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Plus d’un mois que ça dure. C’est le soir. De retour du ministère. Il entre, heureux de se sentir enfin chez lui. De la lumière, tamisée, mais pas l’ombre d’une personne. Ce qu’il ne juge pas vraiment préoccupant. L’atmosphère est agréable, plutôt rassurante. C’est du moins ainsi qu’il le ressent alors. C’est étrange, pense-t-il, comme les choses ou les situations qui nous semblent normales en rêve peuvent nous apparaître absurdes ou totalement improbables lorsqu’on y repense éveillé. Personne dans la chambre non plus. Il se déshabille et pénètre dans la salle de bain. Ce qui est idiot, considère-t-il maintenant. En réalité, les deux pièces ne communiquent pas entre elles. De sa chambre, pour aller prendre son bain, il doit traverser tout l’appartement. Ça irrite sa femme. Il lui a promis d’y remédier. Ces nouveaux émoluments de ministre devraient y suffire.

Généralement, il se déshabille directement dans la salle de bain. Là, il y pénètre complètement nu. L’eau du bain est déjà en train de couler. Même sur le point de déborder. Il ferme le robinet. Recouvert par un nuage de vapeur. Impossible de se distinguer dans le miroir. Verse de l’huile parfumée dans son bain. L’odeur lui revient à présent. La rose. C’est lui-même qui l’a offert à sa femme. Le signal qu’elle lui envoie quand elle est disposée à avoir des relations sexuelles. Ça n’arrive pas très souvent.
Il vide désormais la totalité du flacon dans l’eau brûlante. L’idée de son corps embaumant la rose le rend à présent circonspect. Sur ses lèvres, un léger rictus.

Après, il se voit dans la baignoire. Il ne se souvient pas y être entrée mais il y est. Comme un saut d’image. Sans transition. Il sent quelque chose au fond de l’eau. Déplace sa jambe droite par réflexe. Sent à nouveau un objet glisser contre son genou. Un jouet des enfants, pense-t-il. Il aurait pu glisser. Tendre le bras et le plonger au fond du bain pour le ramasser. Il n’a pas le temps. Non. Une main le saisit. Au niveau de l’avant-bras. Il sent autre chose contre son pied gauche. Ne peut plus le déplacer.

Le reste est très confus. Des images saccadées. Accélérées par moments. Au ralenti à d’autres. Il ne sait pas comment. Il se retrouve au fond de l’eau. Pas dans son bain. Une eau beaucoup plus profonde. Très profonde. Des corps difformes. Ou plutôt des parties de corps étrangement assemblées. Mutants. S’enfoncent avec lui. Une main le retient. A nouveau dans son bain. Le parfum de rose. Voit un pied au bout de son bras. Il ne crie pas. Non. Pas un bruit.

C’est très confus. Il ne sait pas. Des associations d’idées. Une balle qui rebondit dans son crâne. Des images anciennes. Il ne sait pas très bien pourquoi il pense qu’elles sont anciennes, mais ça lui vient ainsi. Comme des images en noir et blanc dans un film. Un retour en arrière. Des corps d’hommes. D’hommes uniquement. Pas ceux qu’il a vus dans l’eau. Pas difformes mais atrocement mutilés. Blessés à de multiples endroits. Des traces de sang. Flottent à la surface de l’eau. Portent des costumes gris. Bon marché. Peut-être pour ça qu’il pense que c’est ancien. Des visages basanés. Comme des roumains ou des tziganes, pense-t-il. Un charnier en Europe de l’est, voilà à quoi ça lui fait penser.

Il se retrouve au fond de l’eau. Il tente de mettre de l’ordre dans un enchaînement qui en fait n’en a pas vraiment. Les scènes ne se succèdent pas, elles sont juxtaposées. Et puis pas complètes. En lambeaux. Se télescopent. Le ballet des corps difformes. Comme ceux de contorsionnistes. Des petits et des grands. Une chevelure noire qui l’intrigue. Cherche à voir son visage. En vain. Pas d’autre face. Un crâne vu de derrière. De chaque côté. Elle n’a pas de visage. Il ne sait pas pourquoi, il utilise un pronom féminin. Il n’a pas vu de qui il s’agissait mais il a le sentiment que c’est une femme. Une asiatique. Il ne sait plus très bien. Peut-être qu’il se mélange avec un autre rêve. Peut-être que ce sont plusieurs rêves. Qu’est-ce qui délimite un rêve d’un autre rêve ? Quand commence l’un, quand finit l’autre ?

Un cauchemar ? Ce n’est pas ainsi qu’il le définirait. Pas ce qu’il a vu mais ce qu’il a ressenti. Une vision ou des visions atroces. Mais étrangement il n’était pas effrayé. Juste mal à l’aise. Comme le mal des transports. Oui. Une sensation de nausée. Comme s’il avait bu. Il a pourtant arrêté depuis deux ans. Il pense que ce n’est pas grave. Le surmenage. Préfère n’en parler à personne. On pourrait croire qu’il ne va pas bien. Il ne peut pas se payer ce luxe. Seulement, il ne comprend pas pourquoi mais…

C’est le képi des agents devant son ministère. Il s’est souvenu qu’il y avait des hommes dans les mêmes uniformes qui regardaient flotter les hommes vêtus de gris. Certainement pas en Roumanie. Moins loin. D’y penser ça lui donne un mal de crâne. Ça fait quinze jours qu’il ne parvient plus à s’en débarrasser. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Son bâton de maréchal, lui a dit Nicolas. Avec le sourire. Ça n’avait pourtant rien de drôle. Pas lui parler de ce mauvais rêve.

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