1962

Ces lignes pourraient se mettre en route dans le 26. Ces lignes pourraient au moins matérialiser le 26. En se noircissant, même lentement, même maladroitement, avoir les mêmes propriétés que les ondes électromagnétiques chargées de particules de lumière, de photons, percuter les corps et les rendre visibles, pour être plus précis imaginables ou vraisemblables pour le commun des lecteurs. Ces lignes pourraient rendre cet autobus tangible, visible malgré l’obscurité matinale. L’hiver encore se prolongera quelques semaines.

A l’arrière du 26, l’épaule contre la vitre, les yeux à peine accrochés par les points lumineux qui se dérobent au passage. Qui laissent de brèves trainées colorées. Rouges surtout, parfois jaunes, oranges ou vertes. Seulement lorsque le bus ralentit, lorsqu’il s’approche d’un nouvel arrêt, on aperçoit les silhouettes de passants à travers la vitre.

Ceux qui sont à l’arrêt, le corps figé comme des statues de sel, sur le bord du trottoir prêt au plongeon, plus loin avec l’appui nécessaire du mur ou par la fenêtre hésitant à sauter.

Ceux qui se déplacent en vélo, qui glissent sans bruit et sans se soucier du danger.

Ceux qui se déplacent à pied et qui, à mesure que le bus avance, lorsque je ne porte pas une attention soutenue à ce long travelling, semblent se renverser comme des dominos ou chuter maladroitement comme les personnages d’une séquence burlesque d’un film produit par Mack Sennett. Comme si leur existence prenait fin après mon passage.

Ou debout au milieu du bus où les portes en accordéon s’ouvrent pour faire monter ou descendre les passagers. Qui s’assoient en silence, de préférence dans le sens de la marche, le corps encore enveloppé par les remous du sommeil. A certains, il faudra plusieurs dizaines de minutes pour retrouver la parole, à d’autres presque la matinée entière. Maquillé, le visage d’une femme fait croire qu’elle sera plus rapidement disponible, opérationnelle.

En veillant à ne pas prendre trop de place, garder l’équilibre de la pointe des pieds ou du talon, épouser le plus possible les accélérations et les ralentissements.

En direction de la Gare Saint Lazare, comme les passagers du 21, du 24, du 27, du 28 ou du 29. Au chiffre des dizaines, deviner sans difficulté où ils se dirigent. Autrefois, tous les autobus qui reliaient une même gare parisienne avaient le même chiffre pour dizaine.

Le 3 pour la Gare du Nord, le 6 pour la Gare de Lyon, le 9 pour la Gare Montparnasse et donc le 2 pour la Gare Saint Lazare. Une manière de rendre l’espace urbain plus intelligible, plus lisible.

Alberto Manguel raconte, avec l’appui des découvertes des archéologues, que l’invention de « l’art d’écrire » par les mésopotamiens vers la moitié du quatrième millénaire avant notre ère coïncide avec l’édification de « grands centres urbains qui devinrent bientôt des villes-Etats ».[1]

A chaque ligne sa façon d’appréhender, de comprendre l’espace parisien. A chacune sa parcelle de vérité, son échantillon de rues et d’avenues, son fragment d’humanité. L’archéologue qui, dans plusieurs millénaires, chercheraient à comprendre notre civilisation au travers du plan des lignes des autobus parisiens, pourraient peut-être se faire une idée assez juste de qui nous étions. Percevoir clairement que l’organisation de notre espace urbain (son développement autour de grandes gares) visait avant tout à faciliter la circulation des hommes et des biens, des hommes qui se rendent à leurs taches quotidiennes, des biens qui vont garnir les étales de nos échoppes. C’est vraisemblablement à des fins commerciales aussi que les mésopotamiens destinèrent leur invention de l’écriture.

A présent, la manière de distribuer les lignes des autobus à travers l’espace parisien est moins arithmétique. Si, comme certains, on n’accorde aucun crédit aux ressources du hasard, on pourrait soupçonner que quelqu’un a cherché à brouiller les pistes. A présent, il est plus difficile, pour s’y retrouver, de les classer par le nombre qu’ils arborent. Et ne pas se laisser tromper par le 22, le 92 ou le 52 et croire que tous les autobus qui se terminent par un 2 rejoignent la place de l’Etoile.

Chez Stobée, on peut lire, dans un extrait de l’Arithmétique d’Aristoxène, que Pythagore portait un vif intérêt « à la recherche sur les nombres et que, au lieu de s’en tenir à l’usage qu’en font les marchands, il l’ait fait fortement progresser, allant jusqu’à assimiler toutes choses à des nombres ».[2]

Moi-même, il m’arrive parfois d’accorder aux nombres des propriétés qui dépassent leur usage habituel. Dans ma date de naissance, il y a trois six au total. Résidé un nombre incalculable de fois au six, à Paris ou en banlieue, et j’ai toujours perçu cela comme un excellent présage ; à plusieurs reprises, considéré le neuf, un six inversé, comme l’indice de profonds bouleversements à venir. Aujourd’hui, à l’endroit même où je vis, le 96 croise le 26. Et j’ai récemment pris conscience que le 26 est le 62 à l’envers. L’année des Accords d’Evian, l’année de la fin de la Guerre d’Algérie.

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[3]

Il se souvient. En notant qu’à partir de la ligne qui s’avance, l’usage de la troisième personne se substitue à celui de la première. Que celui qui rassemble ces mots et ces phrases en espérant trouver un ou plusieurs lecteurs laisse sa place à celui qui ne porte pas encore de nom. Pas un narrateur, parce que le mot, en particulier sa désinence en –eur, suggère qu’il s’agit d’une fonction, une tache à accomplir, celle d’un mécanicien ou d’un manœuvre sur le point de se mettre au travail. Ni un anonyme, ni une « non personne », comme l’appelle Benveniste, il est celui qui surgit sans avoir été préalablement annoncé ; celui avec qui le lecteur de ces lignes n’est pas encore familier et il faudra probablement plusieurs dizaines de pages pour qu’il s’habitue à sa voix, lui fasse entière confiance, et même qu’il oublie sa présence.

Il se souvient. Et c’est aussi une façon de mettre un peu de distance avec ce qu’il va tenter de raconter. Recouvrir sa face d’un masque peut l’aider à avancer.

Il se souvient de s’être retrouvé sur une autre ligne. Une ligne à trois chiffres, donc plus éloignée du centre. Le 103, le 104 ou le 105 écrit sur un fond rouge. A l’extrémité d’une voie de métro. Où les lignes sont nombreuses, plusieurs centaines de tronçons, des segments morcelés par des gros points, à intervalles réguliers, de 100 à 200, 200 à 300, jusqu’à 500, peut-être plus, à se nouer, dans un désordre apparent, comme des rubans colorés, se déployer, serpenter d’une église à un centre commercial, de la mairie au stade, d’une porte à un lycée.

Assis ou debout à proximité du machiniste, de son père. A observer ses gestes lents et minutieux qui conduisent la machine, déplacent avec autorité le levier de vitesse, du bout des doigt font grincer les portes qui se plient et se déplient le plus souvent simultanément. Pour faire monter et descendre les passagers. Peu nombreux à cette heure de la journée. Des vieilles qui prennent leur temps pour descendre, des hommes sans âge les bras ballants. Qu’on aperçoit de dos par la fenêtre avant de les dépasser, de les voir disparaitre. Plusieurs tours parfois, des boucles. Pour chercher à comprendre ce qui lui arrive. Un circuit identique. En silence. D’autre visages ou les mêmes, ou personne. Dépasser plusieurs stations sans s’arrêter. Gagner un peu de temps. En boucle. Comprendre ce poids. Se lever pour lui poser la question. Attendre que le dernier soit monté sans dire un mot. En boucle. Se rasseoir derrière lui. Suivre des yeux la trainée blanche d’un avion entre deux bâtiments. Caché derrière son dos démesuré, derrière son dos bien calé sur le siège démesuré de son siège. Où il a déposé sa veste. Comme il fait chaud. En boucle. Ce qu’il ramène avec lui. En boucle. Pendant qu’il ramasse toute sa monnaie. Parce qu’il ne fait pas l’appoint. En attendant qu’il termine son service. En boucle. En attendant de retrouver la voiture qu’il conduira sur plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à la maison.

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Sur ses genoux, il ouvre un livre. Un livre de grande taille avec des illustrations au début de chaque chapitre. Au début de chaque conte, car c’est un livre de contes.

Jadis, sur les ordres du gouvernement et du parlement, urbanistes, architectes et magiciens observaient le plan de la cité. De la porte de Clignancourt à la porte d’Orléans, de la porte Dauphine à la porte des Lilas, le constat était simple : on ne pouvait construire de nouveaux logements. Dans le passé, il avait été possible de détruire des quartiers entiers, tracer de larges avenues, aménager de grandes places aérées, construire des bâtiments disposant de plus d’étages, des appartements plus spacieux et ainsi loger l’ensemble de la population. A présent, c’était devenu impossible. On ne pouvait tout de même pas construire par-dessus les immeubles plus anciens indéfiniment.

Les urbanistes prirent d’abord la parole. Il n’y avait pas d’autre solution que la construction des habitations nouvelles sur des terres éloignées du centre de la cité, des terres laissées vierges depuis le temps où les hommes cessèrent de vivre du travail de la terre. Ces contrées étaient difficilement accessibles et on convint qu’il fallait, avant d’y installer une portion importante de la population, tracer de nouvelles voies de circulation. Ainsi, sur la carte, on dessina au crayon les routes futures qui se prolongeaient à partir des portes de la cité. Seulement, un problème demeurait. Comment construire en un temps limité autant de nouvelles habitations ?

Les architectes trouvèrent la solution. L’invention de nouveaux matériaux plus souples et plus légers pouvaient permettre de pré fabriquer à la chaine des maisons toutes identiques et faciles à construire. Tous tombèrent d’accord pour lancer la fabrication de ces maisons instantanées. Mais il restait une difficulté importante et qui semblait insurmontable. Les hommes qui résideraient aussi loin du centre de la cité ne pourraient en une seule journée se rendre sur leur lieu de travail et rentrer chez eux.

Alors les magiciens s’avancèrent. Il y a bien longtemps un de leurs plus brillants représentants, un dénommé Charles Darwin, avait démontré que, chez chaque espèce, le changement de mode de vie déclenche des modifications sensibles de la morphologie. Et, grâce aux dernières découvertes de la génétique, il devenait réalisable de transformer les membres inférieures des éléments mâles de la population destinée à être déplacée à la périphérie. Les plus hautes autorités de la cité donnèrent leur approbation à ce projet, mais personne ne se demanda ce qu’il adviendrait de l’état d’esprit ou de l’humeur de ceux qui deviendrait par la suite des centaures.


A proximité d’un bois, six enfants, trois garçons et trois filles, sont déjà couchés dans leur petite maison. Identique aux dizaines de petites maisons voisines. Ils ne dorment pas encore, mais ils attendent que le sommeil vienne les emporter. Leur mère patiente dans la cuisine.

A travers les murs fins de la maison, ils entendent le bruit du moteur d’un véhicule qui s’approche, se range et son vrombissement s’éteint. A travers les murs aussi minces qu’une feuille de papier, ils croient entendre son souffle.

Qui s’enfouit un plus profondément sous ses draps, « le plus jeune était fort délicat et ne disait mot ».


[1] Alberto Manguel, Une histoire de la lecture (Actes Sud 1998).

[2] Les écoles présocratiques (éditions Gallimard 1991)

[3] Philip Brooks, Allan Hayling, 17 octobre 1961 : une journée portée disparue (1992). Cette image n’a pas été prise dans le 26 et n’est pas un document datant de la Guerre d’Algérie, mais une photographie extraite d’un film. Il s’agit donc d’une reconstitution.

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