Comment ça va ?

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En empruntant le titre du film de J.L.Godard. Pour dire le processus qui s’est enclenché au détour d’une image. Pas pour l’analyser, d’autres le font mieux que moi, avec des outils que je n’ai pas. Laisser simplement les sentiments ou les idées se déplacer et se fixer librement. En apparence tout du moins. J’ai découvert depuis un moment que l’espace qui nous entoure (à la fois celui que l’on parcourt de nos pas et celui sur lequel notre pensée chemine) est tout entier stratifié. Des couches nombreuses, invisibles si on ne s’y attarde pas, si on ne prend pas le temps de creuser un peu.

Je fais chaque jour l’expérience de cet étrange état de fait, à pied lorsque je m’engage dans une rue, y croise une bâtisse singulière ou prend connaissance d’une histoire qui s’y rattache. Parfois, je me dis qu’il suffit d’un peu de disponibilité et je n’ai plus qu’à me baisser pour trouver. Ce qui ne m’appartient pas, ce que je me contente de mettre à jour. Comme un archéologue en pays étranger, tout ce que je parviens à extraire retourne à qui de droit.

On pourrait attribuer ce singulier phénomène au caractère particulièrement chargé des lieux que je suis amené à traverser ou à l’anormale courbure de mon esprit dérangé.

Pas le hasard, des fils suspendus sous l’espèce de l’éternité. Dans les images aussi, palimpsestes.

Une image. Hier soir, au journal télévisé. Le passage du ministre de l’immigration dans les bois voisins de Calais. La « jungle de Calais ». Plutôt deux images ou deux plans, deux plans étanches. D’un côté, le campement de fortune des migrants derrière une clôture. De l’autre, le ministre, son auto aux vitres fumées et les journalistes qui l’accompagnent. Jamais ils ne se croisent. Tant qu’on pourrait douter que ces images ont été tournées au même endroit. Le regard du ministre en direction d’un spectacle invisible. Celui des migrants au-delà de la clôture. Jamais dans le même plan. Et le ministre dit lui-même qu’il ne le souhaitait pas. Pas les rencontrer, mais se retrouver dans le même plan que les migrants.

Néanmoins, ce qu’il ne peut contrôler c’est notre manière de les voir les images. De voir les fils invisibles, les ombres, les fantômes qui se sont glissés à ses côtés. D’autres images plus anciennes qui les recouvrent.

Le même soir, sur le même écran, seulement quelques heures plus tard. L’extraordinaire film de Michaël Prazan, Einsatzgruppen, les commandos de la mort. Des fosses puis des buchers dissimulés au fond des bois de Lituanie ou de Lettonie. Dans la forêt de Ponary. Ceux qui y ont participé par conviction, ceux qui ont collaboré par intérêt, ceux qui l’ont fait pour ne pas être tué à leur tour.

Plus de trace, des images bien sûr, des fils invisibles et des mots. Il y en a d’autres.

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2 commentaires pour Comment ça va ?

  1. champ, contre-champ : en cinéma ça instaure les possibilités d’un dialogue… en politique, non, visiblement…

  2. Ce qu’on me dit souvent: ça n’intéresse personne, ces gens sont perdus. Et pourtant là en quelques lignes, une attention au monde, ce que j’essaie de faire (désespérément aujourd’hui) avec des images.
    Peut-être, la littérature est-elle plus forte que les images- que j’avoue produire par défaut.

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