VOYAGES EN BARBARIE. Chapitre quatre.

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Où notre héros peut enfin se restaurer et prendre un peu de repos.

Soudain la sauce dégouline sur son pantalon. Un liquide épais, d’une couleur située entre l’orange et le marron. Impossible de se dégager à temps. Il voudrait se saisir d’une des multiples serviettes en papier qu’on lui a donné pour s’éponger, mais ses doigts sont eux-mêmes recouverts du liquide gras.

Notre héros comprend maintenant pourquoi les autochtones mangent le buste penché au dessus de leur table, pourquoi ils y ont minutieusement disposé cartons d’emballage et serviettes avant d’entreprendre d’avaler leur première bouchée. Son compagnon, assis en face de lui, ne semble pas le moins du monde troublé par l’incident. Il poursuit son déjeuner en silence comme la plupart des clients présents. On dit que le plaisir pris à manger se mesure au silence des convives.

Il est vrai que l’entreprise s’avère délicate et nécessite une entière concentration. Saisir le sandwich de ses deux mains en veillant à ce que les doigts se répartissent sur l’ensemble du pain, au dessus et en dessous surtout, pour éviter de perdre un élément en cours de route, une feuille de salade ou un cornichon.  Le regard posé sur la photo en noir et blanc d’un recoin d’Amérique pris à une époque indéterminée. Maintenir l’ensemble en position horizontale afin de prévenir toute fuite éventuelle. Malheureusement pour notre héros, il est trop tard à présent.

Ne lui reste plus qu’à avaler le reste de son hamburger, consciencieusement comme le fait son voisin, en veillant à ne rien laisser, y compris les ingrédients qui se sont échappés sur ses mains, sur le carton dans lequel il était préalablement emballé. Le plus difficile consiste sans doute à ouvrir suffisamment grand sa mâchoire pour pouvoir mordre d’un seul trait l’ensemble des couches. Puis maintenir sa bouche fermée en mâchant l’ensemble qui, sous la dent, prend une consistance élastique.  De la nourriture qui peut aussi bien convenir à l’enfant qui n’a pas encore toute ses dents qu’au vieillard qui les a perdus. Ils sont forts, pense-t-il.

Faire glisser le tout à l’aide d’une gorgée de boisson gazeuse. Il n’avait pas utilisé de paille depuis bien longtemps. Un diabolo grenadine avec son grand-père qu’il accompagnait au bar tabac. Il aspirait lentement son breuvage dans l’atmosphère enfumée pendant que le père de sa mère jouait au tiercé. Bien loin du caractère hygiénique du décor du fast-food dans lequel il se trouve. Les murs blancs  et le parquet régulièrement lessivés, les tables momentanément souillées par les débris du repas précédent, rapidement nettoyées, désinfectées par des agents d’entretien gantés. L’odeur des produits ménagers mêlée à celle des frites, omniprésente. Sur les mains, sur la bouche, le sentiment de ne jamais pouvoir s’en débarrasser.

Notre fier cavalier profite de ce moment de répit pour observer la clientèle. Seuls ou en groupes, des visages qui pourraient être familiers. On lit la presse, on bavarde, on rit aussi. Pas forcément la morosité qu’on s’attend à trouver dans un tel endroit. Même si, en semaine, l’aire de jeux demeure pétrifiée comme les os nus d’un dinosaure disparu.

Une voix familière. La dernière personne qu’il s’attend à retrouver dans ces lieux. Qui provient en fait d’un écran de télé qui diffuse en boucle les programmes d’une chaîne d’information. Une émission qui a pris l’habitude de l’inviter sur tous les sujets qui peuvent l’intéresser.

Comme un nœud au creux de son ventre. Le sentiment qu’il pourrait ne jamais plus se retrouver sur ce plateau. Penser et conduire à penser. Penser qu’il doit aller aux toilettes avant de repartir. Il n’avait auparavant jamais autant bu de boisson gazeuse.

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