TRAJECTOIRES

Il a parcouru un tiers du périphérique. Flot continu de carrosseries encastrées. Poursuivi une trentaine de kilomètres sur l’autoroute. Sans dire mot. Sous la pluie, jamais quitté la voie de droite. Lente évacuation vers la périphérie. Pris un embranchement qui l’a conduit sur une route nationale à trois voies. Traversé une zone d’activité commerciale. Meubles bon marché, cheminées en kit, supermarché et grill familial. Quitté un moment la lumière pour l’obscurité. Seulement ses phares balayant la route et le fossé. Les arbres nus et amaigris à l’approche de l’hiver. Retrouvé des habitations et des fenêtres éclairées. Pris un virage à gauche. Éclairé les murs blanc de crépis d’une maison à l’entrée du lotissement immobilier où il demeure. Fait le tour d’une première place cernée par cinq ou six maisons identiques. Poursuivi tout droit à gauche et retrouve une autre place semblable, puis de nouveau à gauche jusqu’à un dernier cercle fermé.

Le portail ouvert, garé sa voiture en marche arrière sur l’allée qui mène au garage occupé par le véhicule de sa femme. N’a pas cherché à se protéger de la pluie. La porte n’est pas fermée. Pris le soin d’ôter ses chaussures dans l’entrée. Allumé la cuisine, pris une bière dans le frigo et bu sans s’asseoir. Entendu une voix en provenance du salon. Qui articule exagérément sans reprendre son souffle. Comme une opération promotionnelle dans le supermarché voisin. Dans la pénombre du salon, un visage brillant sur l’écran de la télévision. Aperçu la chevelure de sa femme étalée sur le fauteuil. Assis à proximité sur l’autre qui fait la paire. Elle l’a regardé et lui a dit quelques mots. Pas répondu. Perçu qu’un nombre réduit de mots sans pouvoir reconstituer, comme il y parvient parfois, le sens de ses propos. Mêlés à ceux de l’animateur. Levé pour reprendre une autre bière. Pendant plusieurs heures, bu les images et les paroles crachées continuellement par le téléviseur. Sans jamais ouvrir la bouche. Sa femme est montée se coucher. Seul, le battement irrégulier des images dans le noir.

Déplacé lentement dans le couloir jusqu’à la chambre. Distingué difficilement les chiffres lumineux du réveil posé de son côté près du lit. Couché face au mur. Les yeux clos, pris des virages à pleine vitesse. La peur que tout lâche. Tourné dans l’autre sens. Sans pouvoir interrompre la course qui se dispute dans son crâne. Envie que ça cesse. Déplacer son attention. Posé une main sur le flanc de sa femme. Pour voir. Elle ne réagit pas. Rampé pour la recouvrir entièrement. Ecarté péniblement ses cuisses, fait glisser contre elle son sexe en voie d’érection, cherché maladroitement où l’introduire. Sans en être sûr, agité son bassin de plus en plus vite. Repris son souffle avant d’en finir. Oublier.

Entrouvert laborieusement ses paupières. De minces rais de lumière sur le store. Irréguliers. Des points, des traits, des figures indéterminées, grossièrement circulaires. Impossible de lire l’heure sur l’écran du réveil. Probablement débranché pendant la nuit. Cela arrive parfois lorsque le matelas se déplace. Découvert que ça femme n’est plus là. Le dimanche, elle se lève de bonne heure. Debout et parvenu jusqu’à la cuisine. Déjà presque trois heures de l’après-midi. Elle devrait déjà être rentrée du marché. Pas d’inquiétude. Fait réchauffer le fond de la cafetière. Juste de quoi remplir une tasse. Avalé quelques biscuits, affalé dans le canapé du salon. A la télévision, une course cycliste indéterminée. La progression du peloton sur une route rectiligne et sous un ciel gris. Masse qui occupe tout l’écran. Deux heures de retransmission. Couché sur le canapé. Enlisé dans la journée qui prend son temps. Rattrapé par la nuit qui s’avance. Seul. Sans le souci de l’autre. Songé qu’elle ne rentrerait peut-être pas à présent.

Porte de Paris. De l’autre côté du périphérique qui gronde modérément pour l’instant. Tôt le matin. Cerné méthodiquement les abords de trois bouches de métro. Les boutiques encore closes. A l’heure où les ouvriers se rendent au travail. Répertorié au moins trois foyers africains à proximité. Ils sont nombreux à prendre le métro chaque jour, a dit le capitaine. Un nombre non négligeable de clandestins. Organisés pour qu’aucun ne leur échappe. Groupés, en uniforme, à l’intérieur de la station. L’apparence d’un contrôle ordinaire. Répartis, en civil, en plusieurs cercles concentriques à cinquante, cent cinquante et trois cent mètres du point de contact. L’hiver a pris un peu d’avance. Gelés et impatients d’enfin passer à l’action.

Ça y est. Les premiers colis descendent les marches qui conduisent à la station. Tous y pénètrent. Un seul aperçoit les uniformes et tente de rebrousser chemin. Il échappe au premier cercle. C’est son tour maintenant. Avance avec l’un de ses collègues vers le colis récalcitrant. Pas difficile. Son visage est encore tourné vers le dispositif de contrôle auquel il croit naïvement avoir échappé. Aux prises avec le second cercle. Le saisit par les deux bras. Sans ménagement. Lorsque le colis se retrouve prisonnier, il devine son corps tenter de se débattre puis, conscient qu’il est désormais impossible de s’échapper, le sent s’immobiliser. Lorsque ce dernier se retourne, il respire son souffle dans son cou. Chaud.

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