Tous les sprinters noirs américains s’appellent Jesse Owens.

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Le matin, dans l’heure qui précède les heures de pointe,il y a déjà du monde, des hommes pour la plupart à cette heure et plutôt noirs ou basanés,quelques uns sont debout; le silence règne, uniquement perturbé par le signal de fermeture des portes qui s’enclenche par deux fois à chaque station. Des chaussures bon marché, sans couleur bien identifiée, quelques baskets mal dessinées, des semelles épaisses et puis une paire de chaussures de sport surprenante, striée de bandes rouges et bleues,et de forme étrange,pas à la pointe arrondie mais droite et oblique. La présence des ces baskets est inattendue dans le métro à cette heure, presque provocante;elles ont du monter à Église de Pantin ou à Hoche, alors que je ne faisais pas attention. Je me demandais où elles pouvaient bien aller, pas très loin sans doute car elles se pressaient contre la porte du wagon. A bien les observer, une idée avait fini par me traverser l’esprit; une particularité attirait mon attention, la semelle de ces chaussure semblait très mince, en opposition totale avec tous les modèles récents qui nous donnent l’impression d’être montés sur coussins d’air. je me disais que celles que j’observais dans le métro ne devaient pas ménager la plante des pieds de celui qui les avait chaussées, un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être plus, noir, en tee-shirt qui laissait percevoir des formes sensiblement arrondies au niveau des seins et le ventre tout juste contenu. Ce léger embonpoint semblait l’avoir rattrapé tardivement; avec l’âge, le gras avait pris la place des muscles, c’était le signe d’un relâchement d’activité survenu peut-être dix ou quinze ans plus tôt. Il portait un pantalon bleu clair dans une matière synthétique légère, comme celle d’un costume d’été qui s’accordait parfaitement avec ses chaussures de sport. La manière de se vêtir de cet homme et son aspect physique avaient d’un parfum des années cinquante ou soixante, une image connue d’hommes en vacances au soleil,ou plutôt d’athlètes en ballade dans un village olympique ou dans une ville olympique, Rome ou Tokyo, un instantané impossible aujourd’hui à l’heure de l’insécurité et de la paranoïa; une photo ancienne donc, comme celle que je contemplais, enfant, en noir et blanc, dans les livres qui racontaient les plus beaux exploits olympiques. Je me souviens: une enfance difficile vécue dans le sud profond, les vexations, des kilomètres à pieds parcourus pour se rendre à l’école, enfin le récit d’épreuves forcément indécises; je les vois encore, des gestes qu’on imite d’abord dans sa chambre, le bruit du public en liesse, les bras levés, les compétitions organisés dans la foulée dans la cité, l’équipe des USA contre l’URSS, la cité machin contre la cité truc.
Dans le wagon, même à cette heure,la chaleur est étouffante et, couvert de sueur, l’athlète a le tee-shirt qui lui colle au torse; sur le coton blanc, apparaissent quelques motifs, des inscriptions qu’il m’est difficile de distinguer car je le vois de profil. Un drapeau américain, est-il réellement là ?est-ce que je ne l’imagine pas parce qu’en toute logique il devrait être là ?
Il ressemble bien à un noir américain, du moins il a l’air d’un noir d’occident, il diffère d’un noir d’Afrique; enfin , de nos jours cette distinction n’a plus beaucoup de sens car les modes de vie sont mondialisés et tous se ressemblent; un noir américain donc, même si l’image que j’ai d’un sprinter français des années soixante est la même, celle de Roger Bambuck par exemple; en fait, c’est moins une question géographique qu’une question d’époque, un athlète noir des années soixante; pas un de ceux qui lèvent leur poing ganté, trop grands, trop libres, lui est plus trapu, plus rural; pas un de ceux non plus qui finissaient leur carrière dans le football américain, aussi trapus mais plus massifs, surdimensionnés et donc suspects, parfois plus riches ou plus meurtris, l’âge des désillusions. Celui qui se trouve à quelques centimètres de moi dans le métro est plus sain, encore fier d’être américain,il me fait penser à une photographie de Jesse Owens en noir et blanc, en pleine action, aérien,les jambes longilignes, une foulée ample, le buste vertical, la poitrine légèrement en avant; l’image ne semble pas arrêtée tant elle semble fluide, naturelle; ce n’est pas une photographie des Jeux de Berlin, le stade est plus petit, plus clairsemé, un championnat national, un meeting peut-être; il porte le maillot de l’équipe nationale américaine, celui rayé de bandes noires et blanches, sur la photographie car ce devait être du rouge et du bleu dans la réalité; une tenue plus modeste que celle que portèrent les athlètes américains durant la Guerre froide ou les divas des années quatre-vingt comme Carl Lewis, trop d’étoiles.
Mais qu’était-il venu faire à Pantin ? Pourquoi avait-il enfilé ses pointes ? Les portes du wagon se sont ouvertes Gare du nord, il s’en est rapidement extrait, évitant les plus lents, enjambant les marches quatre à quatre, jusqu’aux portillons, lever les bras.

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