Deux femmes et une chimère

 

Faire le portrait de. Exercice d’école. De ceux qu’on entreprend sans grande conviction. En commençant par demeurer à la surface, en se contentant de mettre des mots sur ce que l’on voit. De bas en haut ou de haut en bas, constater aussitôt qu’on a déjà fait le tour du modèle, l’inventaire complet de ses parties et de ses sous-parties sans parvenir à les faire tenir ensemble. Sans parvenir à saisir l’essence d’un être, ce mince film invisible qui l’enveloppe, se déplace avec lui, demeure toujours le même tout en embrassant chacun de ces mouvements, chacune des variations engendrées par l’instant, l’enchainement des vicissitudes de l’existence ou l’incertitude de ma propre position d’observateur.

Parce qu’à quatre ou cinq mètres de distance, je l’observe à présent, cette enveloppe au repos, vibrant à peine, au diapason de celle qui la porte. Pendant seulement quelques secondes, le temps que les portes du métro mettent à s’ouvrir puis à se refermer. Elle est assise à quelques centimètres de la vitre située du côté du quai. De là où je me trouve, on n’aperçoit que sa tête de profil au dessus de ses épaules. Visiblement recouvertes d’une veste de couleur sombre comme celle d’un tailleur. Ses cheveux bruns sont attachés avec soin juste au dessus de sa nuque. Son cou et sa tête sont inclinés vers l’avant, formant un angle de vingt degrés environ avec le siège sur lequel elle est adossée. Pendant ces quelques secondes, elle demeure immobile ou presque, parce que les pendentifs qui sont suspendus à ses oreilles continuent de se balancer, continuent de propager le mouvement que leur a transmis le métro lorsqu’il s’est brutalement arrêté.

Si je montais dans le wagon où elle se trouve, j’hésiterais un long moment avant de décider si je dois m’asseoir près d’elle ou rester un peu à distance pour ne pas lui laisser croire que je compte l’observer ; je pourrais avoir une idée plus précise de ce à quoi elle ressemble, savoir si ses cheveux attachés avec soin sont bruns ou châtains foncés, de quelle couleur sont ses yeux, si elle porte une jupe ou un pantalon, si elle croise ses jambes ou tient ses genoux collés l’un contre l’autre ; je pourrais connaitre, en faisant l’effort de le lire à l’envers, le titre du livre sur lequel elle penche sa tête ; il y aurait probablement trois mots, Le voyage inorganisé ou La ville souterraine, peut-être quatre, Les ruses du soleil ou Un sourire de circonstance. Celui-là je me souviendrais l’avoir déjà lu. Un court récit destiné aux enfants, une leçon de morale. L’histoire d’un garçon qui lorsqu’il commet des bêtises laisse apparaitre sur son visage toujours le même sourire forcé, figé et un peu niais comme celui que l’on aime découper lorsque l’on fabrique soi-même un masque dans du carton ou du papier.

A vrai dire il ne s’agissait pas vraiment d’un livre d’enfant (ce qui rendrait plus vraisemblable le fait qu’elle le lise à présent), plutôt une nouvelle ou un bref roman. Qui raconterait les mésaventures d’un homme, ou plutôt d’un enfant devenu un homme, un homme marié qui, à chaque fois qu’il trompe sa femme, revient chez lui avec le même sourire aux lèvres, sourire qui devient sous la plume de l’auteur, certainement un écrivain latino-américain, un geste une figure assez mystérieuse et même inquiétante.

Le temps du portrait. Tenter de faire naitre ou faire voir un être. Impossible de le saisir dans sa globalité d’un seul regard. Personne ne possède le don de vue périphérique, le pouvoir d’observer un individu sous toutes ses coutures simultanément. Pour montrer ce qui se dissimule sur l’autre versant ou ce qu’il advient. Le temps dans le portrait.

Il est désormais nécessaire de changer de point de vue et donner la parole à celui ou plutôt à celle qui se cache dans mon dos pendant que je deviens il.

Il y a un moment que le métro est parti et il demeure assis sur le siège orange en matière plastique. Pendant qu’il laisse passer deux ou trois rames, il n’aperçoit pas mon corps suspendu au dessus de sa tête. Qui, sans jamais perdre l’équilibre, se maintient dans une position qui nécessite une grande souplesse. Je n’ai aucun mérite car il faut dire que si je parviens à me retrouver dans une position aussi acrobatique c’est que j’ai reçu l’aide d’un logiciel de retouche photographique. Pareil pour l’incroyable courbure de ma silhouette. Même plus la peine de surveiller ma ligne, la palette s’en charge pour moi. D’ajouter ou retrancher ce qu’il faut où il faut. Et puis contrairement à la chirurgie esthétique, c’est absolument sans douleur et ça ne laisse aucune cicatrice, aucune trace. Pendant l’opération, je n’ai absolument rien senti. Certes, j’ai maintenant un peu froid parce que je suis très largement dévêtu pour la saison. Ils ont pensé être plus efficaces en exhibant plusieurs parties de mon corps. De mon corps transformé, mon corps de créature bien entendu. Il faut croire qu’ils seront plus nombreux à consommer si je leur montre mes cuisses. Ce qui ne me gène pas d’ailleurs car ce ne sont même pas les miennes. Enfin plus personne ne les aperçoit, à présent qu’ils m’ont entièrement recouverte par une affiche annonçant l’exposition d’un grand musée.

Ce qui me laisse, pour longtemps sans doute, dans l’obscurité. Pas le noir complet. Il m’arrive parfois de distinguer des traces lumineuses comme lorsqu’on ferme les yeux et que des formes persistent sur la paupière, des formes qu’on croit reconnaitre, qui ressemble à celles qui se trouvaient devant nous quand nous avions encore les yeux ouverts ; de deviner aussi la présence d’un être qui s’attarde dans les parages un peu plus longtemps que les autres. Comme celui qui s’est assis plus bas, il y a déjà près de dix minutes. Il me semble l’avoir déjà remarqué par ici à d’autres reprises. Il descend d’une rame, s’assoie, en laisse passer deux ou trois et repart dans le métro suivant. Avant cela, il a pris le temps d’observer ceux qui se trouvent assis ou debout dans les wagons et qui ne se sont même pas rendu compte qu’il les dévisageait, saisissant chaque partie, chaque détail de leurs apparences. Sans parvenir à trouver ce que visiblement il recherche.

 

En gardant la distance. Il se demande si le film invisible qui recouvre les êtres a une odeur ou un parfum, s’il est doux ou rugueux selon celui ou celle à qui on a affaire, si l’on a la sensation de traverser quelque chose lorsqu’on se rapproche de l’autre. Il aimerait avoir l’habileté du geste de ces sculpteurs grecs qui parvenaient à donner vie à une forme de pierre.

Il se décide à prendre à nouveau le métro. Il ne découvre pas celle qu’il cherche mais il suspend son regard sur une femme qui est assise face à lui. Dans ses chaussures, ses pieds sont nus et gonflés presqu’au point de déborder, ses jambes regroupées l’une contre l’autre et tout le reste de son corps incliné et reposant sur ses bras où elle a enfoui son visage.

Alors, il lui semble que les corps semblent plus lourds à mesure que le monde prend de plus en plus de vitesse comme s’il courrait à sa perte.

 

 

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