Comment se débarrasser d’un écrivain ?

 

Dans ces Notes pour une pour une théorie du lecteur, Rodrigo Fresan dit qu’il n’existe que «  deux catégories d’écrivains (…) ceux qui, au terme d’un récit soupirent et se demandent : Pourquoi n’ai-je pas eu cette idée ? et ceux qui préfèrent sourire en se disant Quelle chance que quelqu’un y ait pensé ! »

Fort heureusement, j’appartiens à la seconde catégorie, mais je crains que ce ne soit pas le cas de l’un des auteurs présents vendredi soir au centre cerise pour la soirée Publie.net.

L’écriture est une tache solitaire et son exercice entraine parfois chez celui qui la pratique une forme d’asociabilité. Je veux dire qu’après des mois, des semaines d’isolement avec pour seul compagnon la feuille de papier ou plus vraisemblablement l’écran de son ordinateur, la reprise de contact avec un autre exemple du genre humain (même s’il s’agit d’un confrère, de quelqu’un qui peut se mettre à ma place et plus facilement me comprendre) peut s’avérer difficile.

C’est pourquoi vendredi soir je me suis réduit à ne saluer que les quelques personnes avec lesquelles j’avais déjà échangé quelques mots. Réduit, le terme peut paraitre inadéquat pour évoquer un excès de timidité, mais il traduit assez fidèlement la perception que j’ai alors de la réduction de mon enveloppe corporelle. Comme au moment où je saluais l’hôte de ces lieux et tentais de lui tendre des phrases un peu instables, quelles ne saisissaient pas toujours et qui finissaient lamentablement sur le sol avec les mégots des fumeurs qui tardaient à rejoindre leur place.

A cet instant, je mesurais 86 centimètres. Ce n’est pas beaucoup, me direz-vous. C’était suffisant pour que je puisse me glisser dans un coin et écouter la lecture des treize auteurs prévus ce soir là (Oui, je sais. Le lecteur perspicace aura déjà flairé un mauvais présage dans le nombre des acteurs de cette soirée. Néanmoins, il serait désobligeant pour mon travail de penser que j’utilise dans le récit que j’ai entrepris des procédés aussi éculés que ceux qu’on retrouve dans les romans policiers d’outre-manche).

Malgré l’amoindrissement de ma contenance, je conservais intactes mes capacités auditives et écoutais avec beaucoup d’intérêt les tentatives de Thibault de Vivies, les anticipations dArnaud Maïsetti, les formes autobiographiques fragmentaires de Philippe De Jonckheere et Philippe Didion ou l’engagement chaleureux de Fred Griot. Les écritures étaient exigeantes, l’attention de l’auditoire conséquente.

Jusqu’à ce qu’un bruit brusque et métallique se fasse entendre. Puis le tumulte s’ensuivit.

Je n’ai pas vu ce qui s’était passé parce ma taille était trop réduite, mais des échos de ce qui venait d’arriver sont parvenus à mes oreilles. Pierre Ménard, au milieu de sa lecture, s’était effondré touché par un projectile inconnu.

Malheureusement, il n’y avait pas de médecin dans la salle. Personne n’avait vu le coup partir mais déjà les suppositions allaient bon train. Un auteur jaloux, un spectre en colère ou un adversaire politique. Une personne bien informée a aussi dit que ce type de rassemblement n’était pas du goût d’un certain nombre de grands distributeurs et d’éditeurs ayant pignon sur rue.

Après ce grave incident, la soirée s’est poursuivie. Pour ma part, encore bouleversé et n’attendant même pas la fin des débats, je mes suis discrètement éclipsé. Nul ne pouvait remarquer l’absence de ma petite personne. Au dehors, les lumières de la ville, à cette heure de la nuit, s’éparpillaient sur le bitume humide. Regagnant mon domicile à pied, je retrouvais, plus d’une heure plus tard, ma taille initiale.

Le plus surprenant est que le lendemain, sur l’enregistrement audio du débat qui suivit les lectures et que je pouvais écouter sur mon ordinateur, j’ai cru entendre distinctement la victime prendre la parole sous le nom d’un chanteur chilien des années 70.

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4 commentaires pour Comment se débarrasser d’un écrivain ?

  1. F dit :

    en ramassant le magnétophone dudit Pierre Ménard, qu’un des intervenants avait envoyé valser, me suis effectivement dit que ça ferait drôle dans la bande son… bon, la prochaine fois on aura d’autres auteurs à initiales PM en ligne, et donc au micro…

  2. fgriot dit :

    ton 86 centimètres était pourtant bien visible

  3. danyack dit :

    PM, je ne m’en étais pas rendu compte. je devrais cesser de lire ces diables d’argentins, je vais finir par me prendre pour un de leurs personnages et perdre totalement la raison…
    merci pour vos commentaires chaleureux. Sérieusement, j’apprécie ce type de soirée parce qu’elle me redonne de l’énergie. retrouver des visages amis mais surtout des démarches voisines des miennes ou qui m’ouvrent de nouvelles perspectives est très réconfortant. la problématique entre fragments et fils que l’on tisse à partir d’éléments autobiographiques (vivies,jonckhere,didion…), le départ vers des formes de fictions, aussi cette écriture de l’entre-deux, de l’avant ou de l’après le moment où ça se passe, le moment de l’écriture (maïsetti, menard,griot…), tout ça m’intéresse et je l’ai retrouvé vendredi.
    alors j’ai passé un assez bonne soirée et pas rétrécit tant que ça.
    philippe

  4. SCillaire dit :

    Alors, on fera connaissance la prochaine fois…
    Sarah

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