Octobre rouge

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En traversant le living pour se rendre dans la salle de bains, Rama est surprise d’apercevoir le brouillard par la fenêtre. Une vraie purée de pois. Elle se souvient que lorsqu’elle était enfant, elle avait un peu peur que derrière ce voile gris se cachent des monstres horribles, malfaisants. Sa mère la rassurait en lui racontant des histoires de fées qui profitent des premières heures du jour, les pieds nus dans la rosée, pour gratter doucement les cordes humides de leurs harpes. Le désir est le plus fort.

Elle ouvre la fenêtre et fait quelques pas sur le balcon. Un mince tee-shirt sur les épaules, les pieds nus, elle n’a pas froid. Il faut dire que la température est douce ce matin. Quelques instants de respiration avant l’agitation de la rentrée parlementaire. Elle a beau tendre l’oreille, elle n’entend pas le chant des fées ce matin. Quelques rayons de lumière plus intenses. Elle commence à distinguer la silhouette de l’arbre qui se dresse sous sa fenêtre.
Un peu déplumé, comme Bernard, pense-t-elle en souriant. Heureusement qu’il est là Bernard ! Lorsqu’il a fallu qu’elle explique à la presse que la France montrait sa ferme condamnation des violations des droits de l’homme en Birmanie en gelant -momentanément- les investissements -futurs- de ses entreprises dans le pays. Des couleuvres, tu en avaleras d’autres, crois-moi, lui a-t-il dit.

Sur la pelouse, elle peut maintenant voir les feuilles qui sont tombés de l’arbre et se sont couchées. Elles sont plus nombreuses qu’hier. Rouges. Comme le sang versé sur les pavés de Rangoon. Une photographie qui l’a bouleversée cette semaine.
Il faut rentrer maintenant. Une longue journée l’attend. Sa première rentrée parlementaire sur les bancs du gouvernement. Pas le moment de se mettre la pression. Il sera bien temps d’y penser quand elle y sera. Se préparer un bon petit déjeuner en écoutant de la musique à la radio pour se détendre. Difficile. Difficile de faire le vide, de ne pas se répéter en elle-même les déclarations qu’elle a préparées pour la presse, difficile de ne pas se projeter dans cette journée, imaginer ce qu’elle va voir, ce qu’elle va faire. Elle a à la fois hâte et peur d’y être.

Pas enchantée non plus de se retrouver sur le banc aux côtés de Brice. Elle l’avait presque oublié celui-là. Encore une idée de Nicolas de la mettre à côté de ce crapaud. La belle et la bête, lui a-t-il dit en rigolant. Une vrai tête de nazi. Elle pouvait pas vraiment protester, après sa bourde d’Aubervilliers. Imagine que la police t’ait prise pour une sans-papiers et t’ait raflé avec d’autres sans que tu puisses te justifier, imagine que tu te sois retrouvée dans un camp de rétention, lui a dit rachida, sans qu’elle sache réellement si elle plaisantait ou si elle lui faisait sérieusement la morale. Elle parait tellement cruche parfois. Elle forme un drôle de couple avec Brice. Tout le temps fourrés ensemble. Elle doit apprécier son humour. Les hommes séduisent les femmes en les faisant rire, dit-on.

Elle fera semblant de consulter ses dossiers pendant la séance. Quelles blagues horribles ! La semaine dernière encore, en plein conseil des ministres, elle s’est retenue de ne pas lui mettre une gifle. Vous ne trouvez pas, lui a-t-il dit, que cette année, à Paris comme dans le nord de la France, chutent des objets insolites en plus des marrons de saison. Quel étrange automne, a-t-il ajouté, avec cette grimace ignoble qu’arbore toujours son visage. Sur le moment, elle n’a pas bien compris où il voulait en venir ; ce n’est qu’au bout de quelques minutes, alors que le débat se poursuivait en conseil, que l’image de cette chinoise couchée sur le boulevard de la Villette, après s’être précipitée par sa fenêtre pour échapper à la police, lui est apparue. Son sang sur le sourire du ministre de l’identité nationale et de l’immigration.

Tout à ses pensées, Rama n’entend pas la voix de Billy Holiday à la radio. « Strange fruit ». Elle finit de boire son thé, se lève et se dirige vers sa penderie. Elle l’ouvre et s’interroge. Elle a bien envie de mettre le slim qu’elle s’est acheté le week-end dernier. Là, c’est sûr qu’on ne pourra que la remarquer, mais est-ce qu’on ne va pas considérer que c’est une faute de goût pour une ministre de la République.

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