Les lignes noires

De jardin zoologique, Albrecht Dürer n’en a probablement visité qu’à Bruxelles. Ce qu’il écrit dans son journal. Au milieu du compte-rendu fastidieux de l’ensemble de ses dépenses, frais de bouche ou d’hébergement, jusqu’au plus petit pourboire. La visite a lieu aux alentours de 1521, lors de l’un de ses nombreux voyages et est ainsi résumée : « En Paradis »[1]
Peut-être en raison du caractère exotique de la faune. Celle des récits des grandes découvertes. Des présents offerts par les monarques des antipodes ou dérobés au Nouveau Monde. « Parce qu’il est licite, soutient le docteur Sepulveda, de faire la guerre à ces indiens avant de leur prêcher la foi pour les soumettre »[2].
Des présents qui parviennent dans le port d’Anvers. Où Dürer peut satisfaire sa curiosité d’humaniste : au pinceau faire l’étude des danses de Livonie, au fusain le portrait d’une jeune étrangère, esquisser à la pointe d’argent les traits délicats et le regard mystérieux de Katherina la négresse.

03negres

Ou peut-être simplement parce que le zoo est le lieu idéal pour l’étude d’un bestiaire inédit.
Il n’est rien qui ne puisse être réduit à quelques traits de crayons, quelques coups de couteaux dans une pièce de bois ou quelques sillons incisés sur une plaque de cuivre.
Creusées et pressées. Eparpillées dans les musées grands ou petits de toute l’Europe, par dizaines, des études de brins d’herbes, jeune lièvre, de vieux chiens debout ou assoupis, tête de cerf,  du cheval au trot ou au galop.
Il a pris le temps nécessaire à leur observation. L’étude des principes de la géométrie, des règles des proportions. La volonté d’assujettir les êtres à un ensemble de formes et de volumes, de réduire les corps à un système de points et de lignes. Taillées et pressées.
Ce que ses contemporains soulignent. C’est un miracle de rendre vivantes des figures obtenues avec des moyens aussi frustres. « Simplement par des lignes noires » écrit Erasme.
De minces arêtes taillées dans le bois, dans le sens des fibres. Parfois, Dürer le fait lui-même ; le plus souvent,  il délègue à d’autres cette tache et se contente d’en dessiner, à l’encre sur l’enduit blanc, les contours ; au mieux, découpe les premières pièces pour expliciter ce qu’il souhaite. Division du travail.
Division du travail qui n’est pas propre aux ateliers de gravure ; les peintres délèguent aussi  une part importante de leurs activités à mesure que les commandes sont plus nombreuses. Taillées et pressées. Les uns et les autres font ainsi l’apprentissage de leur métier, et, avec le temps, deviennent plus habiles, capables d’imiter sans difficulté les gestes du maitres, de suivre des contours de plus en plus en fins, tailler de minuscules points, de minces hachures au service d’une calligraphie de plus en plus dynamique. Habiles aux jeux d’ombres et de lumières, à même de traduire la beauté d’un paysage ou de faire naitre une émotion, un trouble sur un visage. Creusé et pressé. Malgré l’absence de couleur, le graveur dispose d’autant de ressource que le peintre pour faire naitre l’illusion.
Sur cuivre, il est impossible d’ainsi se répartir les taches. Sur cuivre, on ne taille pas, on creuse des sillons. Sur cuivre, dessiner c’est graver. Plus les sillons sont importants, plus d’encre ils retiennent. Généralement, Dürer les incise seul. Au burin qu’il manie aussi adroitement qu’un simple crayon. Puis laisse aux autres le soin de presser sa matrice sur du papier humide.
Creusées puis pressées. Ses plus grandes compositions, pour illustrer l’Apocalypse ou ses méditations personnelles, comme ses plus simples enluminures parcourent ensuite l’ensemble de l’Europe. Il se trouve que quelques dizaines d’années plus tôt que Dürer, Gutenberg a fait aussi l’apprentissage du métier d’orfèvre. Ce qui lui a donné la capacité de produire les caractères mobiles indispensables au développement de l’imprimerie typographique. Taillées puis pressées. Des estampes en série.
Destinées à illustrer des livres imprimés, elles concentrent souvent toute l’attention, surtout celle de ceux, nombreux, qui sont incapables de lire. Creusées puis pressées. Sur la page blanche, apparaissent les figures et les paysages de l’ancien ou du nouveau testament, des épisodes de la vie des saints, des héros de l’Antiquité gréco-romaine, hydres, dragons et sorcières et d’autres représentations des terreurs moyenâgeuses. Taillées puis pressées. La peste, la mort qui l’accompagne, avec tous ses attributs.

Des figures noires sur les murs blancs du macdo. « Pour acquérir une connaissance juste et complète du corps humain, j’ai disséqué plus de dix cadavres », écrit Léonard de Vinci[3].
Des objets, des animaux, des membres de corps incomplets, détails de compositions plus vastes disposés comme les planches illustrées d’une encyclopédie. Et dans un ordre inconnu.
A la manière du graveur allemand, mais dotés de traits davantage stylisés, réduits aux lignes purement descriptives, aux contours. Comme dans le cas de Léonard de Vinci, plus que des œuvres de Dürer, certaines figures sont devenues les symboles d’une certaine idée du progrès, de l’alliance de la créativité et de l’esprit d’entreprendre. Les lignes ou les motifs n’ont plus aucune importance, les dessins ne nous disent rien de particulier, mais l’ensemble est exposé dans le but de créer un climat et plus largement une image. Que la rusée chaine de restauration rapide tente de modifier. Alignées puis pressées. Sur ses murs, les empreintes de la culture pour gagner un peu de crédibilité.
En face de moi, au dessus des hôtesses qui s’occupent, le plus vite possible, machinalement, du service. En face de moi, sur des pancartes lumineuses s’égrènent les articles, les menus et les formules offerts à la clientèle. Alignées, rassemblées, superposées puis pressées, des tranches, de mêmes tailles, rondes ou ovales, de pain, de viande et de fromage. Qui vont agrémenter les hamburgers. Superposées puis pressées, comme des couches géologiques. Des couches géoalimentaires colorées par des sauces de couleurs vives. Accompagnés de concrétions de frites, petites ou grandes, de desserts glacés et de boissons gazeuses. Rassemblées puis tassées. Frondaisons de salades mixtes sous leurs enveloppes de plastique. Rassemblés puis tassés, sur chaque plateau. Sur chaque plateau, substances comestibles et ustensiles transportés dans leurs emballages.
Alignés puis tassés. Sur des axes en nombres limités, de la file d’attente jusqu’à un place assise, entre les rangées de tables. Alignées puis pressées. En veillant à ne pas perdre l’équilibre, se mettre en quête du siège disponible. Celui libéré par le plateau qui se vide par la trappe où est affichée la marche à suivre. Manger puis jeter. Ou par le groupe qui se déplace bruyamment jusqu’à la sortie.
Les fast-foods (comme les centres commerciaux dans lesquels ils s’intègrent le plus souvent) sont devenus  les forums ou les cathédrales de notre temps. Des espaces de vie collective, où les gens se rassemblent, même pour un temps réduit, se croisent et parfois se rencontrent, même un instant, avant de retourner dans leurs cellules individuelles. Je vois régulièrement des démunis, des sans-abri s’y rendre pour y boire un café ou simplement un verre d’eau et s’asseoir plusieurs minutes, peut-être plusieurs heures sans être mis à la porte. Observé aussi à plusieurs reprises le même groupe de vieilles femmes rassemblées une bonne partie de l’après-midi. Aussi à la même heure probablement, comme le serait le rendez-vous de dames de bonne compagnie.
Quelquefois je les observe discrètement, ceux qui disposent  les pièces détachées de leur déjeuner ou de leur repas sur le plateau,  le hamburger d’un côté, la portion de frites de l’autre. À proximité des petits monticules de sauce rouge ou blanche qu’ils ont étalés sur le carton. Et la boisson plus en retrait, à même la table parfois. Tenir des deux mains leur sandwich suspendu au dessus du plateau, en veillant à garder leurs distances avec les filets colorés qui ne manquent jamais de s’échapper des bords du hamburger. Pas toujours à l’endroit où on s’y attendait, le plus souvent sur les doigts. Et faire bon usage de la dizaine de serviettes qui leur a été octroyée.
Des postures, des gestes qu’à présent il est difficile de distinguer d’autres gestes qui semblent identiques. Les attitudes comme les menus sont stéréotypées. Rassemblés puis pressés. Quelques groupes bien déterminés : les étudiants ou les lycéens, les employés des commerces ou des services du quartier ; des femmes, plus rarement des hommes, en compagnie d’un ou plusieurs enfants. Et des individus difficiles à classer, pour ne pas dire déclassés, des hommes, des femmes d’un âge compris entre trente et cinquante ans, qui, souvent, ne prennent pas le temps de se dévêtir, mais semblent moins pressés, ou plus pressés, que les autres. Avoir plusieurs dizaines de minutes ou d’heures à tuer.
Dürer reconnait qu’on peut avoir longuement étudié les Eléments d’Euclide et se retrouver dépourvu devant un être ou un objet singulier. Incapable de le réduire à quelques traits. Tâche  beaucoup plus difficile, presqu’insurmontable, si l’on ne dispose que de mots et de phrases. Au burin, la fraîcheur ou la vivacité du geste peuvent d’un trait faire œuvre de vérité, mais pour les wagons embarrassés des règles de syntaxe la route est plus difficile encore.

A travers la vitre. La place Stalingrad. Que le 26 traverse après la longue descente de la rue des Pyrénées, des avenues Simon Bolivar et Secrétan. Baptisé place Stalingrad depuis l’arrêté municipal du 7 juillet 1945 puis place de la Bataille-de-Stalingrad. Le prolongement du boulevard de la Villette. Autrefois Rond-point de la Villette, sous lequel le bassin du même nom se transforme, en se dirigeant vers le centre de Paris, en canal Saint-Martin.
Où  se présente et se développe alors une intense activité de fret. Pour une grande part à destination du bâtiment. Acheminer, des carrières d’Ile de France jusqu’au centre de la ville, les matériaux nécessaires aux grands travaux. Creuser puis tracer les Grands boulevards parisiens. Un trafic équivalent à celui du port de Bordeaux. Par l’écluse que n’empruntent plus que des embarcations de plaisance en route pour une croisière fluviale. Des passants, des promeneurs font une pause et se penchent pour observer son franchissement. Le spectacle du mécanisme hydraulique. Les portes s’ouvrir et se fermer, les bassins se remplir ou se vider et les niveaux d’eau lentement se joindre ou se disjoindre.
En provenance de l’avenue Secrétan, du boulevard de la Villette ou de l’Avenue Jean Jaurès, les véhicules de toute taille, des autos individuelles, des autobus, des utilitaires et des bicyclettes se croisent en un ballet fascinant. Au rythme régulier des feux tricolores. Des flux qui s’engouffrent alternativement d’une avenue à une autre puis disparaissent.
Sous le viaduc de la ligne 2 du métro parisien. Sorti de terre après la place du Colonel Fabien, avec ses ailerons métalliques, il serpente le long du boulevard de la Villette. Sur des piliers de fonte d’une hauteur de cinq mètres vingt. Pour laisser libre le passage des véhicules à impériales : tramways, autobus, omnibus de la Compagnie Générale. Jusqu’à Anvers, par-dessus l’entrelacement des voies ferrées de la Gare de  l’Est et de la Gare du Nord. La ville comme on la voit rarement. Vu d’en haut. Vu d’en haut, à la saison estivale, le bassin de la Villette qui déborde de promeneurs, de joueurs de pétanque ou d’autres activités de loisirs. L’amas confus des immeubles du boulevard de la Chapelle. Grimpés les uns sur les autres. Inscriptions à des hauteurs improbables. Des murs anciens, probablement insalubres ; d’autres rénovés depuis peu. Le quartier qui se transforme. Sur les pentes de La Goutte d’or. Lacis de ruelles qui s’élèvent entre les façades blanches. La foule qui déborde sur la chaussée à l’angle du boulevard Rochechouart et du boulevard Barbès.
La ligne suit un parcours circulaire au nord de paris. Sur l’ancien tracé des boulevards extérieurs, la défunte frontière de la ville. Où l’on a eu autrefois le projet de bâtir une nouvelle enceinte pour limiter la contrebande qui pénétrait à l’intérieur de paris. Pour forcer au paiement de l’octroi, le droit d’entrée des marchandises. « Mettre Paris en prison ». L’octroi supprimé le 20 janvier 1791 puis rétabli le 18 octobre 1798, le mur perd totalement sa raison d’être lorsque les limites de la ville sont repoussées jusqu’à l’enceinte de Thiers. En 1860, le préfet Haussmann le fait abattre et Paris absorbe les communes de la Villette, Belleville, Vaugirard et Grenelle, puis Bercy, Auteuil, Passy, Montmartre, La Chapelle et Charonne, et une partie de Neuilly, Clichy, Saint-Ouen, Aubervilliers, Pantin, Bagnolet, Saint-Mandé, Ivry ou Montrouge.
Du mur abattu, il ne reste que quatre vestiges disséminés dans Paris : La Rotonde du parc Monceau ; la Barrière d’Enfer dont les souterrains sont, le 19 août 1944, le lieu d’où le colonel Rol-Tanguy donne l’ordre de l’insurrection parisienne ; les deux colonnes de vingt-huit mètres de haut de la barrière du Trône, surmontées de Philippe-Auguste et Saint Louis et qui encadrent l’accès au cours de Vincennes ; enfin, la Rotonde de la Villette qui se trouve sur la place de la Bataille-de-Stalingrad, à l’extrémité de du bassin de la Villette.
Barrière_Saint-Martin

Etrange bâtisse qui contraint le métro aérien à dessiner un S pour l’éviter. Intrigue les passants. Un cercle à l’intérieur d’un carré, à la manière de Palladio. Des figures d’une simplicité extrême. L’auteur des Quatre livres de l’architecture défend l’idée de constructions soucieuses de  la proportion et de la symétrie. Comme Dürer, il est un humaniste. Redevenu à la mode à la fin du 18ème siècle en France où l’architecte Claude Nicolas Ledoux le réintroduit.
De style néoclassique. Ses huit piliers doriques surmontés d’un fronton triangulaire. De caractère roman. Au premier étage, sa galerie formée d’arcs en plein cintre. Qui semble écraser le reste du bâtiment et lui donner l’allure d’un ouvrage industriel plus que d’une œuvre d’art. La cheminée monumentale d’une usine. Posée sur un temple aux proportions antiques. Les promoteurs des révolutions économiques et industrielles puisent toujours aux mêmes sources. L’Antiquité et le Renaissance. Cherchent à  inscrire leurs entreprises dans le vaste panorama de l’Histoire des progrès de l’Humanité.

Les plans d’édifices réels ou imaginaires, d’enceintes fortifiées, d’ouvrages d’art, le détail d’instruments de défense et de machines de guerre. Sur les murs du fast-food. Dürer est aussi l’auteur d’un Traité de la fortification des villes, des châteaux et des bourgs. De projets, de prototypes, de modèles d’objets. Qui s’avéreront ou ne s’avéreront pas utiles. Des instruments, des outils, des machines.
Sous le viaduc de la ligne 2. Sur la chaussée encombrée. Des engins de terrassement, des marteaux-piqueurs. Derrière des barrières recouvertes de bandes grises et vertes. Attention chantier. Ils  creusent un fossé. Les ouvriers. En tenue de travail, des corps efflanqués. Des corps d’ouvriers africains, maghrébins sous leurs casques. Des corps recouverts de poussière. Qui creusent et déblayent. Des corps en désordre. Qui ne se déplacent que rarement. Lentement. Creusent puis déblayent. Sans que l’on puisse comprendre le sens de leur tache. Travaillent en ordre dispersé. Creusent et déblayent. Seuls, par deux ou par trois. Se regardent sans se parler. Enveloppés ensemble par le grondement de la machine. Quand l’engin expire, quand le bruit s’évanouit, ils soufflent. Leurs corps immobiles. Soufflent sur les cendres. Leurs corps qui résistent à la tache. Recouverts de poussière. Leurs corps pétrifiés. Pétrifiés sous les eaux glacées du canal Saint-Martin. Que le hurlement du métro ne renverse pas.
Creusée puis déblayée. La ville ne cesse jamais d’être en travaux. Qu’on colmate la voirie, répare les équipements urbains, rebâtisse des blocs entiers. A chaque saison son contingent de chantiers. Qu’on planifie, on délimite, avant d’encombrer les rues, dévier la circulation. Pourtant l’espace manque, tous les axes, toutes les lignes, sont déjà cimentés, les quartiers de plus en plus étriqués, cernés d’habitations empilées, les possibilités de s’étendre et dresser des constructions nouvelles plus que réduites. Il faut se faire à l’idée de creuser le bitume là où il est encore chaud, de rafraîchir ou rénover des bâtisses pas si anciennes, abattre des cloisons plutôt épaisses. Aujourd’hui, on ne construit plus d’édifice démesuré et fait pour durer ; modestement, on bâtit entre les murs existants, dans les interstices, sans craindre de cohabiter avec les spectres de ceux qui vivaient là autrefois. Creuser et dévoiler. Ce qui subsiste, pas si profond, à fleur de terre, sous la chaussée.
Creusé et déblayé. Paris en chantier dans les années soixante-dix. Pour multiplier les mètres carrés de bureaux, étendre la surface commerciale, connecter l’offre et la demande, occuper et divertir : la tour et la gare Montparnasse, le quartier de la Défense, le RER, la voie express rive droite  ou le Centre Georges Pompidou. Des cratères partout dans la ville. Creusés et disséminés. Qui encombrent les rues, modifient la topographie d’un quartier, obligent à se détourner de son chemin. Bouleversent les quelques repères sur lesquels je m’appuie enfant.
Entre sept et neuf ans, je cours pour me cacher, échapper à ma sœur ou ma mère. Une rue puis une autre et je me dissimule derrière le mur d’un immeuble. Attendu quelques minutes qu’ils arrivent pour surgir et leur faire peur. En vain. A présent, c’est moi qui suis effrayé. Je tente de revenir en arrière, mais tous mes repères sont brouillés. Le sentiment de perdre un peu plus mon chemin  à mesure que je cherche à le retrouver. L’enseigne d’un café, des hommes regroupés autour du comptoir. Les mêmes corps efflanqués. Dans leurs mains des cartons perforés. Comme ceux que ma mère trouve dans les poches de mon père lorsqu’il est de retour après être allé jouer au tiercé. L’un d’eux me prend par la main et me ramène chez moi. L’un de ces corps efflanqués, élégant dans son costume gris. Un arabe élégant qui porte une moustache et des souliers bien cirés.
Rangés et alignés. Les visages de mes camarades de classe maghrébins. Leurs chevelures bouclées qui parfois retombent sur leurs blouses. On nous conduit une fois par semaine aux bains publics. Chacun dans sa douche pour qu’on se lave la tête. Chez moi comme chez d’autres, il n’y a pas de salle de bain.
Rangés et alignés. Sur des photos en couleur. Plutôt sur des diapositives. Mon père a sorti du placard la machine à diapositive. Rangés et alignés. Des uniformes un peu dépareillés. Des soldats en vacances ou en permission. En short, bronzés. Sous un ciel uniformément bleu. Bleu comme celui qu’on imagine suspendu au dessus de la représentation d’une tragédie grecque. Rangés et alignés. Des copains de régiments. Ils ont vingt ans. Plus tard, ils seront des pères. Rangés et conservés. Des images et des anecdotes. Des mots aussi. Fellaghas, bougnoules. Des mots qu’on crache d’abord à la figure puis qu’on emploie par habitude pour montrer du doigt, pour désigner.
Rangés et alignés. Ces corps qui glissent sur les eaux de la Seine ou de l’un des canaux qui la prolongent.
Figé et allongé. Le corps de ma mère sur son lit. Plus petite encore maintenant qu’elle y est couchée. Le visage cendré à la place de son teint basané.
« Elle ferma la bouche et les yeux et expira dans la souffrance », écrit Dürer à propos de sa mère. Sa mère qu’il avait dessinée le 19 mars 1514. Quelques lignes crayonnées sur la page, dans le sens de sa longueur pour envelopper le haut de son corps et les cheveux qui lui restent, d’autres griffonnées en travers pour faire apparaître ses traits les plus saillants, la vigueur de son expression. Vérité pénétrante qui advient par une économie de moyens. Nul besoin des principes de la géométrie. « Je suis incapable de donner une description valable et définitive de la mesure qui pourrait se rapprocher de la beauté véritable ».
A l’opposé de l’estampe de Rhinocéros daté de 1515 et qui se trouve au Louvre. La répétition de points, de lignes et de formes dans un but purement décoratif. Dürer l’a gravé d’après le dessin envoyé à Emmanuel 1er du Portugal d’un animal qu’il destinait au pape Léon X. Pas un dessin d’après nature,  plutôt le portrait d’un de ces monstres, nombreux à la Renaissance, qui effraient et fascinent à la fois. Et puis (peut-être en raison de l’identité du destinataire), l’animal, qui parait  vêtu d’une armure, ressemble étrangement aux gardes suisses qui sont chargés de la protection du souverain pontife. Un trait d’esprit qui a presque disparu sur le mur du macdo.

De zoo, il est peu probable qu’Albrecht Dürer en ait connu à Nuremberg. Importante cité du sud du saint empire germanique, au carrefour des échanges culturels et commerciaux qui circulent entre l’est et l’ouest de l’Europe. Où parviennent les innovations flamandes et les lumières de la renaissance italienne, mais un peu à retardement ; le temps de parcourir des routes encore longues et inconfortables. Comme d’autres villes bâties au cœur du continent, Nuremberg conserve longtemps son apparence gothique. Des rues et ruelles escarpées, maisons à pignons et à colombage qu’on aperçoit dans les dessins ou les aquarelles du plus célèbre artiste de la cité. La grande place du marché, le pont couvert, la foire, le château impérial reproduit sur de nombreuses estampes ; les églises gothiques de Saint Lorenz et de Saint Sebald, saint patron de l’auteur des Anneaux de saturne. Rivière pas encore domestiquée, sentiers sinueux, bouquets d’arbres, sur les paysages gravés ou peints par Dürer, la nature semble encore pénétrer à l’intérieur de la ville. Des ensembles multiples d’habitations de bois et de pierres qui se sont agglomérées naturellement avec le temps, sans aucun plan d’urbanisation. Que Dürer a peint par fragments, série de vues partiels, au détour d’une voie, d’un passage. Et que les bombardements alliés ont détruit presqu’en totalité. Laissant curieusement en état le zeppelinfeld (stade de Zeppelin) et sa gigantesque Zeppelintribüne construite sur les plans d’Albert Speer, architecte du régime nazi. Qui s’inspire de l’autel de Pergame construit pour le sanctuaire de Zeus de la cité du même nom. Comme la Kongresshalle rappelle le Colisée de Rome. Comme l’ensemble des édifices du Reichsparteitagsgelände répartis aux extrémités de Grosse Strasse, la grande rue de 60 mètres de large et de 2 kilomètres de long, pavée de dalles de granit, axée sur le château-fort de la vieille ville et qui sert aux défilés militaires. Le «Reich de mille ans» devait se faire une place dans l’histoire.

rp_gel2[4]

Dans leur Lancaster, les pilotes de la Royal Airforce entrevoient « la plus allemande des villes allemandes ». Dans le grondement assourdissant de ses quatre moteurs. Du cockpit, les lignes, étroites ou larges, profondes ou superficielles, incisées sur une plaque de cuivre. Imbibée d’encre. Prête à presser. Sur négatif. Les traces d’un cheminement.


[1] Journal de voyage au Pays-Bas, Albrecht Dürer. Traduit par Stan Hugue. Maisonneuve & Larose, 1993.

[2] La controverse entre Las Casas et Sepúlveda, Bartolomé de Las Casas, Nestor Capdevila. Vrin, 2007.

[3] Traité de la peinture, L. de Vinci. Traduction A. Chastel. Calman-Lévy, 2003.

[4] Le Reichsparteitagsgelände photographié par la Royal Airforce, le 28 septembre 1941.

Publicités
Cet article a été publié dans CHARONNE. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Les lignes noires

  1. très beau et intéressant texte
    jls

  2. fbon dit :

    ça commence à devenir impressionnant tes explorations successives, et question d’ensemble à la ville

  3. Is dit :

    Ce texte là m’avait échappé Tout est là. Avec ce qu’il reste à faire pour ciseler l’ouvrage, sans que cette oeuvre ne soit trop appparente.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s