Par la fenêtre.

En blanc et noir. Sur le clavier. Quelques notes, une phrase brève, une esquisse, posée là comme on fait le tour des moyens dont on dispose, peut-être plus importants qu’on ne le croit ; simplement, du bout des doigts, contenue et sans effort apparent, l’œuvre d’un sceptique.
En blanc et noir. Andante. La même phrase apparemment, enfin presque, une variation, une suite de sons semblables mais arrangés ou ordonnés d’une manière un peu différente, un air qui s’installe dans l’oreille et l’esprit à mesure qu’il se répète, évolue sur le fil qui retient l’ensemble ; sans lien visible, avec naturel, des boucles qui semblent infinies, des trilles, des nœuds peut-être, sans conséquence, prolongent dans le temps et dans l’espace la petite architecture du maître napolitain.
Installé à la cour d’Espagne, Scarlatti aurait composé 555 sonates pour clavecin ; jouées à la reine, une mélomane, autrefois l’infante Maria Barbara de Bragance, qu’il a accompagnée de Lisbonne à Madrid.
Il me vient à l’idée qu’il y avait peut-être une idylle cachée derrière cette histoire. À l’arrière-plan de cette étonnant répertoire de morceaux, fragments ou études, plus ou moins longs. Les portraits qu’il nous reste de l’infante ne lui rendent pas justice, mais rien n’interdit d’imaginer des sentiments chez le virtuose du clavecin. Je crois qu’il n’était lui-même plus très jeune. Peut-être qu’ils se sont aimés secrètement.
Peut-être qu’il y a un code, une symbolique derrière ce nombre. 555.
Ou seulement le labeur d’un musicien qui s’efforce de vivre de son art au service d’un prince. Et qui parvient à 555.

En blanc et noir. Andante e cantabile. Encore la même mélodie, la même ritournelle qui s’approche puis s’éloigne, s’entortille puis explose, en douceur néanmoins, comme des bulles soufflées de la bouche d’un enfant ; pas si gaie toutefois, à la fois légère et profonde, provoquant la rêverie, la réflexion à mesure que l’onde avance, moins lentement qu’il n’y parait, fermement, pas à pas, régulier comme un battement de cœur ; une existence, plusieurs éventuellement, sa routine et ses accidents, son désordre apparent, difficile à saisir en une seule pensée, une seule phrase que seule la musique peut produire, une alchimie de sons, la mélodie ; quelques notes rassemblées sur le clavier par les mains d’Horowitz.
Après s’être absenté longtemps, loin des salles de concert ou des studios d’enregistrement, pendant approximativement dix ans, il a mûrement construit son nouveau répertoire, minutieusement, comme à son habitude, choisi les sonates qu’il désirait interpréter ; peut-être pour transmettre les sentiments qui l’ont habité pendant son exil volontaire, les joies simples de la vie, les peines aussi, les doutes qu’il a dû surmonter pour remonter sur scène, toutes les questions qu’il s’est posées alors.
Pourquoi se remettre au piano ? Dans quel but ? Pour simplement épater le public par sa virtuosité ou pour leur montrer, leur dire autre chose ? Maintenant, il est seul face à son clavier, joue, comme mu par une force invisible, cantabile, une sonate en mode majeur, il semble attendre pièce après pièce qu’un soliste se fasse entendre, qu’un chanteur pose sa voix sur les mélopées qu’il déroule, sereinement mais implacablement.
Peut-être sait-il qu’il ne viendra pas, que personne ne viendra, qu’il est désormais inutile d’attendre, qu’il faut poursuivre sa tache, avancer ses pas sans crainte et sans illusion. Cela expliquerait la mélancolie de ses sonates lorsqu’il les joue ainsi. Peut-être que cette mélancolie rejoint la résignation de Scarlatti à la cour d’Espagne, occupé à composer et à jouer pour sa reine ses 555 sonates. Peut-être que la vie ressemble à une sonate de Scarlatti ou d’un autre, une pièce musicale dont les modulations et le rythme sont familiers à notre oreille, notre leitmotiv en quelque sorte ; un air qui nous accompagne et évolue au gré des variations de notre existence. Elle attend, elle aussi, que nous posions notre voix sur ses modulations. Libre à nous, alors, de dire nos mots, de chanter ou de demeurer silencieux. La poésie est une manière parmi d’autres de faire entendre sa voix sur la musique, le vacarme parfois, du monde.

Au moment où la sonate se termine, je distingue, à travers la fenêtre, un homme dans l’immeuble d’en face. Le même que j’aperçois tous les jours, vêtu le plus souvent de la même manière, d’un maillot de corps blanc ou de couleur claire, assis à la même place, devant une table ; toujours le regard en direction de quelque chose que je ne peux voir, quelque part pour moi à gauche de la fenêtre, pour lui à droite.
Je suis persuadé que l’objet qu’ainsi il contemple n’est autre que la télévision. Cette conviction est d’autant plus certaine qu’il m’a semblé entrevoir à plusieurs reprises le reflet de l’écran dans le miroir qui est suspendu au mur derrière son dos.
Il me semble qu’il la regarde des heures entières chaque jour, surtout à partir de la fin de l’après-midi. L’orientation de la façade de l’immeuble compte tenu de celle du soleil ne me permet pas de savoir si c’est aussi le cas le reste de la journée. Le soir, lorsque la nuit tombe et que son appartement est éclairé, on l’aperçoit plus distinctement. Jusque tard dans la nuit. Doit goûter aux programmes nocturnes ou attendre l’émission qu’il préfère, une émission quotidienne, régulière ; éventuellement plusieurs émissions dont il connaît les heures de passage.
Sur sa table, il a posé le programme de la semaine, mais dans l’ensemble il sait fort bien à quelle heure et quel jour sont diffusées la série policière qu’il préfère, l’émission de divertissement qu’il ne raterait sous aucun prétexte. Il aime bien l’animateur, le trouve aimable, drôle.
Vérifie parfois quand même qu’ils n’aient pas modifié son horaire de passage de cinq minutes. Le programme précédent peut avoir un peu débordé, ce qui est rageant ; surtout qu’il aime voir défiler le sommaire, ça le met en appétit.

A présent, ça ne va plus tarder. Il ignore qu’un orage puissant se prépare, regarde distraitement la page de publicité, jette aussi un œil par la fenêtre. Sans s’avancer. Il habite au cinquième étage, mais ce n’est pas le vide qui lui fait peur, plutôt l’espace, l’espace démesuré, sans limites. D’ailleurs il a préféré prendre un appartement donnant sur la façade d’un immeuble voisin plutôt qu’un autre, doté d’une vue comme on dit. Le mur d’en face n’est pas bien gai, mais il le rassure ; sous sa protection, il ne risque pas de se retrouver face à l’horizon.
L’orage est tout proche maintenant. Et il va frapper sans prévenir, sans lui laisser le temps de s’inquiéter. Comme quelqu’un qui viendrait lui rendre une visite inattendue, le déranger au plus mauvais moment et bousculer ses habitudes. Deux déflagrations d’égale intensité et puis le noir, l’obscurité complète. Il lui faudra plusieurs minutes avant d’esquisser une réaction. D’abord rester assis à sa place, demeurer devant l’écran subitement vide, scruter l’activité des photons qui disparaissent lentement. Des mots probablement ; le souffle court, une plainte étouffée.

Le lendemain matin, à peine quelques pas sur le trottoir et il trouve qu’il fait un peu frais. Les autos qui montent ou qui descendent la rue sont encore peu nombreuses. On peut encore entendre le vent qui agite les feuilles toujours suspendues aux branches. Il sursaute au bruit de la benne qui s’arrête pour laisser descendre les éboueurs qui s’affairent.
Les observe puis détourne la tête au moment de traverser la chaussée. Respire doucement et compte ses pas en progressant lentement entre les murs et les arbres qui se dressent devant eux. Peut avancer comme cela une centaine de mètres sans croiser un passant. Faire l’effort de se concentrer pour se souvenir de l’endroit où il se rend. Plus bas dans la rue, la boutique, une quincaillerie, de l’homme qui pourra l’aider à remettre en état de marche sa télévision.
Après plusieurs minutes, il se demande s’il avance bien dans la bonne direction, si la boutique ne se trouvait pas plus haut dans la rue, si le rideau métallique devant lequel il se trouve ne la dissimule pas.
En quittant son appartement, il n’a pas réalisé à quel point il était tôt et, à présent, il s’aperçoit que tous les commerces sont fermés.
Comment savoir s’il est préférable d’attendre qu’ils ouvrent ou s’il vaut mieux rentrer chez lui et revenir plus tard. En massant doucement son front avec sa main pour tenter de remettre ses idées en place.
Sur les vagues qui sculptent le rideau métallique, ondule des lettres grossièrement peintes de couleurs vives. Il ferait mieux de remettre cela à plus tard.

En traversant la place, il n’a pas remarqué qu’elle se dirige dans sa direction en sens inverse. Concentrant toute son attention sur les structures métalliques destinées à accueillir les étals du marché, la légère inclinaison de la rue lui fait craindre qu’à tout instant, il ne se cogne la tête. S’efforce de rester du côté où la barre supérieure est le plus haut, en marchant droit le plus possible.
A cet instant, elle lui saisit le bras. Pas brutalement, mais le geste le surprend. Ou plutôt l’incapacité soudaine de se déplacer, de ramener son bras contre son corps. Dans l’obligation de découvrir son visage, y pénétrer plus qu’il ne l’aurait souhaité. Se maintenir autant qu’il peut sur le sommet de ses pommettes saillantes pour ne pas entrer en contact avec le pli brun qui borde ses yeux. Embarrassé par le battement de ses paupières à mesure qu’elle manœuvre ses lèvres au-dessus de sa bouche.
Des mots qu’il ne saisit que partiellement. Qu’ils se sont rencontrés il y a trois ou quatre ans, qu’il avait disparu de manière inattendue, qu’elle n’en revient pas qu’il habite toujours le quartier, qu’elle ne l’ait jamais croisé pendant tout ce temps.
Il pose son verre à bonne distance de l’auréole qui s’est élargie au centre de la table. Sans comprendre d’où cela peut bien couler. Le courant constant de ses paroles. Qu’elle voit encore Michel, qu’ils ont parlé de lui il y a à peine une semaine, que sa fille vient d’entrer au collège, qu’il devrait voir comme elle est jolie à présent. Passent, à quelques centimètres seulement des chaises sur lesquels ils se sont assis, des passants plus nombreux. La crainte qu’ils ne les heurtent et fassent tomber les verres sur le trottoir. Remontent à contre-courant du déplacement plus rapide des autos. Il choisit de fermer les yeux pour retrouver son équilibre à l’intérieur, laisser lentement le balancement perdre un peu de son amplitude.

Une diagonale puis une ligne horizontale, une autre diagonale puis une autre ligne horizontale, encore une diagonale. Il est parvenu au troisième étage. Le temps d’une pause de quelques secondes pour souffler et imaginer dans son esprit comme sur une feuille de papier la forme de l’escalier dans lequel il s’est engagé. Une forme régulière comme celle de nombreux objets qu’il peut observer chez lui ou dans la rue. La disposition symétrique des meubles autour de son lit, la réplication des motifs floraux des moulures du salon, l’écartement entre les fenêtres sur les façades des immeubles, l’alignement des réverbères au milieu des trottoirs. Tout cela peut parfaitement se plier aux règles de la géométrie.
A nouveau une diagonale puis une ligne horizontale. Une forme simple que même un enfant pourrait dessiner sans difficulté, mais que la représentation sur une feuille de papier, en deux dimensions, ne restituerait qu’imparfaitement. La diagonale se courbe lorsqu’en montant ou en descendant, elle se rapproche du mur ou s’en éloigne. Ce qui donne un peu le tournis quand on descend trop vite.
Et aucune marche ne ressemble à un autre. Usées par les pas lourds ou aériens, tachée de toutes sortes de substances qui laissent apparaître en transparence la surface du bois, nouée, striée, entaillée, mise en pièces parfois.

Au cinquième, il constate qu’un barreau a été arraché de l’ensemble de la balustrade laissant un espace vide, beaucoup plus large que les autres.
Souffre alors d’une vive douleur dans la poitrine comme s’il s’agissait d’une côte qu’il se serait brisé, comme si l’imposante structure verticale de l’escalier constituait son ossature, le prolongement apparent de son squelette intérieur.
C’est à cet instant que j’entends des bruits sur le palier, ouvre la porte et le voit en grande détresse, appuyé contre la balustrade ; sans qu’aucun mot ne soit prononcé, je le raccompagne chez lui.
Quelques minutes plus tard, par la fenêtre ouverte, je l’aperçois.
Les bruits de la rue couvrent un peu le son du piano. Ne me parviennent que des bribes et il est plus difficile de se laisser aller à la poésie qui s’échappe du clavier. A la distance qui me sépare de l’immeuble d’en face, je ne puis être sûr qu’il regarde dans ma direction ; peut-être que simplement il grimace en apercevant le reflet de l’horizon sur ma fenêtre, mais je crois distinguer sur son visage un sourire.

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