Ce premier vendredi du mois de novembre, la Vie dangereuse reçoit Annie Rioux. J’aime beaucoup son écriture visuelle, spontanée et colorée. Elle m’invite également dans ses 36 poses. Là-bas ça s’appelle de l’eau.
Cet échange croisé participe aux Vases Communicants, initiative lancée le premier vendredi de juillet par Tiers-Livre et Scriptopolis, relayée par Pierre Ménard et qui rebondit ce vendredi par là :Journalecrit, A chat perché , Kill me sarah, Lignes de vie, Juliette Mezenc, Petite racine, Balmolok, paumée, tentatives, enfantissages, biffures chroniques, desordonnée, Frederique Martin et d’autres…
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Bout de roman
Scène 1c
Il fallait mourir, Frédéric. Cette époque glaciaire où vous vous réchauffiez sur les calorifères et bâtissiez des montagnes de futurs insensés, avec des planches mal balancées et tout, comme si vous y croyiez, comme si on y croit tous. Parce que personne n’est mort. Parce que les gens partent, parce que les gens n’aiment plus ou que sais-je encore, et qu’on accepte la folie qui nous vient telle une offrande, à défaut d’oublier on entasse et on recommence, toujours plus fous on croit. Le récit se tient. Par malheur il se tient. Ça a quelque chose de baroque dans le style, quelque chose d’américain qui coule comme la rivière Colorado, fabuleusement inconnue et variablement près. Elle va se marier croyez-moi. Parce qu’aussi les pères qui partent ne reviennent pas.
Alors, parler d’elle, au bout du compte, parce que parler de soi c’est plutôt encombrant. En parlant des autres, on joue sur le cadre, les répliques on les élague pour qu’il n’en reste pratiquement plus, pour que la nuit bavarde s’étiole autour de son visage, éthéré, qu’on découpe dans le carton-pâte du monde, qu’on fixe plus facilement pour occulter le mal, le nôtre, passer au sentiment secondaire, aux affectations d’ensemble, repasser les rides au fer chaud de la description grossièrement hachée,
c’est qu’on s’évite tellement de dire, on évite pour rester coller à nous, la délivrance que ce serait de savoir se taire, de ne plus savoir éprouver les mots qui creusent, les verbes qui affouillent le ventre comme le poisson les fonds marins. De ne plus écrire que les autres, de ne plus aimer vous ressentir, de ne plus aimer que ceux qui dansent, indifférents au monde, ce sont eux la fête, la grande fête du monde. Mais je déteste, je hais et je sacre. Parce que j’aime. Quand je m’ouvre et qu’on s’ouvre au même moment, scellés ensemble, restaurant les peaux, l’échine bombée cimentée à la sienne, la vie comment dire cette existence gonfle; rien à faire, on est pris dedans, la résonance, jusqu’à ce que chacun appréhende le moment où celui ou celle ou ceux qui n’aimant plus prononcent les mots crasses Je m’en vais. Ou tu ne les prononces pas, ton corps partant, simplement. Ne plus écrire que les autres, c’est simple, j’y pensais en te regardant Isabelle, mais j’y pensais sans doute comme d’une pensée dont il faut nécessairement avoir grande honte, une espèce de pensée anorexique de soi qui veut se fondre dans la foule. Y songer pareil à quelque chose qu’on, enfin je veux dire je me forcerais à éprouver, comme l’inverse de l’amour que j’éprouvais pour toi, Frédéric, c’est-à-dire que vous éprouviez certainement l’un pour l’autre, s’imposer un silence de pierre pour jouer la romance, dans les règles une certaine romance à la con.
Annie Rioux_ 36poses.org

