Bela Lugosi’s dead.

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Au cœur du Dracula de Coppola. Le souvenir d’une séquence réjouissante et surprenante. A Londres, le personnage assiste à une séance publique de cinéma. Sous un chapiteau, à la fois un spectacle de foire (le cinématographe trouve son origine parmi les numéros des illusionnistes) et une vision ou un rêve prémonitoire. La métaphore des transformations des formes narratives engendrées par les bouleversements technologiques et socio-économiques du monde.
Dans un premier temps, n’y voir qu’une intuition corroborée par des concordances chronologiques. Après un examen minutieux du Dracula de Bram Stoker constater qu’il s’agit plus que d’une simple lecture entre les lignes.
Que surgissent des paysages qui semblent être découpés comme les décors d’un théâtre d’ombres chinoises. Grotesques dans tous les sens du terme.
« Il tenait à la main une ancienne lampe d’argent dont la flamme brûlait sans être abritée d’aucun verre, vacillant dans le courant d’air et projetant de longues ombres tremblotantes autour d’elles. »[1] Qu’apparaissent les Jeux d’ombres et de lumières, familiers des féeries des lanternes magiques. Et des traits sans cesse surlignés qui conviennent mieux à l’écran qu’à une lecture minutieuse.

« L’une des tâches primordiales de l’art a été de tout temps de susciter une demande, en un temps qui n’était pas mûr pour qu’elle pût recevoir pleine satisfaction. »[2]. Dans ces lignes de Benjamin, l’idée que le roman, et ses développements au 19ème siècle (du moins l’un de ses paradigmes et le plus important), trouve son accomplissement dans le cinématographe. Voir, par exemple, dans le projet balzacien, totalisant et polymorphe, l’usage du document, le recours fréquent à la métaphore théâtrale, les emprunts réguliers au registre du Grand guignol. Même si on ne peut le réduire à cela. Considérer que cette idée ou cette tendance parcourt l’ensemble d’une génération et trouve peut-être sa source dans les aspirations romantiques. Recourir à l’ensemble des moyens dont on dispose pour produire un spectacle total.
Loin de moi le désir de reprendre à mon compte l’idée, qui resurgit régulièrement dans les gazettes, le projet de trouver l’inspiration dans les techniques narratives cinématographiques ou ses avatars télévisuels. Quelles que soient leurs qualités, dans ce registre, la littérature ne le fera jamais aussi bien.
Non, au contraire, plutôt la conscience qu’il est possible de comprendre la disparition ou l’effacement du personnage dans le roman contemporain par la figure du loup-garou, du fantôme, du mort vivant ou de tout autre monstre froid. Dépourvu de vitalité, d’efficacité et doté d’un autre rapport au temps.
En particulier celle du vampire. A présent, se le représenter dans nos cités, assis à nos côtés, connecté aux mêmes réseaux ; imaginer que les informations, les idées, les sentiments qui les traversent irriguent sa pensée comme elles irriguent ses lignes.
Et faire sienne la mélancolie qui baigne ce passage baudelairien (en diable) : « Je voudrais tant me promener, parmi la foule dans les rues de Londres, cette grande ville imposante, me perdre dans la cohue de ces hommes et de ces femmes, partager l’existence de ce peuple et tout ce par quoi il passe, et jusqu’à la mort même ! Mais hélas ! Jusqu’ici, c’est uniquement par les livres que je connais votre langue. »[3]


[1] Bram Stoker, Dracula. Traduit par Lucienne Molitor. J’ai lu, 1993.

[2] Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique (première version, 1935). Traduit par Maurice de Gandillac, revu par Pierre Rusch. Gallimard, 2000.

[3] Bram Stoker, Dracula. Traduit par Lucienne Molitor. J’ai lu, 1993.

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Un commentaire pour Bela Lugosi’s dead.

  1. Oui, Dracula (Bela Lugosi) est mort, comme nous le sommes tous, comme Nanook est mort; Cinéma et documentaire, littérature (poésie). Par le « réalisme « des gens qui pensent possessions (et non possession) argent, image (clinquant).
    Je pense souvent à Jean Rouch…

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