Low-poème 2.

Les frites

Je conduisais. L’autoroute sur laquelle je roulais était d’une rectitude et d’une longueur infinie. Il arriva encore à cet instant je-ne-sais-quoi dans mon esprit. Des images affluaient avec une force comparable à celles de la télévision ; les sentiments véritables comme la générosité et la compassion humaine me semblaient alors aussi étranges que les panneaux de direction qui m’interpellaient ; les paroles des enfants ne parvenaient à mes oreilles qu’incompréhensibles et confuses, comme les mots de l’animateur de la radio étouffée qui berçait doucement, tout doucement, sur la surface du même bitume.
Dans le parking silencieux, plein de semblables véhicules, surgissait parfois l’opportunité d’un espace, comme le sentiment de l’existence d’une issue possible sur le pare-brise de la voiture. Et je me rappelle que cette pensée inhabituelle et surprenante, provoquée par le déplacement obscurément moléculaire, me pénétrait d’un désir teinté d’indifférence. Voilà, je me considérais, à la faveur de l’immense centre commercial qui m’encerclait, en total détachement de ma famille et des autres ; je pense en outre que dans mon entière indifférence et ma complète insensibilité à toute espèce vivante, j’en étais arrivé à préférer les écrans qui affirment que j’existe ; – au moment où le fast-food redoublant ses appels, j’envisageais d’apaiser la soif et combler la faim suscitée par la toute première sollicitation. Je commandai avec ma carte une grosse portion de frites, un verre de soda et un livre de petite taille que les restaurants proposaient à cette saison aux clients pour le lire dans l’instant, un recueil des meilleurs poèmes de Baudelaire.

Je buvais rapidement ma boisson, quand une pancarte plutôt petite me fit détourner le regard. Derrière elle était assis un vieil homme dépenaillé, miteux, répugnant, dont le regard vide, honteux et comme disloqué, réclamait la portion de frites. Alors je le vis écrire, d’un geste lent et maladroit le mot : gâteau !
Je ne pus me retenir de sourire en en distinguant le vocable dont il croyait bien définir mes frites presque froides, et j’en pris pour lui une petite poignée que je lui tendis. Péniblement, il se leva, ne lâchant pas de ses mains la ceinture de son pantalon ; mais, serrant les frites entre mes poings, je reculai brutalement, parce qu’il se trouvait que son odeur n’était pas supportable, bien que j’en ressentis de la honte.

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