Géologie

1,5 centimètres.
L’épaisseur du livre de Nathalie Quintane Grand ensemble, sous titré (et entre parenthèses) « (concernant une ancienne colonie) ». M’y suis partiellement enfoncé. D’un demi centimètre à peu près dans son dispositif, sans avoir trouvé ce que je cherchais. Il est peut-être illusoire d’attendre d’autrui ce qu’on aurait voulu soi-même y mettre.

1,20 mètres.
A pied ou en voiture. Parcourir les rues de Paris, de l’est parisien.
De Barbès à Nation en passant par Jaurès, la rue de Belleville ; redescendre à Bastille. Compter les cafés, contempler leurs enseignes, d’énormes bouteilles suspendues au dessus du trottoir, y pénétrer parfois ; observer les hommes regroupés au comptoir, dans leurs mains qui travaillent des cartons perforés comme les tickets de métro, jouer au tiercé avec mon père. Des hommes qui avaient 20 ans dans les années 60.

1,30 mètres
C’est les années 70 pas les années 60. La ville en travaux. La Tour Montparnasse, les Halles, le Centre Pompidou. Ils abattent, creusent, suspendent, bâtissent.

1,40 mètres.
Une fois où je me suis perdu dans mon propre quartier. J’ai 8 ans, je ne suis pas très malin, je panique vite et un homme finit par me ramener chez moi après que j’ai pu (difficilement) lui expliquer où je vivais (à l’époque chez mon oncle et ma tante, un peu entassés avec ma mère, mon frère et ma sœur), à Belleville. C’est un algérien, un arabe élégant. Avec leurs costumes gris et leurs moustaches, je trouvais les maghrébins élégants, même si parfois leurs chaussures juraient avec le reste de leur tenue. L’hiver, ils y ajoutaient un bonnet.

1,50 mètres.
Les touffes de cheveux broussailleux de mes camarades de classe maghrébins. Une fois par semaine aux bains publiques.

1,60 mètres.
Pas les années soixante, les années 70.
Se souvenir que les années 60, c’était le temps des copains, des yéyés.

1,70 mètres.
Combien sont-ils ? Ces hommes appelé à faire leur service militaire en Algérie. Deux ans pour certains, sur le terrain, destinés à toutes sortes de taches. Toute une génération ? La génération de mon père.
Se souvenir que le Front National est fondé dans les années 70.

1,80 mètres.
Des photos ou plutôt des diapositives (est-ce un signe des temps ?). La machine à diapositive. Une projection comme pour des souvenirs de vacances.
Des hommes en short, bronzés et sous un ciel uniformément bleu. Moins beau que le ciel des tragédies grecques, enfin le ciel qu’on imagine recouvrir (comme le plafond d’une église romaine) la représentation d’une tragédie grecque.
Des images surexposées. L’intensité de la lumière. Fait mal aux yeux.
Le portrait des copains accompagné d’anecdotes plus ou moins drôles.
Des mots aussi, des mots qu’on crache à la figure, des mots qui font honte.

20 mètres.
Du bo, du bon, du bougnoule…

50 mètres.
L’obscurité, la nuit. Les images en noir et blanc des corps qui glissent silencieux sur la Seine. Le visage plongé dans une baignoire.

Au fond.

Publicités
Cet article, publié dans sous mes pas, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s