VOYAGES EN BARBARIE. Chapitre cinq.

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Où notre héros prend le temps de philosopher.

« J’appelle pures (dans le sens transcendantal) toutes représentations où l’on ne trouve rien qui se rapporte à la sensation. La forme pure des intuitions sensibles en général dans laquelle tout le divers des phénomènes est perçu, par intuition sous certains rapports, est donc à priori dans l’esprit. »

Quelle est la forme pure, à priori, des céréales qui reposent dans leurs boites, de marques et de couleurs diverses, alignées sur les trois niveaux de la gondole devant laquelle notre héros attend que son compagnon ait fait son choix ? Dans sa perception de l’espace du rayon, qu’est-ce qui relève de la sensation (de l’illusion, pense-t-il) et qu’est-ce qui appartient à l’intuition pure, aux principes à priori de sa sensibilité ? Cela vaut-il la peine de se poser de telles questions ?

Les femmes et les hommes qui circulent dans les allées du supermarché en poussant leurs caddies pleins à craquer, ceux qui s’entassent devant les caisses ont-ils conscience de l’absurdité de leur conduite ce samedi après-midi ? Se posent-t-ils seulement quelques instants la question ? Rien ne semble l’indiquer, pourtant la durée de l’attente aux caisses leur laisse largement le temps de le faire. Ou peut-être pas.

Difficile de penser, plongé dans le bruit répété de l’enregistrement des produits à la caisse qui se mêle à une musique indéterminée. Le bourdonnement continu de la grande surface comme celui d’une ruche débordant d’activités. Les couleurs et les luminaires semblent vouloir reproduire, sur les milliers de mètres carrés du centre commercial, la lumière solaire, pourtant il règne sur ces lieux une atmosphère complètement irréelle.

Une ambiance de fête foraine avec ses manèges et ses auto-tamponneuses. Des couples qui se consultent sur les plats déjà préparés qui raviraient l’un ou l’autre, des familles qui cherchent à faire plaisir aux enfants. D’ailleurs, minuscules fourmis qui circulent entre des murs de produits entassés jusqu’au dessus de leurs têtes, tous ont l’air d’enfants, émerveillés et inquiets à la fois, trop contents d’être parvenus dans ce monde fabuleux. Où Personne ne veut repartir les mains vides.

Le jeune briard a promis à sa mère de lui faire, en chemin, quelques courses. Notre héros n’en dit rien, mais il est assez touché de cette manifestation d’amour filial. Il trouve cela particulièrement chevaleresque. La noblesse de cœur, pense-t-il, ne se trouve pas forcément où l’on s’attend à la trouver.

Ils conduisent le double panier sur roulettes à moitié vide jusqu’à la caisse destinée aux clients peu chargés, prennent leur mal en patience. Enfin, surtout notre héros, parce que son compagnon n’a toujours pas quitté ses écouteurs ; ce qui ne l’empêche pas, par moments, de lui adresser quelques mots, brefs mais précis.

«Situkifepatakafairelésoldes », lui a-t-il dit avant de pénétrer dans l’immense paquebot que constitue le centre commercial. Parce qu’il s’habituait à sa singulière manière de s’exprimer ou simplement parce qu’il aurait fallu être aveugle, il devina immédiatement de quoi il parlait. 30, 40, 50 %. Les vitrines, en effet, étaient recouvertes d’affiches chantant les promotions sur les articles de cet hiver.

Notre héros n’était pas d’humeur à faire ses emplettes. Comment ensuite aurait-il bien pu transporter ses achats sans autre mode de transport que le vélomoteur de son compagnon ?

La remarque surprit le modeste écuyer. Visiblement, il considérait que circuler dans la galerie marchande, pénétrer dans l’une ou l’autre des enseignes et examiner plus attentivement tel ou tel article n’avait pas forcément pour objectif de faire un achat. Ce n’était pas forcément la finalité de la présence de tous les gens qui se déplaçaient par milliers ici le samedi. Notre héros observa qu’il en était ainsi pour beaucoup de ceux qu’il croisa alors. Ils n’avaient peut-être pas ou plus les moyens. Surtout, le centre commercial était le seul espace publique dont ils disposaient pour flâner, se rencontrer, laisser les enfants courir en toute sécurité. Une forme simple du bonheur.

En quittant les lieux, notre héros et son compagnon se demandent dans quelle allée ils ont bien pu égarer le vélomoteur. Derrière cette auto bleue, mais il y en a une identique cinquante mètres plus loin. Son propriétaire se souvient l’avoir déposé à proximité de la rangée de caddies. Il hésite.

« fissedepute », hurle-t-il brutalement. Voilà qui relativise un peu ses manifestations de tendresse filiale, pense notre fier cavalier. Néanmoins, il partage son désarroi et sa colère.

Colère redoublée par le mouvement rotatoire des ailes du moulin qu’il aperçoit à présent. Prêt à se faire justice en chargeant le monstre, notre héros est rappelé à l’ordre par son compagnon. Il ne s’agit pas d’un moulin mais d’une éolienne, chargée de fournir une partie de l’énergie nécessaire au centre commercial, et, maintenant qu’ils sont à pied, il va leur falloir faire l’économie des efforts inutiles.

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