Il ne neige plus à Moscou.

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Paris – Moscou. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Toute une vie à parcourir la planète. Quarante ans de missions à travers le monde. Famines, guerres civiles, catastrophes naturelles. Est-ce cette vie là qu’il souhaitait lorsqu’il avait vingt ans ? Probablement, mais il n’en est plus très sûr. Pour sa génération, le modèle c’était la résistance. Malraux. Mais il n’y avait plus de guerre.

Son premier combat : la politique. Chez les jeunesses communistes. Le refus de la guerre d’Algérie. L’opposition à la guerre au Vietnam. Les héros de la lutte contre l’impérialisme : Mao, Che Guevara, Gandhi…Pas vraiment une adhésion profonde à leur idéologie, une forme de romantisme propre à la jeunesse. S’imaginer dans la peau d’un personnage d’un film de David Lean. Lawrence of Arabia. Le jeune anglais idéaliste qui fraternise avec les arabes et entreprend de changer leur destin. Se heurte aussi aux limites de ses nouveaux amis.
Toute sa vie. L’envie de réparer les injustices, intervenir partout où des populations sont en danger. En dépit des gouvernements corrompus, des lois féodales, des contraintes culturelles.

L’occasion était trop belle. Être le représentant de la France et de ses valeurs dans l’ensemble du monde. L’ONU. Il aurait fallu qu’il passe son tour, qu’il attende que les socialistes reviennent au pouvoir, partager leur traversée du désert. Pendant combien d’années ?
Et puis, en ce qui concerne la défense du modèle démocratique occidental, il partage les mêmes valeurs que Nicolas. Pas d’embarras. À l’aise dans le Falcon présidentiel.

Hotel Baltschug kempinsky. Un bâtiment massif. Comme l’ensemble de ceux qui cernent les rues de la ville. Difficile d’apercevoir un bout de ciel. Au bord de la Moskova. Dans une chambre avec vue sur le Kremlin et saint Basile. Un sentiment d’étrangeté. Dans ce paysage de citadelles alignées, sous les gratte-ciel staliniens, les bulbes colorés de la vieille cathédrale. Le château d’une belle au bois dormant que personne ne vient réveiller ou le développement démesuré de champignons. Se nourrissent de la décomposition de la Russie.

Profiter de l’après-midi avant le repas protocolaire de ce soir, les rendez-vous officiels de demain. Faire quelques pas sur la place rouge. En sortant de l’hôtel, le geste d’un vieil homme. Discret. Un mendiant ? Il n’a pas un sou sur lui. Continue sa route. Difficilement. Avec peine les pas se dégagent du sol. Retenus par une épaisse couche de boue. Noire. Elle recouvre l’ensemble de la chaussée, déborde sur le trottoir. Il comprend mieux pourquoi le quartier semble désert. Le temps n’est pas à la promenade. Seulement de riches moscovites qui stationnent leurs 4×4 de couleurs sombres pour faire leurs achats dans les magasins de luxe de la rue Tverskaïa. Pas la peine de continuer. Retour à l’hôtel. En évitant d’être aperçu par le vieil homme qui n’a pas bougé.

Le soir, c’est l’ambassade qui offre le dîner. Beaucoup de monde. Quelques officiels russes à la mine patibulaire. Un peu embarrassés dans leurs costumes trop étroits. A leurs bras des femmes trop jeunes pour eux. Apprêtées dans des robes clinquantes de couturiers italiens. Des intellectuels. Des amis de la France. Jusqu’au début du 20ème siècle, dans la bonne société, on parlait français. La Russie de Tolstoï. Ici on parle anglais. Il s’ennuie. Regarde par la fenêtre en espérant qu’il neige.
Réveillé tôt le matin. Un alignement de 4×4 noirs l’attend devant l’hôtel. Le vieil homme aussi. Il ne fait pas un geste cette fois. Regarde les hommes des services de sécurité qui l’accompagnent. N’ose pas peut-être. Sur la route, les volumineux engins font gicler sous leurs roues des gerbes de boue noires. Il lui semble qu’elle est encore plus épaisse aujourd’hui. Il interroge l’officiel qui voyage avec lui. Voudrait savoir si c’est un phénomène climatique habituel. L’homme ne répond pas. Peut-être ne comprend-t-il pas l’anglais, lui.

Traversent une immense forêt de boulots à présent. Toujours pas de neige. Pas de traîneau non plus. Encore moins le sourire de Natacha.
Au bout du voyage, une datcha ocre, vernie, bien loin de l’image qu’on se fait de ces maisonnettes faites de bric et de broc. Pas de potager destiné à consoler des privations de la ville ou pour prendre l’air aux beaux jours. Derrière la maison, il aperçoit les contours d’une piscine recouverte par une bâche grise. L’alignement des jeeps et des 4×4 lui donne le sentiment de participer à une partie de chasse.

En descendant de voiture, il oublie de prendre garde à l’épaisse couche de boue qui semble tout recouvrir et s’y enfonce jusqu’au mollet. Il est un peu gêné de se retrouver, pour une rencontre diplomatique de cette importance, dans un tel état. Sur le point de pénétrer à l’intérieur de la datcha. Un homme d’une haute stature lui demande de s’asseoir sur le tabouret posé sur la gauche en entrant. Sans rien lui demander, lui ôte ses chaussures pleines de boue. Les jette machinalement dans la cheminée. Comme une détonation. Des flammes plus puissantes. Une odeur désagréable. Il ignore pourquoi, mais cela fait rire les russes.

Un homme, plus petit que les autres, vient le saluer. Son homologue de la Fédération de Russie. Lui tend une paire de hautes bottes de cuir noires. Il le remercie et les enfile. Un cérémonial viril et troublant. En se redressant ainsi chaussé, le sentiment de partager quelque chose avec eux. Un frisson descend le long de sa colonne vertébrale.

Le lendemain, il lui reste encore quelques heures avant qu’on ne le conduise à l’aéroport. Dès le premier pas, il s’enfonce profondément dans la boue noire. Jusqu’aux genoux. Le vieil homme est là. Le même geste que la première fois. Cette fois, il s’approche. Lui dit, dans un français approximatif, que sa fille aimerait le rencontrer. Le conduire chez elle.

A mesure qu’ils avancent péniblement, les jambes entravées par la vase qui s’est répandue dans toute la ville, ils quittent les beaux quartiers du centre de Moscou. Remontent d’immenses avenues muettes bordées de bâtiments endormis. Les fenêtres toutes closes. Difficiles d’imaginer qu’ils puissent être habités.
Un accident survenu au nord de Moscou, lui dit le vieux. Il ignore à quoi il fait allusion.

Ont rejoint à présent la périphérie de la ville. D’immenses barres de logements collectifs. Echouées dans la boue comme des navires à marée basse. Résignées. Fenêtres éventrées, raccommodées avec les moyens du bord. Quelques points lumineux agrippés aux façades. Traces de vie. Pénètrent dans l’une d’elles. Progressent dans l’obscurité. Il y a longtemps que la mairie de Moscou ne se préoccupe plus de remettre en état ces logements destinés aux laissés pour compte du boum économique russe.

Un appartement minuscule. Surchargés de meubles trop larges sur lesquels s’entassent des objets sans âge. Icônes et photos usagées. Une seule pièce où l’on peut à la fois cuisiner et manger le peu dont on dispose, se laver et dormir. Nichée dans le peu d’espace qui lui reste, sa fille est assise le visage tourné vers l’unique fenêtre de leur logement. Le vieux lui adresse, en russe, plusieurs mots. Alors qu’il s’approche, elle jette un regard timide sur son visiteur. Il est surpris de reconnaître son visage. La bouche, le nez, les yeux de Lara. Plus vieux de plusieurs dizaines d’années. Réfugiée dans les faubourgs de Moscou. Ne lui dit pas un mot. Se contente de mettre en route un vieil électrophone. Le 33 tours crachote quelques notes de piano. Il reconnaît la voix de Montand. Ses yeux bleus le dévisagent. Il ne comprend pas pourquoi. Se souvient du voyage du chanteur à Moscou. Des photos de ses premiers pas avec Simone sur le sol de ce qu’alors il croyait être la patrie du communisme. Son émoi de jeune homme. Le voir servir la soupe aux staliniens.1956. L’année même où les chars russes pénétraient dans Budapest. Avait fini par lui pardonner. Mais pourquoi lui avoir fait parcourir un tel chemin pour écouter ça ? Que peut-elle bien vouloir lui dire ?

« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l’oubli… »

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