REVOLUTION PARK

Récit

Le mardi 7 avril 2006, je déambule sur le boulevard Saint Michel comme je le fais parfois. Enfin, disons plutôt que je me déplace dans le quartier latin dans un but précis (l’achat d’un livre ou d’un disque probablement) car il ne se prête plus vraiment à la promenade. Les marchands de fripes ou de vêtements bon marchés, les enseignes de restauration rapide ont pris la place des libraires.
On ne croise plus que des touristes pour qui la Rue Soufflot ou le boulevard Saint Germain sont les pièces d’un musée à ciel ouvert et il est difficile de distinguer un étudiant d’un consommateur venu s’acheter un jean.

Je tente donc de me frayer un passage sur le trottoir, d’éviter les grappes qui s’agglomèrent devant les vitrines et j’aperçois un rassemblement un peu plus bas sur le boulevard. Ils ne sont pas très nombreux à occuper la chaussée (quelques dizaines), mais la circulation est interrompue. Je fais comme la plupart des badauds, je m’approche pour savoir de quoi il s’agit. Evidemment, j’ai dans l’idée qu’il s’agit d’une manifestation étudiante de plus (le quartier est coutumier du fait). Le mouvement contre le C.P.E est sur le point de prendre fin.

Néanmoins, je suis surpris par ce que je vois. Retourné sur le bitume, une auto, une Twingo rose (ça ne s’invente pas !) sous la protection d’un cordon de CRS.
Je n’ai pas assisté à l’ensemble de l’incident et ne connais donc pas la raison qui explique la présence du véhicule renversé au milieu du boulevard.
Etrangeté de la scène. Au milieu d’un cercle dessiné par les forces de l’ordre et les curieux, l’auto devient un objet insolite qui semble s’être posé là en provenance du ciel.
Le quartier chargé d’histoire, un objet de consommation et la mise en espace bien réglée, la scène me fait immédiatement penser à la performance d’un artiste contemporain. Ou au tournage d’un film publicitaire habile à recycler ce lieu commun de la révolte étudiante. Entre les deux, la frontière est parfois étroite.

Du même ordre, j’ai aperçu sur la place de l’Odéon, me trouvant dans le 96, une fausse manif constituée de jeunes gens déguisés en étudiants des années 60 pour faire la publicité d’une marque de vêtements.
Vu à la télévision également, des images d’amateurs, en couleur, de parisiens se promenant sur le boulevard Saint Michel entre les pavés déterrés et les carcasses de voitures brûlées un lendemain de nuit de barricades en Mai 68.

Me souvenir aussi que j’ai eu la désagréable impression en voyant Les amants réguliers au cinéma -peut-être à cause de la beauté du noir et blanc et de la plastique des comédiens- que Philippe Garrel avait tourné un film publicitaire pour Dior.

Argument

De ce qui vient d’être raconté, il découle que les événements de Mai comme les autres mouvements de jeunesse, les grèves, les manifestations étudiantes ou lycéennes qui réapparaissent de manière chronique, et plus particulièrement tous les vingt ans, ne constituent qu’une représentation, la représentation dans l’espace publique des désirs et des aspirations des adolescents et des jeunes adultes. Cette manifestation est devenu avec le temps un rituel, comme un passage obligé avec ses lieux et ses gestes symboliques.
Dans cet ordre, la Sorbonne est le château qu’il faut prendre et les CRS sont des gardiens du seuil (les barrières métalliques qu’ils avaient provisoirement construites pour empêcher les étudiants de pénétrer dans l’université en sont une parfaite illustration).
Pour le reste, notre société de consommation sait parfaitement détourner, récupérer, faire des bénéfices avec ces aspirations authentiques, ces slogans inventifs et ces lieux emblématiques.

Dispositif

  • Recouvrir d’une bande rouge épaisse une partie du boulevard Saint Germain, une autre du boulevard saint Michel, la rue Gay Lussac, la rue Claude Bernard et la rue Monge.
  • Délimiter ainsi une fraction du quartier latin pour provisoirement y dresser un parc d’attraction sur le thème des révoltes étudiantes.
  • Aux deux principaux accès, à l’angle des boulevard Saint Germain et Saint Michel, et au croisement des rues Claude Bernard et Monge, remettre par tirage au sort aux visiteurs le déguisement approprié, d’étudiant, de professeur ou des forces de l’ordre.
  • Remettre avec le costume un objectif à chacun. Certains étudiants voudront en découdre et occuper coûte que coûte la Sorbonne (on les appellera les enragés), d’autres auront une fonction de modérateurs auprès de leurs camarades d’un jour (on les nommera les social-traitres). De la même manière, parmi les forces de l’ordre on trouvera des officiers compréhensifs et d’autres moins, sans oublier que leur objectif est de défendre l’entrée de la Sorbonne sans occasionner de victime. Les professeurs seront libres de choisir leur camp ou non.
  • Pour l’occasion, seront réalisés et disposés Boulevard Saint Michel, rue Gay Lussac et rue Saint Jacques des pavés en polystyrène renforcé.
  • Les CRS auront à leur disposition des gaz lacrymogènes utilisant une formule douce et non irritante.
  • Des boutiques et des espaces de petite restauration seront disposés le long de la rue Monge qui constituera une zone neutre.
  • Le quartier général des étudiants se situera rue d’Ulm où se tiendront leurs assemblées générales.
  • Utiliser l’inclinaison du boulevard Saint Michel pour y installer une attraction à sensation et des jeux d’eau si le climat le permet.
  • La nuit, des lapins seront libérés dans les arènes de Lutèce.
  • Pour le financement, prendre contact avec les entreprises Joseph Gibert.

Une initiative semblable sur le thème de la littérature peut être envisagée dans le quartier voisin de Saint Germain. On connaît l’engouement des touristes américains ou japonais pour l’Existentialisme, le Café Flore et les Deux Magots. De plus, les éditeurs pourraient être mis à contribution.

Publicités
Cet article, publié dans sous mes pas, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour REVOLUTION PARK

  1. li dit :

    Et plus de notes ?
    j’aime beaucoup votre blog. Sans presser, j’aimerais suivre encore.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s