Ma mère est une coureuse de demi-fond.

Ma mère est une coureuse de demi-fond. Je ne cherche pas par cette phrase à produire une image poétique ou à embellir la réalité en utilisant une métaphore inédite. C’est une idée qui remonte à loin, à l’enfance, si bien qu’il me semble avoir toujours vécu avec. Lorsque ma soeur et moi voulions fuir une réprimande ou ne pas rentrer à la maison pour continuer à jouer, nous nous mettions à courir afin que notre mère ne nous attrape pas. Elle ne levait pas la main sur nous ( je ne me souviens pas qu’elle l’ait jamais fait ), mais c’était une jeu, un défi auquel nous nous livrions tous les trois. Je me souviens plus particulièrement d’une occasion où je l’avais défiée, mais je ne sais plus aujourd’hui pourquoi. Je cours plus vite que toi et je finirai par t’attraper, m’avait-elle dit. J’avais alors le sentiment de courir vite mais elle avait fini par me rejoindre; plein de certitudes, je crois que j’en avais été très étonné et m’en étais peut-être un peu vexé. Depuis je demeure avec l’idée que ma mère est une coureuse de demi-fond, que si elle l’avait pu, elle aurait pu devenir une spécialiste du 5000 mètres.
Cette distance sourit généralement à deux types de profil physique très différent : ceux ou celles qui sont très grands et qui profitent de leurs grandes foulées pour s’économiser en pariant sur l’usure de leurs adversaires, comme les finlandais jusque dans les années soixante-dix, et ceux originaires d’Afrique ou du pourtour de la méditerranée, du Maghreb ou du Portugal, plus petit, plus sec, qui s’appuient sur la fréquence de leur foulée et surtout sur leur résistance à l’effort, à la douleur qui est le fruit d’une vie difficile, aux antipodes de celle que connaissent les pays plus riches du nord. Ma mère est originaire de Galice, à la frontière du Portugal, une région un peu montagneuse, granitique, agricole qui vivait  encore il y a seulement trente ans de la même manière qu’au 19ème siècle; une région trop pauvre pour nourrir tous ses enfants et beaucoup ont du migrer dans les pays du nord de l’Europe qu’ils ont participé, comme les portugais voisins, à bâtir de leurs mains. Ma mère est petite et a la silhouette grêle des paysans de Galice, qui semble avoir été taillée dans le granit, mais même la roche la plus dure finit par s’éroder, usée par les épreuves du temps.
J’aime parfois considérer que j’ai en moi ses dispositions physiques, son endurance, que je suis l’héritier de cette histoire, de ce peuple rude qui s’est adapté aux changements du monde moderne pour survivre, mais j’écris cela bien confortablement dans mon appartement d’intellectuel occidental. Enfin, j’aimerais que ma mère court encore quelques années.

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