Un campagnon

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Le bureau d’un ministre est un espace singulier. Le mobilier, les éléments de décoration ne sont la propriété de personne. Ils demeurent indépendamment des remaniements ministériels. Disposés à des endroits bien précis. Installés, semble-t-il, en veillant à respecter des distances fixées par convention. On hésite à les déplacer ne serait-ce de quelques centimètres.
Ces fauteuils déployés au milieu de la pièce. Embarrassants. Les armoires alignées de ce côté. Entassées. Parfois, Christine se dit que, chacun à sa place, ils sont chez eux. Dignitaires de la République. L’impression d’être un intrus. Qu’ils la regardent de haut.
Quand elle aura accompli sa tache, quand ses supérieurs ou les français se lasseront de sa présence, elle partira, pensent-ils. Assise devant sa table, perdue entre les murs de son bureau comme Robinson sur une île au milieu de l’océan, elle a le sentiment d’être cernée, à la merci d’une menace.
Pour se défendre, à tous les coins stratégiques, elle a disséminé des objets personnels. Sur son bureau, les photos de ses trois enfants et du pape Jean Paul II. Les étoffes tissées par les petites orphelines équatoriennes recouvrent les fauteuils. La bouilloire électrique, dont Louis lui a fait cadeau, sur le buffet second empire. Ainsi l’oiseau fait son nid.
Néanmoins, elle préfère se rendre sur le terrain, aller à la rencontre des français, des gens de peu. Le sentiment de faire partie du même monde. Une seule famille. Parfois, évidemment, c’est difficile. Moins confortable qu’un salon parisien. Mais elle y croit.

Lundi, elle a visité un foyer de SDF. Les responsables se plaignaient de leurs « locataires » (c’est ainsi qu’ils les nommaient). Elle n’a pas craint, elle, d’aller à leur rencontre. Etre à leur écoute. Peut-être impressionnée tout de même par le regard de l’un d’entre eux. Une tempête violente et soudaine sur la mer auparavant douce et paisible.

Le lendemain, mardi, lorsqu’elle pénètre dans son bureau, comme tous les matins entre 9h30 et 10h, il est là, allongé sur le divan. Encore endormi. Elle pourrait crier, appeler de l’aide. Ses collaborateurs sont nombreux, derrière la porte, à seulement quelques mètres. Préfère se taire. Ecrasée par la peur du scandale.
Si l’on vient à son secours et que l’on trouve cet homme couché dans son bureau, que va-t-on s’imaginer ? La croira-t-on si elle affirme n’y être pour rien ?
Enfin, comment a-t-il pu pénétrer en ces lieux si personne ne l’a aidé ? Surtout qu’il a l’air plutôt bien installé. Très à son aise. Cela ne se peut, pensera-t-on, que parce qu’il se sent ici comme chez lui. Parce qu’on l’a probablement invité à s’installer. Et qui d’autre que la ministre elle-même a pu se permettre un tel geste ?
Elle reprend un peu le contrôle d’elle-même. Décide de s’asseoir. Sans même ôter son manteau. Réfléchir. C’est toujours mieux que de se précipiter et de faire une bêtise.
Deux heures plus tard, il dort toujours. C’est l’heure du déjeuner. La fuite. Voilà ce qu’elle a décidé. Elle n’a aujourd’hui rien à faire de particulier, aucun dossier à traiter. Rentrer chez elle. Prévient son secrétaire qu’elle est en rendez-vous tout l’après-midi. Peut-être qu’il ne sera plus là demain après tout.

Mercredi matin. Un peu fatiguée. Sommeil agité. Rien à faire, elle ne se souvient pas de ses rêves. A peine le temps, de déjeuner, dire au revoir à Louis et aux enfants. Au bureau.
Il est toujours là. Debout cette fois. Elle tente de l’interroger, lui demander comment il est arrivé là. Ce qu’il lui veut. Pas de réponse. Ne veut pas parler. Ou il ne parle peut-être pas le français. Pas facile de communiquer.
Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire maintenant ?
Elle ne peut pas encore se défiler. Faire quelques courses. Elle lui explique mais ne sait pas s’il a compris. Retour les bras chargés. Ça va, il n’a pas bougé. Il ne faudrait pas qu’il se promène dans les couloirs du ministère. Elle lui donne à manger et à boire. Il a l’air d’apprécier le sandwich au jambon. Il n’est pas musulman au moins. Elle se remet au travail. On oublierait presque sa présence.

Le jeudi, elle est presque contente qu’il soit toujours là. Il ne parle toujours pas mais elle l’observe. Quel âge peut-il bien avoir ? Derrière sa barbe. Pas très propre. Elle a peur que ses collaborateurs soient alertés par l’odeur qu’il dégage. L’impression qu’elle se répand jusque dans le couloir. Elle lui propose de se laver. Ne comprend pas. Elle lui montre son cabinet de toilette. Une bonne douche, ça devrait lui faire du bien. Elle, elle ne s’en sert jamais. Quelques vêtements de Louis pour qu’il se change. Ils lui vont bien. Elle avait peur qu’ils soient trop petits. Il a l’air un peu intimidé maintenant. Un sourire pour le rassurer. Même si on ne se comprend pas, un sourire, c’est universel.

Vendredi. On pourrait presque dire qu’ils s’entendent bien. A leur manière, ils communiquent. Avec les mains, avec les yeux. Elle ne s’est jamais aussi bien sentie entre les murs du ministère. Une présence humaine. Un peu de vie et de chaleur. Elle lui parle de ses dossiers. Ses difficultés. Beaucoup de misère et peu de solutions. Il semble comprendre. Elle est heureuse en somme. Le problème, c’est qu’on approche du week-end. Comment va-t-il faire sans elle pendant deux jours ? Elle lui explique qu’elle ne peut pas revenir demain. Louis et les enfants ne comprendraient pas. Lundi, elle sera de nouveau fidèle au poste. Il lui sourit à présent.

Pendant le week-end, elle s’est appliquée à ne pas y penser. Consacrer le plus possible de son temps à la famille. Elle n’a jamais dérogé à cette règle. Ils ont toujours tout partagé.

Lundi. Toutes voiles tendues en direction du ministère. Echouée. Tout est de nouveau à sa place. Seule. Comme il y a une semaine. Il est parti. Vérifie le cabinet de toilette. Personne. Des larmes dans ses yeux. Disponible et souriante tout le week-end. Mais maintenant elle pleure abondamment. Toute seule. Elle ne veut pas qu’on la voie. Craquer un bon coup.

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