Une longue dépression

C’est le début des années 80 dans un lycée de la banlieue parisienne. Dans la cour, ça discute ferme de la révolution. Quelques pages mal comprises du Capital, des idées sur Trotsky sans en avoir lu une ligne suffisent à trois jeunes gens pour qu’ils se mettent à échafauder les théories les plus fumeuses, les projets les plus improbables (Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, la Révolution Permanente ?).

Dans un an pour deux d’entre eux, dans deux pour l’autre, ils rejoindront une université parisienne. Deux ans, c’est long car tu as hâte de te retrouver à la fac. Mai 68 c’est loin, près de 20 ans, mais les années 70 ont été hachées par une multitude de révoltes étudiantes ou lycéennes, répliques des évènements de Mai. Réformes Debré ou Haby, n’importe quel prétexte était bon pour suivre l’exemple des glorieux aînés, être à leur hauteur.

Maintenant, ça va être ton tour. En 68, tu n’aurais sans doute pas pu participer, on ne t’aurait probablement pas laissé poursuivre jusqu’au baccalauréat.
La démocratisation, ce sera pour plus tard. La réforme Haby justement.
Seulement deux ans à attendre, deux ans à rester silencieux dans le pavillon de banlieue que tes parents ont acheté en empruntant sur vingt ans, deux ans à guetter une preuve de vie par la fenêtre, à observer le monde sur un écran de télévision, à lire aussi.

Je n’ai pas eu de parents soixante-huitards comme Virginie Linhart et, à vrai dire, je suis issue d’un milieu bien différent, plus modeste et peu instruit. Néanmoins, son livre Le jour où mon père s’est tu m’a touché. Peut-être parce qu’elle évoque la relation avec son père (mon père a aussi disparu un jour, mais pour d’autres raisons) et plus globalement la relation de notre génération (je suis né la même année que Virginie Linhart) avec celle de nos parents.

Evidemment, son livre parait dans un contexte particulier, les quarante ans des évènements de Mai, sans oublier l’utilisation du souvenir de ces évènements par Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle.

Il n’est pas nécessaire de revenir trop longuement sur les étranges déclarations du candidat de l’UMP (déclarations rappelées dans une note en bas de page par Virginie Linhart à la fin de son livre).
Juste ne pas oublier que les événements de Mai 68 ne concernaient d’abord qu’une infime partie de la société française, la plus lettrée (la grande majorité de la jeunesse française n’accédait pas alors à l’université), que la grande majorité des salariés qui se sont mis en mouvement ensuite étaient avant tout soucieux d’améliorer leur pouvoir d’achat. Sont peu nombreux ceux qui, comme ceux qu’évoque Virginie Linhart, se sont installés en communauté ou sont allés élever des chèvres dans les Cévennes.
Ne pas oublier surtout que la société depuis les années cinquante n’a cessé de changer. Est-ce Mai 68 qui est responsable de la construction des « grands ensembles » ou de la croissance du chômage à partir des années 70 ?
Du développement des familles monoparentales ?
Quant à ceux qui continuent à penser que le refus de l’autorité ou le développement des    « incivilités » a quelque chose à voir avec ces évènements, le climat de l’époque ou avec je-ne-sais-quelle courant d’idée, est-ce qu’ils pensent que beaucoup de jeunes de banlieue ont lu Deleuze ou Foucault avant de taguer des abribus, est-ce qu’ils s’imaginent que dans leurs familles c’est l’autogestion ?
Notre société (doit-on le déplorer ?) a la jeunesse qu’elle mérite ; elle veut consommer, elle veut réussir comme son président. Il n’y a pas plus en accord, dans notre pays, avec Sarkozy qu’un « lascar » de banlieue.

Plus sérieusement, les amis maos du père de Virginie Linhart n’avaient pas l’air très favorables au développement de la « société de consommation ».
Alors que c’est de ça qu’il s’agit.
Du symbole aussi. Doit-on se battre pour des symboles ?
Probablement pour celui de 68. Parce qu’il nous parle de nos rêves, de nos désirs, de nos déceptions aussi.

Deux choses m’ont immédiatement interpellé à la lecture de Le jour où mon père s’est tu. D’abord que beaucoup des personnages (les amis maos du père Virginie Linhart surtout) n’ont, pour des raisons idéologiques, pas participé aux évènements de Mai eux-mêmes. Ils se sont trompés et une certaine partie de la société a eu raison contre eux. Ce n’est pas eux qui ont fait 68, c’est 68 qui les a fait malgré eux (on parle d’eux au travers d’évènements qu’ils n’ont pas vus ou pas voulu voir venir).
Et c’est un peu la règle quand on évoque ce sujet, on parle à la fois de 68 mais aussi des années qui précèdent ou qui suivent, de la libération des femmes, de la sexualité, de beaucoup de choses à la fois. Ce qui facilite les confusions.

Il est intéressant de remarquer ensuite que le livre de Virginie Linhart situe la libération des mœurs, du moins parmi ceux dont elle parle, que consécutivement au militantisme. Et donc pas comme un élément constitutif de 68.
Les militants qu’elle évoque sont plutôt austères, loin d’être des jouisseurs.
Dans son livre, la libération sexuelle est la conséquence après-coup de la fin des illusions militantes, c’est une libération par dépit.
On n’est pas parvenu à faire la révolution, alors contentons-nous de faire l’amour. N’est-ce pas ce qui constitue l’état d’esprit des années qui suivent, jusqu’à l’apparition du sida ?

Il y a beaucoup de tristesse dans l’évocation de cette période (je veux dire celle de la fin des idéaux). Et même une forme de dépression qu’elle évoque au travers de plusieurs témoignages et dont la maladie de son père serait comme une forme de métaphore.

Le plus significatif à mes yeux c’est que Virginie Linhart superpose, dès le début de son livre, 1968 et 1981. Pas en le soulignant bien sûr. Il ne s’agit que d’évoquer la nouvelle crise qui touche son père quelques semaines avant l’élection de F. Mitterrand.
Evènement d’ailleurs redoublant la crise d’une autre figure (Althusser) de cette époque.
Je n’ai pu m’empêcher de penser que les illusions de 68, son esprit utopique, s’étaient perdues avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Dans le même train, certains acteurs de ces évènements. Le personnage d’ Henri Weber est de ce point de vue emblématique. Doit-on rire ou pleurer du récit de la scène qui se déroule à la sortie de la fête qui suit la sortie de Génération et qui met en scène certaines figures des évènements de Mai ?
Qui ne se réduisent pas, heureusement, aux noms évoqués dans le livre d’Hamon et Rotman.

La parenthèse ouverte en 68 s’est rapidement refermée pour laisser place à l’ère pompidolienne puis giscardienne, celle du développement économique, celle de la construction partout de supermarchés, celle du prolongement des réseaux de transport. Et elle semble avoir voulu se réveiller aux premiers jours de 1981 avant de se rendormir à nouveau après avoir compris que le nouveau président allait poursuivre l’œuvre entamée par ses prédécesseurs. En faisant avancer, il est vrai, les droits et les libertés dans certains domaines. Mais on n’ira pas plus loin.
Après, c’est une longue dépression.

Entre temps, le bac en poche, tu vas t’inscrire dans une fac parisienne, prendre immédiatement ta carte pour le premier syndicat étudiant qui se présente.
Tu ignores alors qu’un an après tu deviendras le principal responsable de l’UNEF pour ton université (président d’AGE, disait-on à l’époque), rejoindras immédiatement ensuite le Bureau National et deviendras un des animateurs à Paris du plus important mouvement étudiant depuis 1968, en Novembre et Décembre 1986.
Tu ignores surtout qu’il est peut-être déjà trop tard, que la société marchande est déjà omniprésente, prend ses aises, que ton jeune frère est plus préoccupé par la marque de sa tenue de sport que par des rêves de révolution ; tu ignores que tes parents peuvent regarder des chaînes supplémentaires à la télévision, tu ne sais pas non plus que des « jeunes gens modernes » préfèrent oublier leur déprime dans les lignes de coke au fond des toilettes du Palace.
Tu y crois coûte que coûte, tu veux la vivre ta révolution.
Même si tu dois y repenser plus tard avec nostalgie, dans les moments de déprime.

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