Des jardins parisiens

J’aurais voulu poursuivre le chemin à pied. Du moins, depuis plusieurs semaines, rejoindre le bois à pied. Le projet de l’évoquer, le bois de Vincennes. Le plus grand espace vert parisien, mais surtout celui qui est le plus proche. Proximité géographique : le bois se trouve à quelques encablures du point de départ du 26 lorsqu’il se met en route place de la Nation. Au sud-est de la cité, sur la rive droite, du côté historiquement populaire de la ville. Proximité affective : j’ai vécu à de nombreuses reprises aux alentours du bois, dans Paris ou dans des communes du val de marne (Nogent sur Marne, Fontenay sous Bois, Montreuil sous Bois, Joinville-le-Pont) et aperçu souvent une de ses avancées, un de ses fragments, parcelle arborée qui s’introduit dans la ville, éclat parfois difficile à distinguer d’un modeste jardin. Des arbres, petits et gros, à distance les uns des autres, qui laissent le champ de vision dégagé. Des bancs peu nombreux sur le sol assez bien entretenu, recouvert d’une herbe vigoureuse et clairsemée au printemps, de feuilles de plus en plus sombres l’hiver. Qui s’accrochent aux semelles lorsqu’il a plu récemment et que le sol est encore humide. On les décroche sur l’une des arêtes qui se trouve à la base d’une statue de pierre. Le buste ou une partie plus importante du corps d’un personnage historique, d’un musicien ou d’un poète. Alors qu’un homme m’adresse la parole. Une barbe naissante mais rare, plus un visage d’adolescent et pas encore celui d’un homme, peut-être ce qu’on nomme un jeune adulte. Avec une voix agréable. Qui dit qu’il a trouvé une pièce de monnaie ancienne quelque part dans le bois. Il me la montre, je le crois. On part à la recherche du reste du trésor, lui avec ma sœur, moi avec mon petit frère. Plusieurs minutes, nous sommes séparés. Les arbres sont plus rapprochés, le sol plus accidenté, encombré de branches et de racines couchées entre les troncs. Le bois semble plus sombre, jamais je ne me suis enfoncé aussi loin. Lorsqu’on les retrouve, j’aperçois sa main faire un geste déplacé à l’égard de ma sœur. J’en ai oublié la forme exacte, mais pas le fait qu’elle m’a immédiatement frappé. Frappé et émoustillé en même temps. Quelques secondes seulement. Le temps de chasser ce mélange déplaisant et nous courrons, ma sœur, mon frère et moi, droit devant pour échapper au bois.

Le bois de Vincennes se trouve être (ce que de rapides recherches m’ont révélées) ce qu’il reste d’une forêt de l’Antiquité. Aux premiers siècles de notre ère. Une forêt qui recouvre entièrement les alentours de Lutèce. Un vaste espace naturel non domestiqué, dangereux probablement aussi, et peuplé d’une multitude de bêtes sauvages. Qu’il est sans doute périlleux de traverser pour sortir ou entrer dans ce qui n’est alors qu’une ville moyenne.

Avant que Philippe-Auguste ne tente une première fois, au 12ème siècle, de se l’approprier, l’emprisonner derrière d’épaisses murailles. Peut-être parce qu’enfant, le jeune prince a poursuivi un sanglier, « par un sentier écarté », puis pris conscience, à la fin de la journée, qu’il était seul et s’était égaré.

Dans « cette vaste solitude des forêts », raconte Rigord dans sa chronique[1], le futur roi commence à errer. Dans la nuit, il rencontre un paysan au visage « hideux et noirci par le charbon » qui tient « une grande hache sur son cou », surmonte ses frayeurs et se fait raccompagner jusqu’au château. Après cet épisode, poursuit Rigord, le jeune prince tombe gravement malade. Et on est dans l’obligation de reporter son couronnement « jusqu’à la Toussaint suivante ».

Pendant plusieurs siècles, une réserve de chasse à l’usage exclusif du Roi de France. Puis la forêt est réduite à servir de bois de chauffage aux parisiens pendant le très rude hiver 1419, en pleine Guerre de Cent Ans. Une guerre pendant laquelle il y aura peu de batailles, mais qui aura pour conséquence de réduire considérablement la population française. On compte près de vingt et un million d’habitants autour de 1310 et ils ne sont plus que huit à dix millions en 1430. De l’autre côté de la Manche, la population passe de quatre à deux millions durant la même période. En Angleterre comme en France, lorsque la croissance démographique reprend, les campagnes sont presque vides, ce sont les villes qui se développent et la transition vers une société marchande s’accélère. Seulement, les ressources manquent, alors on part à la conquête de nouvelles routes commerciales et à la recherche de nouvelles sources de métaux précieux, vers l’orient, plus au sud ou à l’ouest, vers d’autres continents encore inconnus.

La forêt n’est plus qu’un bois un peu à l’abandon au moment où éclate la révolution. La patrie est en danger, alors on la réquisitionne, on la taille, on la découpe et on la dégage pour les exercices militaires. Cent soixante six hectares sont défrichés pour construire des édifices tels que le Polygone de tirs ou la Cartoucherie. Pas le centre de sélection des armées, celui qu’on nomme le Fort Neuf. Dans l’enceinte duquel se tient, du 28 janvier au 4 mars 1962, le tribunal militaire qui juge le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, instigateur de l’Attentat du Petit Clamart. Désigné par ses auteurs Opération Charlotte Corday du nom de celle qui, au nom de la lutte contre la tyrannie, assassina Marat.

Le 5 juillet 1962, suite aux accords d’Evian et après deux référendums, De gaulle donne son indépendance à l’Algérie. La Guerre s’achève, mais, par esprit de vengeance (car ils n’ont plus rien à espérer), des membres de l’O.A.S. (organisation armée secrète), groupe paramilitaire partisan de l’Algérie française, organisent un attentat contre le chef de l’état.

Le 22 août 1962, les deux DS 19 banalisés, dans lesquelles se trouvent Charles De Gaulle, sa femme, son gendre et aide de camp Alain de Boissieu, roulent en direction de Villacoublay où les attend l’hélicoptère présidentiel. Dressées sur leurs suspensions hydropneumatiques, les deux DS arrivent au rond-point de Clamart où sont à l’affut les menus poissons du commando de l’O.A.S. Puissants sur leurs trains avant moto-directeur, les deux fauves sous-marins qui glissent sur l’asphalte vont à leur rencontre. Dissimulés dans une estafette Renault, les membres du commando ouvrent le feu sur les pneumatiques de la DS présidentielle. Qui résistent aux balles. Le chef de l’état et son épouse survivent et l’instigateur de l’attentat, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, est condamné à mort et fusillé.

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Des difficultés plus nombreuses que prévues. A mesure que j’avance, le chemin s’avère plus complexe, plus tortueux qu’il ne le semblait au point de départ. Des premiers développements, premiers paragraphes, près d’une dizaine de pages, je me suis débarrassé. Plusieurs semaines d’errements. A ne pas parvenir à se situer parmi tous ces éléments épars. Positions géographiques et repères historiques disséminés. Ceux qui sont déjà là, prévus au programme et ceux qui s’invitent au fur et à mesure et auxquels il faut faire un peu de place. Qui ne se développent pas, semble-t-il, harmonieusement, débordent pour certains, prennent une place trop importante. Des digressions : des histoires, vraies anecdotes ou épisodes imaginaires, qui débordent du cadre narratif ; des informations, des développements qui détournent le lecteur du sujet principal.

Mais quel est exactement le sujet principal ? Ne sont-elles pas le sujet principal ? Les digressions ?

Ces lignes, ces phrases qui se déploient, s’agglutinent sur le corps du livre à venir. Ces excroissances ou ces tumeurs, j’ignore si elles sont saines ou malignes. Choses dites derrières lesquelles se cachent peut-être de plus affreux secrets encore. Choses tues, mises de côté, repoussées loin du centre, à la périphérie, perdues au fond du bois et que je m’efforce de reconstituer. Comme cette portion du bois où nous allons jouer ma sœur et moi, en rentrant de l’école, alors que notre mère n’est pas encore revenue de son travail.


Sur la carte déployée, contre la paroi inférieure droite de l’agglomération, avec sa forme circulaire un peu allongé pleine d’un liquide vert, le bois ressemble à l’organe vitale d’un être vivant démesuré, à son foie malade qui aurait accumulé et fixé les restes les plus gras et les plus rebutants au fil du temps. A tel point qu’il parait à présent boursouflé, retenu difficilement par un cordon étroit dont le centre se trouve être la porte de Charenton.

La carte je l’ai déployée pour bien délimiter le périmètre du bois et examiner la manière dont il prolonge la ville.

Depuis le milieu du 19ème siècle, depuis que Napoléon III a décidé de l’aménager, par la cession du domaine de l’Etat à la ville autorisé par la loi du 24 juillet 1860, le bois fait administrativement partie de Paris ; mais il se situe, à l’exception d’une bande qui est enveloppée entre le Boulevard Poniatowski et le boulevard périphérique, en dehors des limites visibles de la capitale, au-delà du périphérique extérieure. Et il n’est possible d’y accéder directement en débouchant d’une porte de Paris qu’à partir de la porte Dorée.

A l’origine de mon projet, l’idée que je pourrais, en partant de la place de la nation d’où partait le 26, remonter le cours de Vincennes, marcher jusqu’à la porte de Vincennes et déboucher directement dans le bois. Poursuivre les lignes engagées, sur la page blanche.

Sur la carte, relier l’ensemble des points les uns aux autres, sans en oublier un seul, comme les points numérotés que je m’amuse à joindre, sur les dernières pages du journal de mon père, pour qu’apparaisse une figure mystérieuse, un animal ou un objet.

Sur la carte, au niveau de la porte de Vincennes, on distingue un rond point suspendu au dessus du boulevard périphérique. Une forme inhabituelle, un ovale traversé par deux bretelles identiques, deux bandes légèrement recourbées. Sur le papier, on cherche à se faire une idée du sens giratoire. Du bout des doigts la possibilité de s’embarquer dans un sens ou dans l’autre sur le boulevard périphérique ou de faire le tour complet du rond point pour se rendre de Paris à Saint Mandé. Où les rues, les avenues, sont probablement les mêmes que celles qu’on a quittées de l’autre côté. Peut-être un peu moins hautes (sur la carte, à gauche, huit rectangles laissent imaginer des barres d’habitations, des logements sociaux comme il y en a tout autour de Paris) et peut-être un peu mieux entretenues. Certainement parées de façades d’allure bourgeoises qui ressemblent à toutes celles qu’on rencontre au centre de la capitale. On les imagine larges et bien tracées. On les voit se disperser sur de longues distances, jusqu’à devenir des routes ; d’où l’on aperçoit toujours pas les abords du bois, ou alors, à perte de vue, à leurs extrémités, une teinte verte et sombre, prisonnière des pierres alignées, des chapiteaux et des corniches.


Ce n’est sans doute pas ce chemin que les classes les plus modestes de la population parisienne empruntent pour se rendre au bois le dimanche. Malgré tous ses efforts, explique le Baron Haussmann dans ses Mémoires, pour leur rendre accessible le Bois de Boulogne et le Bois de Vincennes, ils n’en profitent généralement que les Dimanches et les jours de fêtes, « à cause de la distance, du temps à dépenser pour la franchir, à l’aller et au retour, et des frais des transports qui, fussent-ils des plus économiques, finissent par être onéreux quand ils se répètent souvent ». Le reste de la semaine, ces bois demeurent le privilège des plus fortunés, ceux qui « consacrent la plus large part de leur oisiveté voulue à l’exhibition quotidienne de leur luxe de chevaux, d’équipages, et des élégances de toilettes des dames ».

C’est l’idée de Napoléon III d’offrir un « vaste parc aux populations laborieuses de l’est parisien ». Aménager à proximité de la machine à broyer les corps et les esprits un espace pour faire souffler l’armée des ouvriers venus de tout le pays soutenir avec leurs bras l’essor industriel. Des zones de respiration momentanée comme celles qui se sont égarées, en nombre réduit, dans les romans de Zola. Après le long cortège des descriptions, des métaphores filées, des machines monstres (mines, excavateurs ou grands magasins) qui consomment de la chair humaine. Une promenade en barque ou un déjeuner dominical.

Un bol d’air hebdomadaire offert aux populations des « garnis », ces taudis, cabanons ou bouges comme on les nomme alors. Une fournaise l’été et de véritables tombeaux l’hiver. « Les chambres donnent sur des corridors privés d’air et de lumière, écrit un commissaire de police[2] sous Louis-Philippe, les plombs et les latrines, à chaque étage, exhalent une odeur suffocante ; les marches d’escalier sont chargées d’une boue permanente ». Quant aux habitants de ces quartiers, à l’exception des ouvriers, ce sont des « des filous, des voleurs, des souteneurs, les plus sales prostituées ».

Ce n’est sans doute pas par la porte de Vincennes que les petites vendeuses du rayon confection du Bonheur des dames, accompagnées de leurs amants, passent le dimanche pour se rendre au bois. Ou seulement à partir de l’été 1887, lorsque le Chemin de fer nogentais (CFN) ouvrira, entre Vincennes et Ville-Evrard, sa première voie de tramway.

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Ma progression continue à ne pas être aisée. A la fois égaré dans l’espace, m’efforçant de trouver le meilleur chemin, celui qui me conduira, le plus rapidement et par l’itinéraire le plus court, jusqu’à l’orée du bois ; et perdu sur la page ou devant l’écran, désespérant de révéler, avec les mots les plus justes, ce qui s’y cache et peut-être ce que je refuse moi-même d’y voir. De là vient peut-être la principale difficulté. Le bois comme lieu de rétention, privé et publique. Pour percer ses mystères, j’avance sans savoir où cela me mène, acceptant d’être surpris, au risque de délivrer ce que j’ai préféré enfouir profondément, au risque d’être confronté à ce qui m’effraie. Au fond du bois.

Trouver d’étroits passages. A l’intérieur de phrases claudicantes, qui peinent à dessiner avec précision le paysage. Depuis le commencement, j’ai le projet un peu chimérique de rendre par l’agencement des phrases, des paragraphes, le spectacle des bois. Dans cet amas de lignes, plus ou moins denses, maigres ou foisonnantes, faire tenir ces arbres debout. Ensembles, alignés et séparés, l’illusion que les lignes et les arbres se ressemblent. Que ces lignes, ces arbres et mes états d’âme se ressemblent. Sans être identiques. Dépourvus de feuilles parce que c’est l’hiver. Leurs branches dressées qui se tordent de mille manières. Dans quelques uns, des formes arrondies et suspendues. Où semblent s’assembler des feuilles minuscules. Des survivantes. A bonne distance, ces assemblages qui balancent sous le vent ressemblent à des nids. Et peindre sommairement, en quelques mots, la mousse verte qui grimpe sur le tronc de quelques uns. De plus en plus haut, de plus en plus loin. Errer jusque là où porte la vue, jusque là où mes mots parviendront. D’abord à dire ce qui distingue un bois d’une forêt.


C’est le succès du Bois de Boulogne, devenu une promenade mondaine en vogue dès 1853, qui conduit Napoléon III a demandé à Haussmann d’entreprendre un travail semblable du coté du Bois de Vincennes. Une réplique symétrique confiée à la même équipe. Sous l’autorité de jean Charles Alphand, Jean pierre Barillet-Deschamps dessine, aménage le Bois de Vincennes (comme il l’a déjà fait pour le Bois de Boulogne et comme il le fera par la suite pour le Jardin du Luxembourg, le parc Monceau, le parc des Buttes-Chaumont et le parc Montsouris) dans le style anglais. De vastes pelouses, parfois légèrement vallonnées, cernées par des massifs arborés ou des bosquets. Comme autant d’îlots destinés à recevoir les convives d’une partie de campagne les dimanches ensoleillés. Des chemins sinueux, mais bien tracés pour les promeneurs. Qui serpentent autour de lacs artificiels. Le lac de Gravelle, situé sur le point le plus élevé du plateau et alimenté par la Marne, qui injecte ses eaux vers les autres lacs, le lac des Minimes et le lac de Saint-Mandé, à travers de minuscules ruisseaux. Qu’on enjambe au cours d’une promenade. Trouvant peut-être un peu conventionnel les cascades factices, les kiosques pittoresques et les décors rocheux. Qui n’ont plus rien d’imprévu quand ainsi ils se répètent et qui, sans doute, ne ravissent plus personne aujourd’hui. Pavillons, chalets et mobiliers ont tous un petit air de famille (confirmé par la visite de n’importe quel autre parc, œuvre de la même équipe). Premier espace vert, à usage public, standardisé, qu’Alphand a l’idée astucieuse de rentabiliser en demandant aux futurs exploitants des kiosques et restaurants de participer au financement de leurs travaux.

A présent, le paysage semble usé comme le décor d’un vieux théâtre parisien ou comme les premières pages d’un roman, lorsque parfois j’en ouvre un. Il est opportun de remarquer que l’aménagement des jardins parisiens est contemporain d’un certain âge d’or du roman en France. Dans les deux cas, on recourt à l’artifice ; on dispose des bouquets d’arbres comme des groupes de mots, on étale les phrases, les une le long des autres, en veillant à ménager des espaces de respiration ; on ménage une progression que le lecteur ou le visiteur découvre à mesure qu’il avance ; on lui tend de fausses pistes, lui joue quelques notes intimes.

L’entreprise peut-être divertissante, pertinente parfois, mais elle m’ennuie le plus souvent. Comme une promenade dominicale en famille après un déjeuner un peu lourd et trop arrosé, dans l’impossibilité de s’aventurer plus loin que la lisière du bois, sur des chemins larges et bien tracés, sans prendre le risque de se perdre, l’envie de courir en tous sens, et me perdre plus encore. Il finit par faire nuit. Couché dans un fossé, pour échapper au froid de la nuit je me blottis sous un matelas de feuilles mortes. Fermant les yeux plutôt que de voir ce qui m’effraie.

Avant d’être réduit à ces développements désordonnés, j’avais essayé moi aussi de partir du bon pied, construire un édifice bien équilibré. Ces lignes démarraient un peu à la manière de celles qui précèdent (sur la page, pas dans le temps, car les lignes qui suivent leur sont antérieures) ; mais elles n’hésitaient pas, elles, à recourir à l’artifice et, pour parvenir à leurs fins, à ruser un peu avec la réalité.


Dans l’espace disponible, place de la Nation, pour être plus précis sur le cours de Vincennes, plutôt que prendre le bus faire quelques pas, marcher jusqu’à la porte de Vincennes, mais, par convenance personnelle, parce que cela sert le propos, faire comme si j’étais parvenu porte Dorée, comme si j’avais remonté l’avenue Daumesnil en provenance de la place du même nom plutôt que de l’ancienne place du trône, puis du trône-renversé à la révolution.

Sans qu’il soit nécessaire de contourner Paris en prenant le PC2, de longer les bâtiments de brique rouge sur la gauche et d’apercevoir, à partir de la porte de Montreuil, les voies désaffectées de la petite ou de la grande ceinture qui reliaient autrefois les faubourgs de la ville les uns aux autres. Sans non plus s’étonner des noms évocateurs des stations qui précèdent la porte Dorée : Sahel, Nouvelle-Calédonie.

Parvenu devant la façade du monumental palais de la porte Dorée qui abrite aujourd’hui la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration, mais qu’on connait encore sous son ancien nom de Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie et qui était le Musée de la France d’Outre-mer jusqu’aux années soixante après avoir été celui des Colonies et de la France extérieure inauguré en 1931 à l’occasion de l’Exposition coloniale.

Sur lequel je peux contempler l’imposant bas-relief qui recouvre toute la façade. Une fresque constituée de pierres du Poitou où sont représentés les grands ports maritimes et les aéroports de l’Afrique, de Madagascar, des Antilles, de l’Asie et de l’Océanie et qui est censée célébrer les richesses économiques accumulées grâce aux conquêtes coloniales. Peut-être parce que les seules critiques ou presque, à l’époque, portaient plus sur le coût de telles expéditions plutôt que sur le bien fondé de l’entreprise. D’ailleurs, à l’intérieur, plusieurs fresques disent les bienfaits civilisateurs de la République française dont ont bénéficiés l’Afrique et l’Asie.

A l’extérieur, dans le maigre jardin qui s’étale au pied de l’escalier qui conduit au bâtiment, un trio de palmiers d’inégales corpulences et perclus par le froid semble avoir la charge de l’accueil sans parvenir à attirer l’attention des groupes d’enfants qui se rassemblent avant d’aller visiter l’aquarium tropical qui se trouve sous le musée. Avec le bâtiment, c’est le seul vestige qui reste de l’exposition coloniale de 1931.

Inauguré le 6 mai 1931 par Paul Reynaud, sous le commandement du Maréchal Lyautey, le même qui avait entrepris et réussit la « pacification » du Maroc au début du siècle, l’Exposition coloniale s’étendait sur 110 hectares autour du lac Daumesnil. Toutes les colonies françaises, y compris les protectorats, y étaient représentées : l’Afrique Équatoriale Française, l’Afrique Occidentale Française, l’Algérie, le Cameroun et le Togo, la Guadeloupe, la Guyane, l’Indochine, Madagascar, le Maroc, la Martinique, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie, la Réunion ou la Tunisie. Difficile d’imaginer aujourd’hui, en partant du Palais devant lequel je me retrouve et qui en constituait l’entrée, l’insolite déploiement exotique qui s’abritait sous les chênes centenaires du bois de Vincennes.

Dans le pavillon de l’Afrique Équatoriale Française, la reproduction d’une case indigène du Logone, rivière d’Afrique centrale dont le cours sert aujourd’hui de frontière entre le Tchad et le Cameroun ; dans la section de l’Afrique occidentale française, un village indigène sur le lac Daumesnil ; pour l’Algérie, un minaret ; les cases de chefs et d’indigènes Bamoun, au Cameroun ; la reproduction en réduction de la mosquée Ammoudy de Djibouti ; la reconstitution d’une baie de la Guadeloupe ; la représentation d’une demeure hindoue de Pondichery avec ses éléphants en pierre ; une pagode ; un pavillon octogonal de style annamite du Cambodge ; la reconstitution dans ses proportions exactes du temple d’Angkor Wat ; la maison royale malgache ; le portique des Comores, réplique de celui de Moroni ; des souks marocains ; et une multitude d’autres bâtiments, monuments ou attractions à l’imitation de ceux éparpillés dans l’immense empire colonial français.

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A proximité ou à l’intérieur du jardin zoologique, l’ancêtre provisoire de celui dont j’aperçois les rochers entre les arbres, le rocher des singes probablement puisqu’il se trouve à l’entrée lorsqu’on vient de la porte de Vincennes ou celui qui surplombe le plateau des lions. Des fauves sans barreaux, séparés du public par de profonds fossés, des fauves couchés, qui nous observent, des fauves endormis.

Plus loin, au dessus des arbres nus de l’hiver, le Grand Rocher. Lui aussi recouvert d’une peau de béton de cinq centimètres coulé sur des treillis métalliques, en béton armé donc, sculptée et peinte, verte comme celle d’un reptile, pour donner l’illusion de la matière rocheuse, mais dont les bosses et les plis me rappelle du papier mâché. Le même pour monter, sous le sapin, le décor de la crèche à noël.

Son sommet, haut de soixante-cinq mètres, qui se détache au dessus du brouillard matinal, son sommet sans mouflons. Il arrive que les souvenirs de l’enfance soient contredits par la réalité, qu’un lieu autrefois familier paraisse moins vaste qu’il ne le semblait, qu’une personne se montre moins brillante que dans le passé.

D’un gris plus clair que dans mes souvenirs, le Grand Rocher, aussi haut que dans mon regard d’enfant. Le même décor, factice et mystérieux, escaladé par des explorateurs anglais ou américains et leurs porteurs indigènes, sur les images en noir et blanc des épisodes du Tarzan incarné par Johnny Weissmuller.


Arrivé là, j’en ai en assez des singeries et du stuc ; j’en ai eu assez des chemins bien ordonnés et des lisières bien aménagées ; assez de contourner les lieux, de demeurer en surface.

Arrivé là, j’ai décidé d’abandonner ses lignes trop policées.

J’ai invité ma fille à se rendre avec moi sur les lieux, faire à l’occasion quelques photos et lui expliquer ce que je comptais en faire.


mercredi 25 mars 2009

environ 15h – à l’angle du boulevard Soult et de l’avenue Daumesnil – un Quick face à un Macdonald – remonte la place Edouard Renard – rejoint l’avenue Daumesnil à l’extérieur de Paris – 28 palmiers – 25 vélibs – 8 étages de briques rouges – histoires du musée de la porte dorée – l’aquarium – se souvient-elle – par dessus le périphérique – dans un sens et dans l’autre sens – la chaussée semble glisser sous les véhicules de toute taille -dit-elle -vent froid et pénétrant – un pont suspendu qui conduit sur une ile-une barque sur l’eau – maisons bourgeoises de Saint Mandé – joggers éparpillés – à l’angle de l’avenue Daumesnil et de la route de la ceinture du lac Daumesnil – entrée du zoo – fermé pour travaux – odeurs des corps ou des excréments animaux – seulement des chants d’oiseaux – remonte l’avenue Daumesnil – des rongeurs minuscules qui pénètrent ou sortent du zoo – elle grimpe sur un banc pour apercevoir quelque chose – ce qu’ils ont fait des animaux-un rocher éventré – treillis métallique apparent – un conte – mon grand-père frigoriste – qui construit le grand rocher – ses circuits d’aération ou l’isolation des rochers – des zèbres – des gibbons et des macaques -des rennes et des cerfs – des fauves – des hippopotames – des éléphants et des ours blancs- peut-être des danseurs canaques aussi – de loin 3 vautours sous la grande volière – une photographie

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[2] Frégier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, 1840.

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