Chroniques de la faim

J’ai lu, ce matin, qu’avaient lieu, un peu partout sur la planète, des émeutes de la faim, qu’on se battait en Egypte pour du pain ; j’ai lu qu’un policier avait été tué, un premier ministre démis en Haïti ; j’ai lu aussi qu’on annonçait d’autres manifestations en Afrique ou en Asie, qu’on procédait aux arrestations des premiers émeutiers, j’ai lu qu’il fallait s’attendre au pire. Je l’ai lu dans le journal.

J’ai lu également que, dans certains pays, le prix du pain avait augmenté de 50 % en un an, qu’aux Philippines le prix du riz avait été multiplié par deux en deux mois ; j’ai lu que l’augmentation n’avait pas non plus épargné le maïs au Mexique, le blé en Côte d’Ivoire ;
j’ai lu aussi que de nombreux pays sacrifiaient leurs cultures pour produire des biocarburants nécessaires aux besoins de plus en plus croissants en matière d’énergie ; j’ai lu ensuite que le réchauffement climatique n’y était peut-être pas pour rien, que les cultures d’OGM étaient peut-être la solution ; j’ai lu que les animaux consommaient beaucoup trop de céréales, qu’il faudrait peut-être manger moins de viande. Je l’ai lu dans le journal ce matin.

Je n’ai pas lu que, pour se nourrir, les hommes en vinrent à pourchasser les bêtes sauvages, à manger les oiseaux ; je n’ai pas lu que certains, sous l’emprise d’une faim dévorante, se mirent à ramasser les pires ordures pour les manger ; je n’ai pas lu non plus que d’autres eurent recours, pour échapper à la mort, aux racines des forêts et aux herbes des fleuves. Non, je ne l’ai pas lu dans le journal.

Je n’ai pas lu surtout qu’une faim enragée fit que les hommes en vinrent à dévorer de la chair humaine, d’abord les cadavres de ceux de leurs voisins et enfants qui étaient morts plus tôt, puis les plus faibles, les malades, les vieillards ; je n’ai pas lu non plus qu’on fut conduit dans certains cas à enlever des enfants pour les découper, les cuire et les dévorer. Non, je ne l’ai pas lu dans le journal, je l’ai lu dans un recueil de chroniques sur les famines médiévales.

Voilà deux ou trois mois que j’ai entamé l’écriture d’un livre qui mêle réalité et anticipation, qui traite, les mêlant à mes souvenirs d’enfant et d’adolescent en banlieue, du souci des petites gens à subvenir à leurs besoins, parvenir à régler les échéances de leurs emprunts pour acheter une automobile ou une maison. J’avais envisagé ou plutôt songé à faire le récit de disparitions et même à laisser entendre qu’il pourrait s’agir de cas de cannibalisme. Je croyais imaginer une parabole du monde qui nous attend, je ne m’attendais pas à être débordé aussi rapidement par la réalité.

Le monde va si vite aujourd’hui. Comment l’écrivain pourrait-il l’anticiper, prévenir des malheurs qui nous attendent ?

J’ai repris mon manuscrit. En l’ouvrant, j’ai découvert que les quelques dizaines de pages qu’il contenait étaient désertes, que plus aucune vie, plus aucun vocable n’y subsistait, seulement quelques lettres éventrées ; les mots et les phrases furieux s’étaient entre-dévorés.

Plus rien, alors pourquoi continuer ?

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