Noël blanc

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Dès les premiers jours de novembre, comme les filles au début de l’été, les arbres se déshabillent. Entièrement nus au mois de décembre, les robes rouges qu’ils avaient empruntées pendant quelques jours puis laissées glisser sur le sol ne sont plus qu’un souvenir en fuite. Une image persistante, un court moment, d’un bref instant d’exaltation en couleur, chaque année.

Au cours des prochaines semaines, ils vont garder leurs bras faméliques dressés malgré la pluie et le froid, malgré le vent qui, dépourvu de prise, les traverse sans s’arrêter. Suspendus comme pour faire peur aux visages qui se dessinent derrière les fenêtres. Une forme d’entêtement. Vainement depuis que les yeux se sont éteints. Un rideau de tulle blanc, jauni.
Caché derrière ces meurtrières. Entre deux programmes de télévision, une mère cherche son fils du regard. Pas longtemps. A trente et un ans, il n’a pas pu se perdre. Ne peut pas être bien loin. Que pourrait-il bien faire en dehors de la cité ? Elle ne lui confierait même pas une course.

Le cheveu clairsemé laisse entrevoir les contours du crâne. Formes anguleuses taillées avec vigueur. Rudesse des traits. Explorer du regard un paysage apparemment peu accueillant. Dangereuse traversée. Le reste du visage sculpté pareillement, la même déclivité. Relief escarpé. Contre la tour adossé, il ressemble à un vivant pilier. Les coudes légèrement écartés le long du corps. Aussi aride que la figure qui est posée dessus. Pas totalement immobile. Comme un bas-relief de Donatello. Pourvu de mouvement et de vie. Ni façonné, ni ciselé dans le bronze ou la pierre. Sommairement ébauché sur le mur de béton. Comme une pièce de monnaie qu’on recouvre d’une feuille de papier et qu’on frotte avec un crayon pour en faire apparaître le modelé, les traits les plus saillants. Déposés saison après saison.

Autrefois, Youssef  pouvait mordre férocement. Toujours prêt à en découdre. Mettre sur pied une razzia pour punir les adversaires d’une cité voisine. Ou les attendre sans peur aux frontières de leur territoire. Pas question de se laisser faire. Veiller sur sa sœur même contre son gré. Autrefois, il mordait. Dans la cité, à l’école. Il ne l’a pas vu passer, l’école. Classe après classe, il n’est jamais parvenu à s’emparer des mots. Les a pas vraiment chassés non plus. Parcourait les trottoirs et les allées de la cité de sa démarche chaloupée. Tournait en rond. Pour rien. Comme un fauve en cage. Autrefois.

A présent, Youssef n’est plus prêt de mordre. Plus beaucoup de dents. Devenu inoffensif avec le temps. A la même place, il observe les plus jeunes jouer à la guerre. Plus le courage de partir au combat à présent. Un paysage dévasté. Pas brutalement, comme par une bombe ou un incendie. Lentement. L’usure. De ne pas avancer, de demeurer posé là. Perdu la plupart de ses dents. Sa mère n’a plus peur qu’il morde à présent. Pas trouvé d’emploi, pas trouvé de femme non plus. N’ont pas voulu de lui. Toutes parties. Sa sœur aussi. Jamais touché le corps d’une femme autrement que sur le papier des revues qu’il feuillette au kiosque de la gare. De l’étalage débordent gros seins et sexes rasés. Peut-être existe-t-il de ces femmes disposées à lui offrir ? Trop fatigué pour chercher à le savoir.

Demain, on fête noël. Sa mère a pris l’habitude de faire ses cadeaux la semaine qui précède en compagnie des enfants. Jamais de sapin. Une bûche pleine de crème à la rigueur. En promotion quelques jours plus tard. La nuit tombée, youssef observe les illuminations de noël. Points colorés disséminés au dessus des trottoirs qui bordent la cité. Certains locataires ont suspendus des guirlandes lumineuses aux balcons. Sur le rond point qui sert de passage entre différents quartiers, quatre sapins floqués de blanc. Deux petits, deux grands. Le désir de fêter noël différemment cette année. Sa mère ne lui en voudra pas.

Il fait déjà nuit, mais il n’est pas très tard. Voler le plus petit. Moins difficile à porter et à dissimuler. Prêt à tenter le coup, il entend une voiture qui s’approche. Il ne le sait pas encore mais je suis au volant. Sur le point d’atteindre le rond point, je découvre les sapins artificiellement enneigés. La même idée me traverse l’esprit. Pas par besoin mais parce qu’à l’heure qu’il est je n’en ai pas trouvé d’autre. Seulement des trop petits ou trop mal en point. La crainte de rentrer bredouille. En prenant le virage, je vois que je ne suis pas seul à convoiter le bien public. Un instant, nos regards se croisent. Il me dévisage, semble étonné de me trouver là. Une supplique du regard. Me réclamer quelque chose. Le conduire ailleurs. Pas le courage. Comme lorsqu’on passe dans la rue devant un homme ou une femme qui tend la main. Le sapin attendra.
Le lendemain matin, la ministre en charge des banlieues difficiles, accompagnée du maire, constatant la disparition du plus petit des sapins, parlera de « petits cons ».

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