Mantegna dans le métro ou un art littéraire momentané


« Oui, le début d’un livre peut aussi être la fin du monde. » Rodrigo Fresan

Parler de littérature alors qu’on ignore encore si on en fait de la littérature, si ce qu’on est en train de faire -écrire- revient à en faire. Nulle trace d’une œuvre, pas même le plus petit livre répertorié. Pourtant on se pose la question de ce qu’on est sur le point de faire. Déposer des mots, des idées sur une page qui va rejoindre l’hypertexte. Certains la liront par un choix délibéré, d’autres par hasard, juste le temps, parfois, de constater qu’ils se sont égarés avant de reprendre leur route en sens inverse.

Parler de littérature parce que la lecture du nouveau livre de Rodrigo Fresan m’y conduit. Pour qui écrire revient à retenir, à garder la trace de tout ce qui amorce ou va amorcer un changement, de tout ce qui va disparaitre ou a déjà disparu, saisir un peu de la « vitesse des choses » comme on essaie, après avoir longuement observé le ciel, de capturer une étoile dans sa course.

Pas toujours simple d’y parvenir. Ces derniers temps, je me demande ce qu’il pourra bien rester des heures agitées que nous connaissons à présent. Absorbé comme quiconque par la valse des indices boursiers, le plongeon de la courbe des valeurs financières. Pas que ça m’intéresse tant que ça, mais je me surprends à guetter dans la rue des changements dans le comportement des gens, une trace sur leurs visages lorsque je me retrouve face à eux dans l’autobus ou le métro, des indices de leurs angoisses en patientant à la caisse du supermarché.

Non, rien, la vie se poursuit sans aucun signe des mutations en cours. Peut-être est-il un peu trop tôt.

Debout dans le bus, tous les matins autour de 7h30, les mêmes visages d’écoliers, de collégiens ou de lycéens, les mêmes poches sous les yeux plongés dans l’écran de l’ordinateur portable, les mêmes escarpins grossièrement suspendus. Personne ne manque encore à l’appel. Les automobiles s’obstinent à remonter la rue en sens inverse et les camions s’éternisent à livrer leur marchandises, provoquant des encombrements momentanés.

Dès l’ouverture des portes, les passagers continuent de descendre en s’éparpillant de tous côtés et en pressant le pas comme s’ils participaient à une épreuve sportive, jettent rapidement un œil à gauche et à droite avant de traverser la chaussée, évitent parfois de justesse un vélo qu’ils n’avaient pas entendu arriver puis se dirigent vers leurs bureaux, situés quelques rues plus loin, ou poursuivent leur route en rejoignant la station de métro la plus proche.

Sur le quai face à l’affiche de l’exposition Mantegna qui se tient ces jours-ci au Musée du Louvre. Cinq mètres sur quatre (peut-être plus) où se trouve reproduite la fameuse Prière au jardin des oliviers. Des dimensions saisissantes ajoutées à une maitrise impressionnante de la perspective qui pourraient donner au voyageur tout juste débarqué sur le quai le sentiment de pouvoir pénétrer à l’intérieur de la toile. Il lui faudrait alors, pour parvenir jusqu’aux portes de Jérusalem enjamber les trois apôtres endormis, ne pas prêter trop longtemps attention à la dernière prière que le christ adresse à son père avant les dures épreuves qui le conduiront sur la croix, prendre garde de ne pas tomber lorsqu’il foulera les deux planches qui font office de pont précaire au dessus d’un maigre cours d’eau, avoir l’air de rien quand il croisera la troupe de soldats romains en route pour s’emparer du rebelle Jésus de Nazareth, avant de grimper, grimper encore jusqu’à la ville éternelle.

En écoutant ce récit, on doit se figurer avoir affaire au décor d’un jeu vidéo.

Il est vrai que le dessin est parfois un peu naïf, la représentation de la cité plutôt fantaisiste, la perspective assez appuyée et on peut trouver particulièrement amusante le probable embarras de l’un des apôtres quand il s’est agi de s’allonger pour dormir avec son auréole sur la tête.

Néanmoins, le sentiment du voyageur diffère de celui du jeune gamer.

Bien plus le désir de s’arrêter pour contempler que l’envie de se lancer en quête d’un hypothétique trésor. Peut-être conquis par la douceur du jardin, la gaieté qui émane des arbres fruitiers ou le roucoulement de la modeste cascade qui s’écoule à quelques mètres de là.

De mon côté, la présomption ( je dis la présomption, mais la lecture même en dilettante de quelques spécialistes de la Renaissance rend ma conviction suffisamment affermie) que ces détails ont quelque chose à voir avec ces « ombres » et ces « voix du passé » dont parle Fresan, vestiges intimes d’une page ou d’une autre de l’existence du peintre qui ont trouvé leur place en marge du récit évangélique. Et finalement l’idée que sur le mur du métro se trouve concentré tout un art littéraire, considéré à la fois comme le dialogue avec les œuvres du passé et le besoin impérieux de garder sur la toile ou le papier la trace des instants évanouis.

Sur le quai, le voyageur laisse passer une nouvelle rame puis finit par s’asseoir sur l’un de ces sièges en plastique orange. Je pourrais poursuivre mon récit (le terme n’est peut-être pas très approprié mais en trouver un autre me semble un peu vain à présent) et concevoir que sa trajectoire s’est interrompue ici pour d’autres raisons que l’amour de l’art, imaginer qu’il vient de perdre son emploi d’agent immobilier ou qu’à la bourse il s’est ruiné, qu’il n’ose pas le dire à sa femme…Enfin, ces idées me semblent toutes un peu convenues et n’ajoutent rien aux propos précédents.

Non, je pense plutôt à une histoire que m’a racontée un autre voyageur que, de la même manière, j’avais observé longuement, jusqu’à le suivre sur toute une ligne de métro. Lui n’interrompait pas son voyage ; je dirais plutôt qu’il glissait d’une rame à l’autre, descendant sur le quai d’une station seulement quelques instants avant de prendre le métro suivant, la même chose toutes les deux ou trois arrêts. J’ai fini par l’aborder et lui demander les raisons de ce ballet.

Il m’a alors raconté qu’un mois plus tôt, il avait rencontré une femme sur cette même ligne et qu’il espérait la croiser à nouveau. Il avait fait de savants calculs avant de mettre en œuvre son plan sans oublier, m’avait-il dit, d’y introduire une part de hasard.

A présent, je me souviens que je m’étais engagé à parler de littérature et je prends conscience que je me suis un peu égaré en chemin. Probablement que l’écriture se nourrit de ces moments d’égarement.

Publicités
Cet article, publié dans frictions, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Mantegna dans le métro ou un art littéraire momentané

  1. Madem0iselle B. dit :

    _ Pas simple pour mon esprit encore jeune et naïf de comprendre tous vos textes. Vous avez une façon bien à vous d’écrire, de passer d’un moment à un autre puis de revenir sur le précédent qui me donne un certain mal à vous cerner mais avec persévérance et entrainement j’arriverais surement à comprendre entièrement tous vos écrits. En revanche, vous décrivez très bien cette routine qui s’exerce tous les matins dans les transports, à l’entrée des établissements scolaires ou encore dans les rues submergées d’embouteillages plus pénibles les uns que les autres. J’aime aussi la fin de ce texte, l’histoire de cet homme à la recherche de cette femme pour qui il a eu, comment dire, une sorte de coup de foudre. Et puis cette dernière phrase qui symbolise ce qu’est réellement l’écriture.

    (( Ne m’en voulais pas, si finalement ma compréhension de votre texte n’est pas la bonne. Pourtant ce n’est pas faute de relire plusieurs fois vos textes pour ne pas dire de bêtises et passer pour une « cruche ». [ Sourire ]. ))

  2. Ping : Comment se débarrasser d’un écrivain ? « La vie dangereuse

  3. Ping : Des cadeaux, le présent et de bonnes résolutions. « La vie dangereuse

  4. Ping : Charonne « La vie dangereuse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s