La vie dangereuse

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Annie Rioux / Bout de roman.

novembre 6, 2009 · 5 commentaires

Ce premier vendredi du mois de novembre, la Vie dangereuse reçoit Annie Rioux. J’aime beaucoup son écriture visuelle, spontanée et colorée. Elle m’invite également dans ses 36 poses.  Là-bas ça s’appelle de l’eau.
Cet échange croisé participe aux Vases Communicants, initiative lancée le premier vendredi de juillet par  Tiers-Livre et Scriptopolis, relayée par Pierre Ménard et qui rebondit ce vendredi par là :
Journalecrit, A chat perché , Kill me sarah, Lignes de vie, Juliette  MezencPetite racine, Balmolok, paumée, tentatives, enfantissages, biffures chroniques, desordonnée, Frederique Martin et d’autres…

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Bout de roman
Scène 1c

Il fallait mourir, Frédéric. Cette époque glaciaire où vous vous réchauffiez sur les calorifères et bâtissiez des montagnes de futurs insensés, avec des planches mal balancées et tout, comme si vous y croyiez, comme si on y croit tous. Parce que personne n’est mort. Parce que les gens partent, parce que les gens n’aiment plus ou que sais-je encore, et qu’on accepte la folie qui nous vient telle une offrande, à défaut d’oublier on entasse et on recommence, toujours plus fous on croit. Le récit se tient. Par malheur il se tient. Ça a quelque chose de baroque dans le style, quelque chose d’américain qui coule comme la rivière Colorado, fabuleusement inconnue et variablement près. Elle va se marier croyez-moi. Parce qu’aussi les pères qui partent ne reviennent pas.

Alors, parler d’elle, au bout du compte, parce que parler de soi c’est plutôt encombrant. En parlant des autres, on joue sur le cadre, les répliques on les élague pour qu’il n’en reste pratiquement plus, pour que la nuit bavarde s’étiole autour de son visage, éthéré, qu’on découpe dans le carton-pâte du monde, qu’on fixe plus facilement pour occulter le mal, le nôtre, passer au sentiment secondaire, aux affectations d’ensemble, repasser les rides au fer chaud de la description grossièrement hachée,

c’est qu’on s’évite tellement de dire, on évite pour rester coller à nous, la délivrance que ce serait de savoir se taire, de ne plus savoir éprouver les mots qui creusent, les verbes qui affouillent le ventre comme le poisson les fonds marins. De ne plus écrire que les autres, de ne plus aimer vous ressentir, de ne plus aimer que ceux qui dansent, indifférents au monde, ce sont eux la fête, la grande fête du monde. Mais je déteste, je hais et je sacre. Parce que j’aime. Quand je m’ouvre et qu’on s’ouvre au même moment, scellés ensemble, restaurant les peaux, l’échine bombée cimentée à la sienne, la vie comment dire cette existence gonfle; rien à faire, on est pris dedans, la résonance, jusqu’à ce que chacun appréhende le moment où celui ou celle ou ceux qui n’aimant plus prononcent les mots crasses Je m’en vais. Ou tu ne les prononces pas, ton corps partant, simplement. Ne plus écrire que les autres, c’est simple, j’y pensais en te regardant Isabelle, mais j’y pensais sans doute comme d’une pensée dont il faut nécessairement avoir grande honte, une espèce de pensée anorexique de soi qui veut se fondre dans la foule. Y songer pareil à quelque chose qu’on, enfin je veux dire je me forcerais à éprouver, comme l’inverse de l’amour que j’éprouvais pour toi, Frédéric, c’est-à-dire que vous éprouviez certainement l’un pour l’autre, s’imposer un silence de pierre pour jouer la romance, dans les règles une certaine romance à la con.

Annie Rioux_ 36poses.org

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François Bon / ville dessus, ville dessous

octobre 2, 2009 · Laisser un commentaire

Ce premier vendredi du mois d’octobre, François Bon me fait l’amitié de prendre ma place sur ses pages de la Vie dangereuse. Et il m’invite à en faire autant dans son Tiers-Livre. Là-bas ça s’appelle Instructions pour les nuits à venir.
Cet échange croisé participe aux Vases Communicants, initiative lancée le premier vendredi de juillet par  Tiers-Livre et Scriptopolis, relayée par Pierre Ménard et qui rebondira ailleurs tous les premiers vendredi du mois.

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maisons1

C’est donc ce qu’ils disaient, mais on pouvait partout vérifier que c’était vrai : à chacune de ses maisons proprettes, aux murs de bois peint, aux fenêtres discrètes, avec porte d’entrée sous avant-toit et de la place auprès pour les voitures, correspondait exactement le même espace souterrain.
On entrait, on visitait : l’escalier en général donnait près de la cuisine, en bas c’étaient des chambres, des rangements, l’armature mécanique de la maison, chauffage et traitement du linge, outils et bricolages.
Qu’on enlève l’étage du dessus, et elles auraient ressemblé à quoi, les villes ?
Mais qui empêchait  ?
C’est la façon dont les villes occupaient ici l’espace, que soudain on comprenait. Il n’y aurait eu qu’à tirer ce qui dépassait du sol, c’était interchangeable. On posait juste l’habitacle du dessus sur une autre des bases cimentées avec escalier de bois.
Et qu’on souhaite éliminer une ville ? On recouvrait de terre, on oubliait les rues, et eux, dessous, ils continuaient.
Vous vous étonnez de longer si longtemps ces étendues vides ? Les maisons sont dessous, des hommes y vivent. Vous vous étonnez de ces maisons de bois disposées là, au bord des rivières, dans une parcelle mal éclaircie de forêt ? On a juste tiré là cette demie maison du haut.
On vivait autrement, dans les parties basses : on avait à manger, et des machines. C’est là qu’on avait les ordinateurs, les prises réseau. Là qu’on communiquait avec les autres maisons plus loin. Dans la partie haute, facile de recevoir des amis, facile d’installer une cuisine comme toutes les cuisines, une télévision dans un salon comme tous les salons avec télévision. Pour cela qu’on s’imaginait que dans ce continent toutes se ressemblaient tellement : façade.
On disait que les grandes villes, ces assemblages de ciment montant au haut du ciel, c’était juste la somme de ces parties basses, qu’on avait rejointes. On disait que cette façon si rangée de se déployer au long des routes, et même loin à l’horizon du pays, pelouses bien peignées et animaux de plâtre, gravillons pour la voiture, c’était seulement l’indication, qu’on voulait même trompeuse, pour se protéger, des coques de bois avec cuisine, porte d’entrée et téléviseur qu’on faisait glisser, les permutant régulièrement, sur la lourde coque basse de ciment, elle habitée.
J’y avais pris goût, moi aussi, à ces sous-sols. On s’y activait en tranquillité et sérénité, la lumière y était égale, le bruit à peine le ronronnement de fond des appareils. Et qui vous aurait trouvé là : la ville était double, une dessus, une dessous, mais la vie était dessous. Les livraisons, les accumulations : dessous. Les toits colorés, les jolies boîtes aux lettres : dessus.
Et ceux qui n’avaient maison, ni dessus, ni dessous : qu’ils rejoignent les empilements des rues. Cela ne nous concernait plus, nous concernait si peu.

François Bon | www.tierslivre.net

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