois mois pour atteindre Irkoutsk et prévenir le frère du tsar, alors qu’en train on met moins d’une semaine pour parcourir plus de cinq milles kilomètres.
Dans le sillage des bagagistes, l’ascension jusqu’au quai. Préparatifs du voyage. Préoccupé par les bagages, la grand-mère perd de vue le jeune garçon quelques instants. Le va et vient du personnel de la gare et l’empressement des voyageurs qui embarquent. Dans la fumée des machines, il y a de quoi perdre ses repères. Il n’est pas bien loin, lit consciencieusement les noms des villes dans lesquelles le train doit s’arrêter : Bayeux, Coutances, Vitré, Questembert, Pontorson, Balbec, Lannion, Lamballe, Pont-Aven, Quimperlé. Il est dans l’incapacité de choisir le nom qu’il préfère, l’incapacité « d’en sacrifier aucun ».
De Paris-Saint Lazare à Saint Germain. Premier train de banlieue. La gare Saint Lazare est principalement destinée au trafic régional. Vers l’ouest et le nord-ouest de Paris.
Alignés sur l’écran de trente centimètres. Le même en tête de chaque quai. En caractères blanc sur fond noir : une liste. Il lit. Les noms des villes que dessert le Train Express Régional. Asnières, Bois-Colombes, Argenteuil. Expulsés du centre de Paris par les grands travaux haussmanniens, ouvriers, artisans, petits commerçants s’installent en proche banlieue, fuient également les mauvaises conditions d’hygiène des faubourgs. Cormeilles-en-Parisis, Conflans-Sainte-Honorine, Saint-Ouen-l’Aumône, Pontoise. En banlieue, les populations s’entassent, les villes s’élèvent ; les plus aisés, petits cadres, employés s’endettent pour s’éloigner toujours plus loin du centre. Comme les lignes se prolongent. Osny, Boissery-l’Aillery, Courcelles-sur-Viosne, Santeuil.
En direction de la Normandie. Le jeune garçon se soucie peu des paysages de la campagne qu’ils traversent. Absorbé par sa lecture. Avant le départ, il ne s’est préoccupé que de cela. Etre assuré de ne pas en manquer. Le Capitaine Fracasse, l’Ile au trésor, Dickens. Balzac qu’il a glissé au fond de la valise qu’avait préparée la femme de chambre en veillant à ce que sa mère ne le remarque pas. Le voyage est encore long ; il peut prolonger sa lecture aussi longtemps qu’il le souhaite et sans le risque d’être puni. Rien ne l’obligera à fermer son livre. Pas même sa grand-mère quand elle prend le soin de réajuster sa tenue de peur qu’il ne prenne froid.

train métal

De froid. Pas de risque qu’il en souffre. Dans ce wagon surchauffé et enfumé. Dernier train. En semaine. 22 H 30 ou 23 H. Dernier train en direction de Montereau. Plus une place disponible, quelques hommes debout, d’autres à moitié endormis sur des cartons ou une mallette. Déplacements pendulaires dans des coques de métal. Petits wagons gris remplis d’hommes et de femmes presque éteints. Comme d’autres, il lit ou tentent quelques vers que la voie secoue. Dans l’obscurité, quitter la ville sans qu’elle s’en aperçoive. Au fond d’une tranchée invisible, une trajectoire incisée derrière des hauts murs. La lumières des premières gares désertes que le train franchit sans s’arrêter. Son œil se laisse distraire par les enseignes des centres commerciaux.  Les lumineuses traces de vie sur des façades de béton ou les phares des autos qui cherchent leur chemin. Melun, Bois-le-Roi, Fontainebleau-Avon. Des percées dans la forêt. Des regroupements d’habitations, au plus près les unes des autres. D’autos sous la lueur fragile des réverbères. De familles autour des écrans de télévision. Moret-Veneux-les-Sablons, Montereau. En bout de course, le wagon qui s’éteint. Dans le parking presque désert, des murmures à l’intérieur des autos. Qui s’enfoncent dans les bois, se terrent derrière leurs clôtures et se calfeutrent sous leurs draps.
Le jeune garçon qui a grandi. Mesure le temps qui s’est écoulé depuis qu’il prenait le train avec sa grand-mère. Le train comme un livre qui s’ouvre ou se referme. Sur la ligne, des personnages qui entrent ou qui sortent. Ceux qui ont changé ou vieilli, ceux qui ne retiennent plus l’attention. Le petit train des relations humaines, des choix ou des obligations. Ceux qui disparaissent. Sa grand-mère ou sa mère. Sur la ligne, retenir les êtres aimés. Des mots, des phrases comme autant de stèles dispersées sur le chemin. Invisibles pour les regards qui s’égarent sur la plaine. Les machines à vapeur, qui ne supportent pas les rampes, suivent le fond des vallées. Un voyage pas forcément rectiligne. Pas seulement le déplacement d’un lieu à un autre, mais celui d’un moment à un autre. A présent, les trains sont plus rapides, les phrases plus brèves.
Qui finissent par se rejoindre, s’assembler, faire sens. Comme un gant qu’on enfile, qui glisse sous la ville pour la prendre en main. RER A, B, C, D qui prennent en charge l’essentiel du transport en Ile de France. De Saint-Germain-en-Laye jusqu’à Marne-la-Vallée, de Saint-Rémy-Lès-Chevreuse à Mitry-Claye. Réseau d’artères qui alimentent l’agglomération ; de tunnels, de couloirs, d’escaliers mécaniques, en flux continu.  Vue du dessus, leur cheminement, leur progression, leur expansion, leurs excroissances. Des passages, des paragraphes. Groupements, assemblages de la Recherche du temps perdu. D’une banlieue à une autre, des lectures et écritures nomades. De Melun à Orry-la-Ville. D’un bout à l’autre de la ligne. Ecrire sur les voies, sur les vitres, sur les affiches, sur les façades des cités. Avec le temps suspendu. Qui déborde des lignes.

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Il existe une multitude de manières de se rendre au même endroit. En observant le panneau du réseau Est-Ile-de-France. Une forme arborescente. Quelque chose qui ressemble à un arbre généalogique. Le tableau d’une descendance, nombreuse et lointaine. A-t-il vraiment envie d’aller si loin ? Il n’a pas cherché à les retenir quand ils se sont éloignés. Mais n’est-ce pas finalement lui qui s’est éloigné ? Des allers et des retours puis plus de retour du tout, ou de plus en plus rarement. Dans un wagon qui ressemble aux wagons gris qu’il prenait autrefois. Repeint de couleurs vives et agrémentés de sièges plus confortable. Plus silencieux aussi. Qui lui donne l’air de ne pas avancer, de progresser plus lentement, de ne pas s’extraire brutalement de la ville. Paris-Est, Gretz-Armainvilliers, Verneuil-l’Etang. Il n’est pas dupe de ce semblant de continuité. Connait les frontières invisibles sur le parcours. Sait qu’à mesure qu’ils s’éloignent du centre, les regards et les mots ne sont plus les mêmes. Sur le chemin, des ponts qui semblent avoir été construits à la hâte, des châteaux d’eau, des clochers. A quelques centaines de mètres des voies. Plus loin, des bouquets d’arbres, certains plus fournis, qui ferment l’horizon. Sans en avoir l’air, le train progresse rapidement. Mormant, Nangis, Longueville. A l’approche d’un bourg, des murs blancs et neufs : une zone d’activité, des entrepôts, un supermarché. La veille, ils ont sans doute rempli un ou deux caddies, des vivres pour le mois. Quand il arrivera, ils ouvriront le congélateur, en sortiront un poisson ou du gibier. Qui aura le temps de cuire pour le déjeuner. Boiront quelques verres dès son arrivée pour que les mots viennent plus facilement. Sans vraiment s’y intéresser, il demandera des nouvelles des uns et des autres. Se gardera bien de connaitre leurs souffrances. Ils riront.

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3 commentaires pour Trois gares (3)

  1. Stassart dit :

    Je viens d’achever la lecture de la première gare. Départs, retours, destinations.Allez simple.
    l’architecture de ton texte épouse bien celle des gares.je vais aller trainer du côté de Saint-Lazare,je bosse juste à côté et viens de lire le récit de la vie de leona, celle qui inspira le personnage de nadja à breton. C’est parfait.
    J’ai aussi rencontré hier soir un généticien du Musée de l’homme,versus anthropologie qui par ailleurs se révèle être un excellent photographe.
    La gare abandonnée de Detroit au panoramique, une magnifique ruine moderne.
    Il a un projet qui t’intéresserait sûrement.
    Me voilà loquace, je suis transportée…

  2. nrd dit :

    lecture en avalanche 3 2 1 (internet oblige) de cette singulière – Histoire de gares.

    souvenirs à soi des gares arpentées. Strasbourg, La Rochelle (réfection récente de la verrière, belle pièce), l’intérieur rénové de Paris Est avec place aux boutiques-garde-robes comme calqué sur Paris Nord ou Lyon.

    le passage obligé par la rue d’Alsace, entre Nord et Est, l’escalier pour aller d’Est à Nord.

    le renversement – à l’est de la gare.

    cette gare d’Aubervilliers dont un projet – Grand Paris – aimerait connecter Le Havre, plus tard en faire une Histoire détaillée des nouveaux passages, des monuments témoins, des arts et métiers, ponts et chaussées, poutrelles aux couleurs changeantes selon l’axe de vision…

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